Pour mes vingt ans, j’ai souhaité avoir un animal de compagnie ; un chien, un Scottish Terrier, Guinness, pour être plus précis. S’il y eut des voix étonnées qui s’insurgèrent, elles s’évanouirent rapidement face à la pulsion de vie que représentait cette petite chose.
Fin juillet 2025, quatorze ans plus tard, Guinness cessa d’exister. Nous primes des chemins différents, et il fallut décider du sort de ses restes. Depuis plusieurs semaines, ses cendres se dispersent donc au gré de là où elle a vécu.
Malgré ma guimauverie, je sais que je n’aurais pu vivre avec sa tombe. Il ne me faut que quelques reliques ; le reste sera rendu au vent et à la terre.
Et puisque nous sommes nos souvenirs, il me paraissait important de signer une élégie. Celle-ci fut lue à la Campagne Pastré, où Guinness – de son nom complet Guinness du Chemin du marais calme – nous promena souvent.
Puisse-t-elle continuer de se perdre à jamais, comme elle l’a toujours fait.
Imaginons un panorama.
Guinness, tu étais – tu es ? – un être simple ; c’est le monde autour qui te complique la tâche.
Une petite pantoufle charbonneuse, fraichement débarquée de Montélimar, qui se retrouve au beau milieu d’une colocation encore adolescente.
En 2011, je revenais d’années universitaires décevantes, avec une épilepsie encore vivace. Et pourtant j’avais fini par accéder à une forme d’équilibre, qui m’a motivé pour mes 20 ans à demander un chien. Une volonté de perpétuer l’héritage familial, oui, mais je me savais désormais prêt à prendre la responsabilité de quelqu’un d’autre que moi.
Certes j’avais déjà eu un chien auparavant, mais tout est différent quand on est seul aux commandes. Quand on est seul responsable. J’étais fier, si fier de t’avoir avec moi.
Je ne t’ai jamais considéré comme un enfant, mon bébé, ou une ineptie de ce genre. Tu étais trop indépendante pour ça, le sentimentalisme n’avait pas sa place dans la relation. Cela a fait de nous des partenaires au long cours.
De ces deux premières années, je me rappelle la lente et longue éducation à laquelle tu as eu droit. Il faut dire que je faisais tout à l’instinct, et que tu me le rendais bien. Deux bêtes pas très malignes, impétueuses, émotives dans notre rapport au monde.
Et puis qu’est-ce que tu pissais… C’est sans doute à cette époque que j’ai vraiment compris les subtilités d’une machine à laver.
Mais tu as grandi et moi aussi.
Aujourd’hui encore il m’arrive de raconter comment tu as survécu à ton premier carrefour, ton premier marché de la Plaine sans laisse. Tu n’imagines pas à quel point j’étais fier de toi… je suppose que dans ces moments, la mémoire est particulièrement sélective, qu’il s’est passé d’autres choses, mais toutes ces petites victoires… on pourrait appeler ça « La Revanche de la pisseuse ».
Tu as vécu 14 ans. Ce discours en durera nettement moins. Mais j’avais besoin de revenir sur ces premières années parce qu’elles aident à comprendre notre dynamique.
Jusqu’en 2017, ç’a été toi et moi et la Coloc’. Malgré toi, tu es devenue la mascotte de beaucoup d’adulescents. Une présence plus ou moins discrète, mais la promesse d’un duo, quand les gens se rendaient rue Imhaus. Les colocataires allaient et venaient, mais nous étions les tauliers. C’était une époque, de celle que l’on chérit quand vient la mélancolie.
Puis le Québec, la première grosse séparation. C’a duré un an et demi. J’avais beau te savoir heureuse à Briançon entouré des chiens de ma mère, j’aurais tellement voulu t’emmener çà et là dans le pays québécois. L’été indien c’est bien, avec deux truffes c’est mieux.
Après nos retrouvailles, les destinations pourraient juste se lister, tant les gens qui m’écoutent aujourd’hui n’y ont pas forcément pris part : Boulogne-Billancourt et son chômage, Angers et son confinement. Il n’y a qu’à Nantes que nous avons toi et moi recroisé des amis de Marseille et Paris : nous tous avions vieilli, l’époque était différente, plus fragmentaire.
C’est vers 2022 que les problèmes de santé ont commencé. On a beau s’y préparer, l’impuissance reste la même. C’est ton ouïe qui a lâché la première ; l’endurance a diminué, puis ce sont tes yeux qui galéraient. Je pourrais aussi parler des aspects plus pipi-caca, mais après tout il fallait bien entretenir ta réputation.
Tu n’as pas lâché. Je ne t’ai pas lâché. Les promenades demeuraient, quitte à ce que tu termines dans mes bras ou ton sac de transport. Je voulais que tu continues de vivre, de sentir l’herbe fraîche sous tes poils. J’allais être là jusqu’au bout pour toi, qu’importe le coût des médicaments, les désagréments au quotidien, les heures des balades qui se multipliaient…
Mais on ne se parlait plus. Notre communication, jadis omniprésente, n’était plus. A de rares occasions, tu venais te blottir contre moi, à la recherche d’une présence rassurante ; autrement, tu séjournais désormais dans un monde d’où je ne pouvais te ramener.
Tu n’as pas lâché. Je ne t’ai pas lâché. Le combat a duré trois ans. J’étais fier, même les derniers mois, de te présenter à mes amis et que tu nous accompagnes dans des balades et des randos. Qu’importe si tu ne finissais pas le trajet. Je te ramenais toujours.
Mais, ce mois de juillet, tu as fini par mettre les voiles. Tu aurais pu prévenir quand même, on a tous bien pleuré. Alyzée m’a posé mille et une questions existentielles sur la vie et la mort. Avec Mamie, on a fait comme on pu pour que les choses se fassent rapidement, sans chichis. Et rapidement, tu m’es revenu sous la forme de poussières, dans une horrible urne en forme de poisson rouge.
T’as beau être un chien d’appartement, tu n’es pas faite pour vivre dans une urne, Guinness du Chemin du Marais Calme. Tu as vécu dans un paquet d’endroits différents, rencontré une foultitude de zigues en tout genre… Et surtout, tu n’as jamais su tenir en place. Voilà pourquoi tu mérites une dernière balade.
Voilà pourquoi tu reposes aux deux Colocs, à Briançon, à Hyères, à Nantes, à Montech. Et voilà pourquoi, aujourd’hui, tu reposes à la Campagne Pastré. Parce que c’est l’une des premières sorties en pleine nature que nous avons pu faire, toi et moi, à l’aube de la vie qui nous attendait, ensemble.
Tu n’es plus là désormais. Je vais tâcher d’assurer en attendant qu’on se recroise, un de ces quatre. Merci pour ce que tu m’as permis de devenir, merci pour les truffes dans le dos, merci pour les jappements tandis que j’empoignais la laisse. Merci pour avoir été mon amie, pendant tellement d’années.
Le Chemin du Marais calme est droit devant, tu ne peux pas le louper.
– Rémi