11.05 : Par ailleurs
La première journée est immanquablement celle du départ. Pourtant, le decorum ne laisse rien paraître : tout est encore bien à sa place. Il n’y a guère qu’une grosse valise qui pourrait suggérer un ailleurs. Autour, quelques visioconférences, L. qui s’affaire ; un plan suit son cours. Et il s’applique dès 10h30, presque par surprise, quand nous prenons le large définitivement, pour quelques temps.
D’abord le tram, puis une navette, avant l’attente. Sur le chemin, on repense au quotidien vachard dont on s’extrait, et à ce qui nous meut. Le Portugal, c’est avant tout une destination prévue de longue date, où le souvenir le dispute au désir. A croire que c’est en partant que nous aurons une raison de revenir… et ça tombe bien, puisque le dédale de l’aéroport nous opposera une dernière résistance par ses innombrables étapes et points de contrôle… jusqu’à ce que nous touchions terre, pour enfin nous dérober.
Il y a dans les voyages en avion et surtout dans le paysage qu’ils proposent une quiétude : celle d’un ciel qui surplombe les nuages, et qui évoque une frontière inédite. Qu’importe l’apparat low-cost de notre vol, nous ne pouvons nous empêcher de songer à ce que nous laissons derrière, et ce qui désormais nous gagne.
À peine apercevons-nous les premiers paysages lusitaniens qu’il nous faut nous poser et regagner un énième sous-sol ! le métro lisboète requiert en effet deux lignes pour atteindre son centre-ville : l’Orient (linha vermelha) puis la Caravelle (linha verde). Un plan simple ; toutefois…
Après avoir frayé avec les incidents techniques locaux, qui n’ont rien à envier à nos propres gauloiseries, le Living Lounge Hostel nous ouvre ses portes. Rapidement, nous prenons connaissance des agréments et autres commodités dont nous pourrons profiter au cours du séjour. Nous y avons mis le prix, mais nous avons bien choisi : cette auberge de jeunesse a tout pour nous plaire. Et pourtant, nous peinons à y croire, tant nous nous économisons au quotidien : pareil plaisir n’est pas commun… c’est presque soulagé que nous partons moins d’une heure plus tard pour le “Fado em Si”, un restaurant où les mets s’entrecoupent de morceaux un peu plus musicaux.
Jusqu’ici, j’ignorais tout du fado : ce chant populaire portugais, né de la rencontre de chants de marins et de musiques de rue venues du Brésil. Pouvait-on faire plus typique pour notre première soirée ? En chemin j’aperçois la ville, calme et vivante à la fois. Je ne sais pas à quoi m’attendre, j’ai hâte. Mais les yeux restent attentifs au GPS, jusqu’au restaurant. Parmi les premiers arrivés, nous choisissons avec grand soin notre table : il s’agit de ne rien manquer du spectacle.
La nourriture précède le premier concert. Cela fait bien longtemps depuis ma dernière morue. L’océan n’est pas loin, nous l’avons salué en chemin. Puis la lumière faiblit, et le premier fadiste entre en piste. Dans son sillage, un guitariste et un mandoliniste ; tous savent ce qu’ils ont à faire. Alors ils jouent, le temps de trois chansons. Le chagrin qui nous embrume tous ne connaît pas d’équivalent français : il s’agit de la saudade, un sentiment complexe où se mêlent mélancolie, nostalgie et espoir.
Lorsqu’une seconde artiste viendra chanter, elle évoquera à son tour ces grands thèmes chers au fado : l’amour inaccompli, la jalousie, la nostalgie des morts et du passé, la difficulté à vivre, le chagrin, l’exil…
Au troisième et dernier passage, la fadiste nous emportera tous. Je ne songe même pas à empoigner ma caméra pour immortaliser l’instant, il y a tant à vivre maintenant. Quand les dernières notes s’évanouissent, nous regardons penauds la fadeur nouvelle de nos assiettes.
Une douce fatigue accompagne le retour à l’auberge. La nuit tombée, les rues du centre-ville semblent s’éveiller une seconde fois. Elles bruissent, et la foule se renforce à chaque intersection. Lisbonne n’a pas encore eu vent de notre présence. Elle ne nous remarque pas, alors que nous savons déjà qu’au cours des prochains jours, nous n’aurons d’yeux que pour elle.
