Tous les articles par Rémi Lemaire

Fuir et se sauver

Quelquefois, la citation inspire autant qu’elle enferme, mêlant alors les fonctions de porte-parole et de parangon.

« Curiosité n’est que vanité le plus souvent, on ne veut savoir que pour en parler, autrement on ne voyagerait pas sur la mer pour ne jamais en rien dire et pour le seul plaisir de voir, sans espérance d’en jamais communiquer. » (Blaise Pascal)

Je ne compte plus les fois où ces lignes se rappelaient à mon bon souvenir, alors que j’étais encore actif sur les réseaux sociaux. Le temps et les tendances ont toutefois fini eu raison de ma présence : j’ai fini par me réinventer ailleurs, dans les limites du possible.

« L’imagination a été donnée à l’homme pour compenser ce qu’il n’a pas. L’humour pour le consoler de ce qu’il est. » (Hector Hugh Munro)

Alors que je pose les yeux sur cette nouvelle citation, je sens un chagrin fugace m’envahir. L’auteur touche à des notions constitutives, autant de paradis perdus que je me désespère de retrouver.

Patience.

Être raisonnable peut vous amener à dépasser vos propres lamentations et à faire le choix de la déconstruction. La thérapie offre ici un travail ingrat, sans garantie de résultats. Des essais confus, quelques efforts malingres… quant à la lucidité, elle n’a jamais été gage de changement. Si elle apporte un éclairage nouveau, comme les mouvements souples d’une lanternes, rien de tout cela ne fera avancer l’aube. Il faudra autre chose, encore.

Le jour existe, et il paraît que nous aussi. J’aurais tant aimé que les rôles fussent inversés.

– Rémi

Calcaire de rien

Il y a une semaine, une fois n’était pas coutume, j’étais dans le Beaujolais, à Oingt. Le temps se prêtait aux visites, et après quelques bouderies mes petits cousins n’avaient d’yeux que pour les jeux médiévaux en bois. Parmi les attractions, on pouvait observer quelques tailleurs de pierre dorée qui, à l’abri des bruines, œuvraient d’un air tranquille.

J’aime bien la caillasse : son apparente dureté, et la manière dont un seul coup peut faire apparaître des fêlures comme autant de racines. A l’université, je crois bien n’avoir retenu de Freud que sa métaphore du cristal, tant elle semblait faire écho à ma fable préférée de La Fontaine : « Le Chêne et le Roseau ».

On me propose gentiment un marteau, pour les aider dans leur tâche. Refus poli, souriant ; comme nombre de gens de ma famille, je suis mal à l’aise à l’idée d’interagir avec le monde de la matière. Nos dix doigts se plaquent, faiblement, contre une réalité par trop écrasante. Chacun se dépêtre comme il peut, avec plus ou moins de de jugeote. Il y a quelques années, on m’avait taxé de cérébral ; ce qui se voulait un compliment s’arrêta au stade de l’embarras.

Les tailleurs de pierre sont là pour l’exotisme : ils tapotent pour l’affiche. A leurs pieds, gravats et autres menus décombres attestent des bignes qu’eux ou des gens de passage ont infligé aux pièces de roche dépêchées pour l’occasion. Je guette dans les regards des sculpteurs si le spectacle est propice à quelque mélancolie, en vain.

Certains saisissent le monde et le modèlent, d’autres passent le balai une fois que tout est terminé.

– Rémi

Château de sable

Nous sommes il y a quelques semaines, dans un théâtre d’improvisation. La remplaçante se présente, motive les troupes avec quelques échauffements. Celle-ci est plus calme ; nous n’avons encore jamais réalisé quelques-uns de ces exercices. Comme souvent, il s’agit de convoquer les émotions à tour de rôle, de les façonner tel un potier avec un peu de glaise.

Un an après, la troupe est éparse ; nous commençons à nous connaître et à nous faire confiance. La timidité, la retenue subsistent certes lors de certains numéros, mais la bienveillance prédomine. Justement, cette professeure nous demande pour le prochain exercice de former des binômes : l’un va jouer une émotion que l’autre devra deviner.

Le faible effectif fait que P. et moi nous retrouvons rapidement ensemble. Ce n’est pas la première fois, mais d’ordinaire j’évite : je l’ai beaucoup chérie il y a des mois de ça. Comme avec ses prédécesseuses, elle ne l’a jamais su, il ne s’est rien passé… ne restait plus qu’à faire le tri dans tout ce fatras. Elle est partenaire de jeu et puis voilà.

Nous nous retrouvons donc à se regarder les yeux dans les yeux. Elle commence. Je devine juste, les rôles s’inversent. J’hésite à peine, preuve que l’on pense trop souvent avoir mis ses affaires en ordre… Je la regarde d’un amour doux, puis exprime un désir plein de revanche. Insondable, studieuse, P. laisse s’égrener les secondes avant de partager son ressenti :

« De la tristesse. »

Je n’ai pas eu la force de contester. Tout bien réfléchi, il y avait même beaucoup de vrai là-dedans. Choisir d’écoper sa solitude à grand renfort de fantasmes, sans même prendre le temps de créer du lien avec le sujet même de mon désir… c’est triste à pleurer.

