Archives mensuelles : février 2026

L’élection du candidat

Je suis arrivé trop tôt : quelqu’un peut venir me chercher ? Une voix à l’autre bout du fil soupire, me dit d’attendre, le temps qu’elle descende. En face, une autre bâtisse couleur craie toussote. Elle me fait l’effet d’une jolie bouche aux milliers d’yeux. Combien d’ouvriers va-t-elle encore pouvoir gober avant de s’effondrer ?

La voix vient à mon encontre, tout de corps vêtue. Petite bise malicieuse : nous sommes amis, et c’est grâce à son réseau que je suis ici. Autrement, mon CV flotterait encore dans le multivers… Tâchons de ne pas tout foirer, cette fois.

Je viens ici pour un poste que propose la filière d’un prestataire d’une grande société. A notre époque, nous sommes tous des maillons ; seul le diamètre varie. Ce n’est pas le job de l’année mais, hé, ce pourrait bien être le début de quelque chose avec moi dedans, alors pourquoi pas ? La naïveté et l’idéalisme m’ont déjà mené en de jolis endroits.

Mon ami me fait monter à l’étage, protégé par des codes puis des badges. Ce qui prête d’abord à sourire me donne ensuite l’impression d’intégrer quelque chose d’important, de plus grand que moi.

Le couloir débouche enfin sur des bureaux en open space, eux-mêmes disposés le long d’un goulet. Nombre des postes sont désertés, nous laissant la quiétude nécessaire pour exposer les tâches habituellement exécutées au cours d’une journée de travail.

Dehors, c’est mardi.

Au bout de dix minutes, je comprends que passer cinq jours sur sept à faire ce qu’on me présente s’avérera laborieux. Pas insurmontable, non, plutôt chiant comme la pluie supplément typhon. Tout cela requiert bien sûr des connaissances, des compétences et autres gestes métier ; ce n’est pas tant les acquérir que de les exécuter pour une durée indéterminée qui ajoute à ma perplexité. J’ai vieilli, et quelques exigences pèsent désormais dans la besace.

Dehors, c’est ma mère.

Nous sommes « interrompus » par la responsable de service avec qui je dois passer l’entretien. C’est fou comme le non verbal nous trahit dès les premiers instants, dans un sens comme dans l’autre. Un petit bout de dame, autour de mon âge, les yeux souvent baissés, les bras compressant une pauvre pochette cartonnée. Eh bien ! Le pouvoir choisit quelquefois de bien étranges réceptacles.

Nous nous écoulons paisiblement dans de nouveaux couloirs. Le silence la gène, elle meuble. Je réponds, faisant mine de m’intéresser à toutes ces choses sitôt oubliées une fois la salle de réunion en vue.

Dehors, c’est le loyer à payer.

La parade nuptiale débute. Chose rare, je suis surqualifié pour le poste. Toutefois, le cadre de travail et les perspectives m’importent aussi : peut-être qu’il fait bon vivre, dans cette termitière ? eh bien en fait… on y travaille. Mais ce qui compte, c’est que le travail soit exécuté dans les temps, qu’importe les absences des uns et des autres. Son productivisme m’évoque une gérante de fast-food ; je vois bien qu’à l’évocation de sa charge de travail et des responsabilités sa propre lassitude fait surface. Mais pourquoi ne pas nommer un adjoint ? il y en a, officieux, sans paye supplémentaire. Tiens tiens tiens… ses névroses et paradoxes me renvoient presque caricaturalement à mon dernier poste, dont je me suis arraché avec douleur. Quelle ironie ! d’autant que, chose nouvelle, je me débats pour que surnage mon amour-propre à l’aube de cette nouvelle recherche d’emploi.

Les échanges dureront encore un peu, et nous nous quitterons courtoisement. J’apprendrai par mon ami qu’à la réunion suivante, elle annonçait à l’équipe que mon profil n’était pas retenu. J’avais oublié à quel point le marché de l’emploi transforme les travailleurs en ressources, et qu’il n’aime pas qu’on tienne tête à sa force irrésistible… Drôle d’époque pour se reconstruire.

Dehors, c’est l’eau qu’on met à bouillir.

– Rémi