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12.05 : Première incursion
Notre premier réveil est hors du temps : le décalage horaire nous exhorte à nous lever bien trop tôt. Gare ! Il nous faudra des forces pour mener à bien l’exploration.
Quelques deux heures après, nous savourons le petit déjeuner préparé par nos hôtes. Après quelques crêpes et son lot de tartines, nous préparons le paquetage avant de nous mettre en route. Plusieurs étapes nous attendent, avant que le WE ne déverse encore plus de touristes.
Direction donc le quartier Cais do Sodré : autrefois un endroit parmi les plus défavorisés de Lisbonne, aujourd’hui l’un de ses lieux les plus tendances. Ses murs colorés nous rappellent Trentemoult, le soleil en plus. Je peine à prendre conscience que nous arpentons une ville, qui plus est une capitale : tout semble simple, presque accessible. Mais ces pensées n’iront pas plus loin, tandis que nous embarquons en direction d’un autre quartier, celui du Belem.
Le train qui nous y emmène à des allures de RER, la pisse en moins. La ville s’étire, se dévoile ; on devine une croissance complexe, où le tourisme n’est finalement qu’anecdote.
Descendus à Alges, nous remontons l’avenue Brasilia jusqu’à apercevoir la Torre de Belem. Fortification ayant initialement pour but de défendre la ville, son accès est rendu possible par un modeste ponton. De là, cinq étages accessibles via un unique escalier en colimaçon. Pêle-mêle, on y trouve des canons, une chapelle, un âtre, et une plâtrée de damiers. Un touriste évoque même une gargouille en forme de rhinocéros, que je peine à identifier. Il faut dire que la foule est dense, comme contenue dans cette pierre de cinq cents ans d’âge. Tout semble glisser dans ce lieu ratissé par le sel et le vent… Le vivant n’y a plus sa place depuis bien longtemps, ne subsiste que la poigne des faiseurs.
C’est songeur que je toise l’édifice, alors que L. déploie son attirail en vue d’en faire une aquarelle. De l’extérieur, on réalise que la tour entière est parsemée de cordes torsadées sculptées à même la pierre, lesquelles forment même un nœud sur l’une des façades. De ces détails, ma douce fait de la couleur. Aux alentours, des bosquets d’arbre présentent leurs respects au nouvel édifice.
Après avoir créé, nous nous déplaçons. Direction le Mosteiro dos Jerónimos, l’une des visites touristiques les plus importantes de la ville. Les deux monuments sont reliés par des petites rues où chaque bâtisse craquelle et resplendit à la fois, comme emportée par les vives couleurs qui les vêtent.
Sur la route, nous apercevons au loin le musée de la marine et sa décoration minimaliste (une ancre) et le Padrão dos Descobrimentos que je confondis pour le Farol – voilà qui m’apprendra à ne pas réviser mon portugais. Mais il est encore trop tôt pour marquer une halte, et nous attendons patiemment notre tour pour pénétrer le monastère.
Au-delà des proportions monumentales du cloître, c’est bien dans la générosité de sa confection que nous appréciâmes notre visite. Jamais l’on ne vit autant de voûtes à croisée d’ogives que ce midi-là… ce ne fut toutefois pas dans les lieux de culte que se rassemblèrent la plupart des fidèles, mais bien dans les gogues ; comme si le vivant avait désormais bien du mal à réinvestir ce monde empierré… Que voulez-vous : il ne fait pas bon être vestige parmi les ruines.
Au bout de cette seconde visite, la fatigue nous rattrape. Fort heureusement, nous pûmes récupérer chez un petit camelot des cerises et des abricots, avant de les déguster à l’ombre du Jardim da Praça do Império.
Un poil lassés par ce tourisme de masse, je propose à L. de nous esquiver au jardin botanique de Belém, misant sur sa grande variété de plantes et sa beauté paisible. Le pari semble réussi, puisque nous croiserons majoritairement des paons, des paonnes, et des oies. Déambulant au hasard, nous atteindrons même une serre où poussent des caféiers. Mais c’est au lagon des serpents que nous marquerons une vraie halte. Le temps pour moi de réaliser que mon appareil photo n’est plus, alors que L. capture un nouvel instant. Au cours de ces longues minutes, la nature nous fixe ; un air lourd et chaud nous accompagne. Une sittelle s’active, entre deux criaillements. L’esquisse achevée, nous prenons finalement congé.