Je pensais que c’était la verve et la passion qui m’émouvaient chez P., j’avais tort. C’est sa jeunesse… elle me renvoie à un temps, une attitude perdues qui me fascinent autant qu’elles m’accablent.

Le reste de la session s’est déroulé sans heurts. Des semaines plus tard je songe encore à tout ceci.

Lorsque j’ai débuté le théâtre d’improvisation, j’aimais le caractère éphémère des numéros : cet art vivant, qui ne reproduirait jamais le même spectacle. Nous ne nous regarderons plus jamais ainsi avec P., et c’est sans doute pour le mieux.

– Rémi

La feuille blanche

La feuille blanche rend sa copie.
Elle n’a rien écrit ; comme la dernière fois, et la fois dernière.
La feuille blanche n’imprime pas, et ne restera pas dans les mémoires.
Après tout, elle en vaut bien une autre.

La feuille blanche délivre une mélodie.
C’est à se demander laquelle, et pourquoi aujourd’hui rappelle tant hier.
La feuille blanche, immaculée, ne s’intéresse pas aux histoires.
De quoi pourrait-elle bien se faire l’apôtre ?

La feuille blanche passe son tour.
« Marmite fixée jamais ne bout », oh pour ça elle boude et désespère !
La feuille blanche que l’on déplore, sans jamais s’intéresser à sa matière noire.
À jamais mienne et bientôt nôtre.

– Rémi

L’élection du candidat

Je suis arrivé trop tôt : quelqu’un peut venir me chercher ? Une voix à l’autre bout du fil soupire, me dit d’attendre, le temps qu’elle descende. En face, une autre bâtisse couleur craie toussote. Elle me fait l’effet d’une jolie bouche aux milliers d’yeux. Combien d’ouvriers va-t-elle encore pouvoir gober avant de s’effondrer ?

La voix vient à mon encontre, tout de corps vêtue. Petite bise malicieuse : nous sommes amis, et c’est grâce à son réseau que je suis ici. Autrement, mon CV flotterait encore dans le multivers… Tâchons de ne pas tout foirer, cette fois.

Je viens ici pour un poste que propose la filière d’un prestataire d’une grande société. A notre époque, nous sommes tous des maillons ; seul le diamètre varie. Ce n’est pas le job de l’année mais, hé, ce pourrait bien être le début de quelque chose avec moi dedans, alors pourquoi pas ? La naïveté et l’idéalisme m’ont déjà mené en de jolis endroits.

Mon ami me fait monter à l’étage, protégé par des codes puis des badges. Ce qui prête d’abord à sourire me donne ensuite l’impression d’intégrer quelque chose d’important, de plus grand que moi.

Le couloir débouche enfin sur des bureaux en open space, eux-mêmes disposés le long d’un goulet. Nombre des postes sont désertés, nous laissant la quiétude nécessaire pour exposer les tâches habituellement exécutées au cours d’une journée de travail.

Dehors, c’est mardi.

Au bout de dix minutes, je comprends que passer cinq jours sur sept à faire ce qu’on me présente s’avérera laborieux. Pas insurmontable, non, plutôt chiant comme la pluie supplément typhon. Tout cela requiert bien sûr des connaissances, des compétences et autres gestes métier ; ce n’est pas tant les acquérir que de les exécuter pour une durée indéterminée qui ajoute à ma perplexité. J’ai vieilli, et quelques exigences pèsent désormais dans la besace.

Dehors, c’est ma mère.

Nous sommes « interrompus » par la responsable de service avec qui je dois passer l’entretien. C’est fou comme le non verbal nous trahit dès les premiers instants, dans un sens comme dans l’autre. Un petit bout de dame, autour de mon âge, les yeux souvent baissés, les bras compressant une pauvre pochette cartonnée. Eh bien ! Le pouvoir choisit quelquefois de bien étranges réceptacles.

Nous nous écoulons paisiblement dans de nouveaux couloirs. Le silence la gène, elle meuble. Je réponds, faisant mine de m’intéresser à toutes ces choses sitôt oubliées une fois la salle de réunion en vue.

Dehors, c’est le loyer à payer.

La parade nuptiale débute. Chose rare, je suis surqualifié pour le poste. Toutefois, le cadre de travail et les perspectives m’importent aussi : peut-être qu’il fait bon vivre, dans cette termitière ? eh bien en fait… on y travaille. Mais ce qui compte, c’est que le travail soit exécuté dans les temps, qu’importe les absences des uns et des autres. Son productivisme m’évoque une gérante de fast-food ; je vois bien qu’à l’évocation de sa charge de travail et des responsabilités sa propre lassitude fait surface. Mais pourquoi ne pas nommer un adjoint ? il y en a, officieux, sans paye supplémentaire. Tiens tiens tiens… ses névroses et paradoxes me renvoient presque caricaturalement à mon dernier poste, dont je me suis arraché avec douleur. Quelle ironie ! d’autant que, chose nouvelle, je me débats pour que surnage mon amour-propre à l’aube de cette nouvelle recherche d’emploi.