C’est un retour qui se fera attendre, tant il faut composer avec les transports en commun, la foule et la condition humaine. Lisbonne est définitivement touristique, il y fait bon vivre et elle reçoit avec plaisir. Encore faut-il y trouver sa place, ne serait-ce que le temps d’un séjour.
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13.05 : Plonger dans le grand bain
Après une première journée sur les chapeaux de roue, nous décidons d’y aller plus en douceur. Las ! C’était sans compter sur une classe de petits Français, bien décidés à engloutir la moindre crêpe de l’auberge de jeunesse… salauds !
En route vers la station Oriente, le métro s’échappe d’un tunnel et nous égare dans la lumière lisboète. La moindre bâtisse évoque la couleur, à mille lieux des gris franciliens. Comme il fait bon vivre ici…
Au bout de quelques minutes, nous émergeons pour nous retrouver au sein du parc des Nations, quartier créé pour accueillir l’Exposition internationale de Lisbonne de 1998 « Océan avenir de l’humanité ». Une formule ma foi fort à propos, puisque notre destination n’est autre que l’Oceanário ; L. l’avait jadis visité, et était ravie d’y remettre les pieds.
Si la billetterie et le magasin de souvenirs se situent sur la terre ferme, l’aquarium en lui-même est « posé sur l’eau », dans un bassin donnant sur le rio Tejo. L’accès se fait via une passerelle, donnant rapidement sur un vaste aquarium, observable sur deux niveaux. Raies, mérous, requins, thons et autres poissons-lunes baignent ainsi dans l’équivalent de deux piscines olympiques, sous l’œil ahuri des petits et des grands. Parmi toutes les espèces que nous observons, les bancs de poisson nous fascinent, tant leur masse semble dirigée par une conscience unique à chacun de leurs mouvements… Aussi vaste soit le bassin, on peine à croire que ce volume suffira pour étancher une telle soif de liberté.
Aux alentours, quatre écosystèmes sont représentés :
- l’aile “Antarctique”, avec ses manchots et ses gorfous.
- l’aile “Océan Indien”, avec ses oiseaux exotiques, ses poissons exotiques de toutes les couleurs, ceints de récifs coraliens bioluminescents
- l’aile “Atlantique Nord”, avec ses inénarrables murènes (allez brûler en enfer)
- l’aile Pacifique “tempéré”, qui fut notamment l’occasion de débusquer des loutres et autres requins-chats.
Après avoir écumé la boutique, nous sillonnons les Jardins da Água avant de pique-niquer devant une sculpture de girafe qui me rappelle la Zarafa de Marseille. Les jeux d’ombre et de lumière nous font oublier un temps les premiers coups de soleil, tandis que nous dodelinons de la tête.
Pour ajouter au dépaysement, nombre de Portugais ont revêtu leurs plus beaux cosplays : ils se dirigent à la Feira Internacional, pour participer à l’IberAnime 2023. Le vent chahute tenues et coiffures, alors que nous rebroussons chemin.
L’idée est en effet de prendre de la hauteur, direction l’un des miradorous lisboètes, sorte de belvédères surplombant “la ville aux sept collines”. Notre choix se porte sur le mirador de São Pedro de Alcântara, à proximité du quartier de Barrio Alto et de l’église de São Roque.
Pour résumer ce périple, j’emprunterai une raffarinade : “la route est droite, mais la pente est forte”. Au sommet, nous reprenons discrètement notre souffle avant de profiter du paysage. Il faut dire que le point d’observation nous offre une bien belle vue sur le Castelo de São Jorge, sans compter les jardins en contrebas du belvédère. Loin du tumulte, ici les gens se posent et profitent de la musique jouée par quelques artistes de rue. L. en profite pour reprendre l’aquarelle ; de mon côté, je souris du va-et-vient des touristes. L’après-midi coule ainsi doucement, avant que nous n’achetions quelques cartes postales et ne revenions à notre auberge.
Le soir venu, l’Eurovision se rappelle à nous. Comme pour nous rappeler que cette année, nous nous trouvons ailleurs, et que l’Autre c’est nous. Autant de variations qui sont loin de nous déplaire…
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14.05 : rencontrer les vivants
C’est par un doux dimanche que nous décidons de ralentir la cadence, histoire d’arriver à peu près frais le lendemain à Porto. Puisque les derniers jours nous ont permis d’explorer la ville, le jour du Seigneur débutera par une nécropole ! Direction le cemitério do Alto de São João, le plus grand et l’un des plus importants cimetières de Lisbonne, où sont enterrés de nombreux personnages illustres de l’histoire du pays.
Situé au nord de Graça, nous apercevons rapidement l’endroit tandis que nous remontons la rue Morais Soares. En cheminant, nous sourions des devantures bariolées des façades alentour, qui évoquent une partie de Monopoly. Ce sera notre seule visite ce matin : L. a déjà visité le musée de Azulejos – non loin – lors de son précédent séjour.
Sur place, la surface du lieu impressionne avec ses innombrables mausolées. L’architecture funéraire locale compose avec une végétation centenaire : cyprès, eucalyptus, robiniers, caroubiers, jacarandas… A l’entrée, nous croisons quelques badauds que nous perdons rapidement de vue, sans trop savoir où nous-mêmes nous rendons. Culturellement, c’est bien les vitres des mausolées qui nous désarçonnent : l’intérieur est souvent visible, tout comme le nombre d’emplacements déjà occupés. De même, quand le monument est abîmé, nous détournons le regard par crainte d’apercevoir le bout d’un défunt dépasser d’un cercueil fracassé. Quand la porte est carrément ouverte, nous la refermons par pudeur… peut-être avons-nous tort ? Notre propre culture nous rattrape…
L’endroit célèbre à plusieurs endroits des figures historiques et nationales, sans que leur nom nous évoque grand-chose. L’Histoire, intime et universelle à la fois… Cela donne paradoxalement envie de revisiter le cimetière du Père-Lachaise. Sur le chemin du retour, je réalise à quel point le Portugal est un pays qui m’échappe tout autant qu’il m’accueille. Le voyage ne fait que débuter.
Nous déjeunons à l’auberge de jeunesse ; la marche reprendra bien assez tôt. Nous ne dormons pas, malgré la chaleur qui s’installe déjà en cette mi-mai.
A goûter, nous nous rendons au Mercado da Baixa, un marché en plein air proposant des boissons et une cuisine de rue traditionnelle, ainsi que des produits locaux. L’endroit est en effervescence : la saison touristique débute et l’argent ne se reflète pas que dans les fontaines. L. est joyeuse, elle patrouille à plusieurs reprises entre les échoppes pour trouver de beaux souvenirs à ramener en France. Parmi les breloques, beaucoup de machins en liège et de bijoux de toutes sortes. Les camelots sont souvent francophones et amènes ; le sac se remplit doucement. Comme toujours, je peine à me faire plaisir : à croire que le quotidien est encore trop près… je profite du moment, à ma manière : en offrant une bague à la donzelle, en partageant des pasteis de Nata avec elle. L’après-midi coule doucement, et la fraîcheur des jets soulage la Praça da Figueira tout entière.
Ce ne sera toutefois pas suffisant : au retour, nous partageons un bol d’açaï, les yeux dans les yeux, l’esprit assommé mais heureux.
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15.05 : Entre (nous) deux
Ce matin, le timing est trop juste pour visiter la cathédrale de Lisbonne. Une fois le paquetage terminé, direction la gare de Santa Apolónia au bout de la ligne bleue, aussi appelée linha da gaivota (ligne de la Mouette).
Outre le fait qu’elle est pavée comme une rue portugaise classique, l’estação a ceci de singulier qu’elle est construite sur l’emplacement d’un ancien couvent. Rajoutez à ça que Sainte-Apollonie d’Alexandrie s’avère être la sainte patronne des dentistes, et vous avez votre lot d’anecdotes à partager d’ici à ce que le train pointe le bout de son nez.