Les échanges dureront encore un peu, et nous nous quitterons courtoisement. J’apprendrai par mon ami qu’à la réunion suivante, elle annonçait à l’équipe que mon profil n’était pas retenu. J’avais oublié à quel point le marché de l’emploi transforme les travailleurs en ressources, et qu’il n’aime pas qu’on tienne tête à sa force irrésistible… Drôle d’époque pour se reconstruire.

Dehors, c’est l’eau qu’on met à bouillir.

– Rémi

Pas après pas

J’ai repris la course le dimanche. Je m' »entretiens », youhou. Le parcours est sensiblement le même d’une semaine à l’autre, à ceci près que je me rends un peu plus loin à chaque itération. Pour le symbole je suppose. Pas besoin d’applications ou de statistiques : ce simple doigt hebdomadaire suffit.

Selon l’heure à laquelle je pars – sensiblement 8 heures du matin – le spectacle varie. Car voyez-vous, la course, c’est ennuyeux. Encore heureux que le paysage alentours s’agite, sinon on ne verrait pas le bout du voyage. Dimanche matin constituant la suite directe du samedi soir et de ses excès en tout genre, il n’est ainsi pas rare de croiser nombre de plateaux-repas inachevés. Des jusqu’auboutistes, aussi, pour qui « ce n’est pas fini tant que ce n’est pas fini ». Arrivés toutefois à une certaine heure, les idées se mettent elles aussi à tituber. Quelques-uns lâchent d’ultimes saillies, mais la majeure partie d’entre eux sombrent dans un profond mutisme, que l’on ne voudrait pour rien au monde déranger.

Il y a de simples piétons, bien sûr, mais ils ne font que passer. J’ai quelquefois droit à des regards empathiques et polis, mais ils semblent empreints d’un pragmatisme qui chuchotent : « c’est pas en courant que tu contribues à la marche du monde coco ». Ils ont raison : souvent je me demande ce que je fous là, et où peut bien se trouver cette fameuse marche du monde. Quand bien même je la trouverais, même pas sûr de vouloir en faire partie d’ailleurs.

Courir, c’est aussi côtoyer des automobilistes, des arbres et des oiseaux. Ca vrombit, ça bruit, ça pépie… pour ce qui est de l’écoute, on repassera. Dimanche prochain, sans doute.

– Rémi

Pretium doloris

Le port altier baisse les yeux sans pour autant hurler au naufrage. Est-ce que le corps se sait condamné ? un souffle insondable émane de la bête. Les humains alentours se désolent, inventent mille empathies pour donner le change : après tout c’est l’âge, oui c’est bien triste, mais que voulez-vous… c’est à se demander quel spectacle est le plus lugubre.

L’animal ne rend pas les regards, fixe le sol. Les pattes accusent un léger tremblement, avant que la carcasse ne revienne à elle. Le chien s’en va finalement s’échouer un peu plus loin, dans une lassitude toute canine. Il emporte avec lui le temps, qui s’affaisse péniblement.

– Rémi

Fragmentaire

C’est un petit dimanche, niché dans le calendrier. L’heure est jeune encore. La cité balbutie plus lentement qu’à l’accoutumée, de sorte que ce sont des corps et non plus des foules que l’on croise au dehors.

Quelle différence ? pour ce que les gens se regardent.

C’est manifestement le maximum poétique dont je serais capable ce matin, nous allons donc passer à un monologue soucieux.

Alors que le silence se fait enfin dans la semaine, je désespère des mondanités de fin de journée. À croire que l’ermitage me tend les bras. Je n’ai pourtant rien contre ces gens, c’est même plutôt le contraire. Mais qu’ai-je bien à leur raconter ? une conversation s’articule sur d’élégants allers et retours. Selon où tout ceci s’oriente, quelques traits d’humour, voire même une révélation, un pot-aux-roses. Leur vie n’est pas beaucoup plus palpitante, toutefois ils semblent mieux maîtriser, vivre les codes sociaux qui n’ont pourtant guère changé depuis mes jeunes années.

Sans doute ne partagent-ils pas ma honte. Un sentiment écrasant de subjectivité, et qui toutefois me fait tituber depuis – pour le dire poliment – longtemps. Mais honte de quoi au juste ? Ce sont là des conversations (!) à garder avec le thérapeute, le temps qu’elles aboutissent à quelque chose.

En attendant, dans cet espace publié mais oublié, que faire ? Eh bien, plusieurs réponses. Soit je le délaisse et m’acharne à écrire des nouvelles sur un bon vieux .txt, soit j’adopte une philosophie plus sportive – voire théâtrale – et je me fixe quelques exercices d’écriture pour reprendre la main. En tous les cas, je ne pondrai rien de bon tant que le rythme et la discipline n’auront fait leur réapparition.

– Rémi