Le trajet n’a rien de bien particulier, et nous observons en frémissant la température augmenter encore et encore jusqu’à attendre la Cidade Invicta, trois heures plus tard.
Depuis l’estaçao ferroviária de Porto-Campanhã, nous remontons laborieusement jusqu’au centre-ville ; la faute à un réseau de transports pas très clair, et un chauffeur guère affable.
Trop occupés à retrouver notre chemin, nous ne prenons pas le temps d’observer ce nouveau tissu urbain, qui a donné son nom au pays… nous nous rattraperons les prochains jours.
La nouvelle auberge de jeunesse, le Porto Wine Hostel, se situe non loin du Jardim da Cordoaria, un petit parc historique à l’ambiance paisible. L’endroit sera idéal pour prendre nos repas parmi les arbres, les plantes et les sculptures.
Après un petit verre de porto en guise d’accueil, nous déballons nos valises et poursuivons nos travaux d’écriture et de peinture. Il y en a des correspondances à honorer ! Mais il est des générosités qui ne peuvent décemment rester sans réponse.
Au moment de dîner, nous remontons la rue de Cedofeita à la recherche de denrées à picorer. C’est finalement dans un petit snack tenu par un Brésilien que L. m’offrira un plat typique de la ville : la francesinha. Basé sur notre croque-monsieur national, on y retrouve de la linguiça, de la saucisse fraîche, du jambon, et de la viande de bœuf ; le tout est couvert de fromage fondu. En guise de garniture : une sauce à base de tomate, bière et piment, avec un œuf au plat ou des frites en accompagnement. Un pari risqué de la part de ma bien-aimée, en ce que nous partageons cette fois le même lit. Qu’importe, à peine rentrés que nous dissertons déjà du programme des jours suivants ! Les yeux ensommeillés, nous nous doutons qu’il ne nous reste que quelques minutes… en vain : pour la suite, on verra demain.
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16.05 : La ville se livre
Avec un lever à 8h, nous célébrons notre première grasse mat’ du séjour ! Après avoir récupéré nos billets pour la livraria Lello, il est temps d’entamer une longue marche d’environ cinq minutes.
La véritable épreuve consiste à se faufiler parmi les files d’attente jusqu’à trouver son bon créneau. En effet, le lieu s’avère être la première attraction touristique de tout Porto, à la grande surprise d’une L. qui comptait simplement passer par là.
Figurant parmi les plus belles librairies au monde, on devine que ce n’est pas uniquement son style Art Nouveau qui attire l’œil : l’endroit aurait notamment influencé l’univers Harry Potter. A l’époque, J.K. Rowling était une cliente régulière de la Lello et s’en est inspirée pour de nombreux décors de son premier livre (la librairie Fleury & Bott, ou encore les escaliers de Poudlard). Fort bien ! Je m’attendais presque à croiser des potterheads sur leur 31 : il faut dire que les robes et capes noires portées par les étudiants portuans tout au long de l’année ont également inspiré l’uniforme des étudiants de l’école de sorcellerie.
C’est donc fort logiquement que nous croisons de nombreuses éditions de cette heptalogie. Enfin, nous les devinons, tant nous cheminons laborieusement. L’endroit est à mi-chemin entre le monument et la librairie, et ne convainc jamais vraiment dans l’une ou l’autre de ces incarnations. Victime de son succès, et malgré une entrée payante, le lieu a des allures de fourmilière fatiguée. Bien sûr, sur ses murs, on devine les bustes de grands écrivains portugais : Eça de Queirós, Camilo Castelo Branco ou encore Teófilo Braga. De même, quand on lève les yeux au ciel, on peut apercevoir un impressionnant vitrail recouvrant la surface du toit, sur lequel est inscrit la devise des frères Lello, « Decus in Labore » (« dignité dans le travail »). Avec un peu de patience, nous avons aussi eu l’occasion d’emprunter l’escalier de carmin à double entrée qui a contribué à la renommée de la librairie. Mais l’inconfort de cette visite a donné un tour ingrat à cette découverte, et c’est désabusés que nous nous consolons en admirant le jardim dos oliveiras situé en surplomb.
L’itinéraire se poursuit, en direction de la rua Miguel Bombarda. L’axe est connu pour ses nombreuses galeries d’art et ses magasins originaux : librairies alternatives, magasins de vêtements rétro, objets au design innovateur… La réalité se dévoile bien plus modestement ; nous nous contenterons de quelques collages çà et là en guise de foisonnement culturel.
Souhaitant échapper aux vrombissements de la ville, nous atteignons les Jardins do Palácio de Cristal. Par l’entrée principale, nous distinguons rapidement le pavillon Rosa Mota – une salle de spectacles dont l’aspect m’évoque le Dôme marseillais. Tout autour, un ensemble de jardins verdoyants et au charme fou ; le lieu offre en sus une vue impressionnante sur la ville et l’embouchure du Douro.
Nous nous perdons facilement dans ce creuset d’arbres et de plantes exotiques, où l’on retrouve pêle-mêle des fontaines, des chapelles, des étangs, des statues, des coqs, des paons et des petits poussins. Au bout d’une allée, nous découvrons des tables en pierre : l’endroit idéal pour pique-niquer. La digestion se fera au même endroit, sous la supervision d’un goéland. L. temporise finalement la sieste, et sort les pinceaux.
La suite du périple du jour est plus diffuse : toujours dans le quartier Miragaia, nous nous glissons dans d’étroites rues pavées, bordées de maisons mitoyennes et pittoresques. Nous avons en tête de visiter le Palácio da Bolsa. Depuis le jardim do Infante Dom Henrique, l’endroit est scruté par la statue d’Henri le navigateur, illustre personnage de la marine portugaise et des découvertes de terres lointaines.
Las ! Le palais demeure le siège de la Chambre de Commerce de Porto dont l’activité se poursuit dans ces murs, ce qui explique que l’entrée soit filtrée afin de limiter le nombre de visiteurs, et la visite guidée obligatoire. Un peu déçus, nous nous reportons sur la première gelataria venue, avant d’achever nos cornets sur les marches des escadas da Vitória. La liberté et la gourmandise pareilles à celles d’un enfant, nous poussons jusqu’au miradouro non loin pour mieux apprécier le panorama. Ce n’est qu’après cette énième étape que la fatigue l’emportera et que nous nous écroulerons dans notre chambre à l’auberge, histoire de prendre un peu de repos.
Notre estomac nous commandera quelques heures plus tard de mettre un pied dehors. Direction le Bilha Nova, que L. avait repéré depuis quelques temps déjà. Deux serveurs alternent pour nous servir : un dépité, l’autre débonnaire. Curieux mélange, mais qui ne saurait ternir notre bonne humeur ! La bouteille de rouge se vide juste avant de passer aux desserts. Nous repartirons du restaurant ronds et sereins, sans même penser à demain.
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17.05 : Faire le pont
Au réveil, le ventilateur peine à rafraîchir la chambre. Les ragnagnas tambourinent à la porte et s’invitent au voyage : la journée ne va pas être simple.
Histoire de nous mettre en jambes, nous rallions l’avenida dos Aliados afin de profiter du Mercado do Bolhao, situé dans le quartier éponyme. En chemin, nous croisons un grand nombre de monuments, aussi bien civils que religieux, qui montrent un visage plus historique de la ville. Cette authenticité prend la forme de rues pavées s’entremêlant de manière plus ou moins organisée, et où les azulejos sont rois.
Le marché ne date pas d’hier : depuis 1914, on y trouve de la viande, du poisson, des fruits et des fleurs, entre autres produits locaux. Le marché présente plusieurs étages où les commerces sont distribués autour d’un grand patio central. S’en dégage une atmosphère d’un autre temps, que nous observons en sirotant un petit verre de jus bien frais.
Malgré la fatigue et le vent, les derniers jours passés à crapahuter nous font tenir. Nous suivons aveuglément le GPS vers notre prochaine destination, quitte à ce que celui-ci soit floué par le grand nombre de chantiers en ville.
Avec ses allures de forteresse imprenable, la Sé do Porto domine la quasi-totalité de la ville de par son emplacement en haut de la colline ; de puissants contreforts sur la façade bordent sa rosace originelle. Fondée au XIIème siècle, restaurée puis agrandie aux siècles jadis, la catedral présente une façade au style roman pour un intérieur baroque. Parmi toute cette dorure, deux pièces traduisent la domination ecclésiastique sur la ville : le maître-autel surmonté d’un impressionnant retable, ainsi que l’autel de la chapelle du Saint-Sacrement. C’est toutefois l’élégant cloître gothique, avec ses beaux azulejos et son panorama à 360°, qui retiendra notre attention.
A l’extérieur, une statue du chevalier Vimara Peres, héros national, nous salue du haut de son dada. En la contournant par la gauche, nous débouchons sur une esplanade où se trouve o Paço Episcopal qui s’inscrit en complément de la Sé. Au milieu, une colonne rococo y trône phalliquement. En contrebas nous apercevons une fortification médiévale : la Tour de Dom Pedro Pitões. En face enfin, notre prochain point de passage : le ponte Luis I.
Y accéder par le niveau inférieur requiert de descendre plusieurs escaliers, dont je vous épargnerai les appellations le temps d’un paragraphe. Outre des petits voiliers, le Douro est constellé de rabelos : des bateaux traditionnels portuans qui servaient autrefois à transporter les barriques de vin depuis les vignobles jusqu’aux villes voisines. Désormais, la flottille se consacre au tourisme. Plus anachronique encore, un trois-mâts mouille paisiblement à côté d’un navire de guerre. Soit.
Le pont, construit dans les années 1880, affiche une structure métallique de 395 mètres de long ; il relie les villes de Porto et Vila Nova de Gaia. S’il nous évoque un petit quelque chose, c’est peut-être parce que son créateur, Teofilo Seyrig, fut le disciple de Gustave Eiffel (cocorico). Nous l’empruntons les yeux grands ouverts, avec quelques œillades en direction du quartier de la Ribeira : la Vieille Ville et ses maisons typiques se préparent doucement au déjeuner.
Nous avons fort faim nous aussi, mais avant cela, il faudra en passer par la calçada da serra et sa longue pente – encore une ! Cela nous amène jusqu’au Jardim do Morro, un espace de verdure mignon comme tout avec ses arbres exotiques, ses cavités de pierre et de petits bancs bordant les étendus d’herbe. L. tombe d’autant plus sous le charme qu’un duo interprète non loin quelques titres de bossa nova… Le déjeuner se déroule dans un pur panorama, tant rien ne nous échappe : le pont, les quais, les quartiers… l’occasion pour nous de réaliser le chemin parcouru en devinant les itinéraires empruntés les jours précédents. A une centaine de mètres de là, le Mosteiro da Serra do Pilar est en vue, et quelle vue ! Avec son église et son cloître circulaires, nous sommes ni plus ni moins face à une bâtisse des plus remarquables.
La digestion se passe grosso merdo en mode cuisson et au fil des chansons. Toutefois, les menstruations nous feront rapidement lever le camp ; l’occasion d’emprunter cette fois le niveau supérieur du pont et ses soixante mètres de haut. Entre les coups d’épaule et les rafales de vent, gare à ne pas lâcher son téléphone ! En contrebas, le funicular dos Guindais poursuit sa propre route.
Sur le chemin retour, je reconnais la gare de São Bento et l’Igreja e Torre dos Clérigos. La ville a beau être petite, quatre jours c’est court et je sais déjà que nous ne pourrons pas tout voir. Je préfère voir dans ces aperçus plusieurs promesses : le temps aidant, le moment venu, et advienne que pourra.
A l’auberge, le repos et les ablutions ne nous occupent qu’un temps ; il faut poursuivre la rédaction des nombreuses cartes postales. Déjà qu’il nous fallut quelques journées pour identifier l’emplacement des boîtes aux lettres, souvent posées à même le sol (!). C’est aussi l’occasion de remercier toutes celles et ceux par qui ce séjour est arrivé. Une tâche dont nous nous acquittons avec plaisir, dévotion… et procrastination. La langueur a été la plus forte, on verra ça demain.
En fin de journée, nous nous autorisons à flâner dans le quartier. Au menu : chaussettes, librairie jeunesse et carottes. Après avoir zieuté l’Igreja do Carmo, L. décide d’aller dessiner un peu dans le Jardim da Cordoaria. Calée entre deux platanes d’Orient, la voici qui se met à croquer une sculpture de bronze intitulée “Treze a Rir uns dos Outros”. De mon côté, je prends congé et me glisse sous la douche !
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18.05 : sur la plage abandonnée
La journée débute avec une belle prise de tête : comprendre les transports en communs portuans ! La chose n’est pas intuitive, et à force d’ergoter nous nous rabattons sur une plage plus facile d’accès : la praia do Carneiro.
A l’estuaire du fleuve du Douro, apparaît une grande digue qui part de la plage et s’enfonce dans l’océan jusqu’au phare du Molhe do Douro que l’on peut rejoindre à pied. Nous préférons plutôt poser nos serviettes, ne sachant estimer la fréquentation de l’endroit. Une fois le camp de base établi, je me mets en quête de pierres pour stabiliser tout ça. L’occasion d’escalader quelques rocailles et d’aller goûter l’eau. L. s’amuse des coccinelles et du bourdon qui volettent autour de mon maillot, dont le motif – des flamants roses – évoque des fleurs criardes.
Il fait bon, le sol est frais et le soleil encore brumeux… autour de nous, quelques locaux pêchent dans des quantités surprenantes : l’un d’eux dépose nonchalamment une anguille d’1m60 sur la plage, tandis qu’un autre joue les Père Noël avec son filet de crustacés à l’épaule.
Mais fi des distractions : il est grand temps d’achever la rédaction des cartes postales ! Entre les baignades et le pique-nique, nous en signerons une quinzaine. Nous battrons toutefois en retraite en début d’après-midi, sous peine d’être transformés en chipo’ par l’astre du jour. Le bus qui nous ramène passe par des voies et des lieux qui nous semblent de plus en plus familiers : la satisfaction nous gagne en cet avant-dernier jour au Portugal.
La cuisson déjà bien entamée, nous refroidissons à l’auberge avant que L. n’aille poster les ultimes missives. Je souris en la voyant s’éloigner par le balcon : cela me semble naturel que la dernière sortie lui revienne, elle qui a rencontré le pays seule il y a sept ans déjà. Chacun voit dans ce pays des choses toute personnelles, et il faut se laisser de l’espace et du temps pour les exprimer librement.
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19.05 : sur le départ
Nous partons de bon matin. Tout est déjà presque prêt : le sac a été savamment préparé hier soir. L’arrêt de bus pour l’aéroport n’est pas loin, nous y avons pensé aussi. L’idée est de quitter en douceur le pays qui nous a accueilli et enrobé au cours de la semaine.
Le Portugal nous laisse quelques coups de soleil et éraflures, que nous arborons bravachement dans un sourire ambigu.
Les discussions autour de l’après reprennent : vie pro’, mondanités, échéances… La routine, dans tout ce qu’elle peut avoir de structurant et d’aliénant à la fois.
Les trajets se font dans le sens inverse, des décors familiers réapparaissent.
Je me suis toujours méfié des vacances, car leur exécution n’atteint que rarement nos aspirations. Autant soigner le quotidien et s’y épanouir autant que possible, plutôt que de s’aveugler à force de fixer l’horizon.
Il n’empêche que nous l’avons fait : nous sommes allés au Portugal, et pendant huit jours nous avons pris le temps, notre temps. Nous qui évoquions ce pays depuis tant d’années, nous avons concrétisé, ce qui de facto ouvre la voie à d’autres projets, d’autres envies, tout aussi possibles.
Aujourd’hui, nous rentrons en France bardés de souvenirs neufs, de textes et de dessins. Nous mettrons un peu d’ordre dans les photos. D’ici quelques jours, les premières cartes postales arriveront ; au cours des prochaines semaines, nous partagerons nos impressions. Tout ceci dans le seul but d’embarquer les proches avec nous, et de leur donner à voir ce qu’ils nous ont permis de (re)découvrir à Lisbonne puis à Porto. Par la suite, nous l’évoquerons de manière plus anecdotique, à la manière d’un repère ou d’une inspiration. Comme quoi, nous aurons beau aller et venir, certains lieux ne feront jamais vraiment leurs adieux.
– Rémi
