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Port franc

11.05 : Par ailleurs

La première journée est immanquablement celle du départ. Pourtant, le decorum ne laisse rien paraître : tout est encore bien à sa place. Il n’y a guère qu’une grosse valise qui pourrait suggérer un ailleurs. Autour, quelques visioconférences, L. qui s’affaire ; un plan suit son cours. Et il s’applique dès 10h30, presque par surprise, quand nous prenons le large définitivement, pour quelques temps.

D’abord le tram, puis une navette, avant l’attente. Sur le chemin, on repense au quotidien vachard dont on s’extrait, et à ce qui nous meut. Le Portugal, c’est avant tout une destination prévue de longue date, où le souvenir le dispute au désir. A croire que c’est en partant que nous aurons une raison de revenir… et ça tombe bien, puisque le dédale de l’aéroport nous opposera une dernière résistance par ses innombrables étapes et points de contrôle… jusqu’à ce que nous touchions terre, pour enfin nous dérober.

Il y a dans les voyages en avion et surtout dans le paysage qu’ils proposent une quiétude : celle d’un ciel qui surplombe les nuages, et qui évoque une frontière inédite. Qu’importe l’apparat low-cost de notre vol, nous ne pouvons nous empêcher de songer à ce que nous laissons derrière, et ce qui désormais nous gagne. 

À peine apercevons-nous les premiers paysages lusitaniens qu’il nous faut nous poser et regagner un énième sous-sol ! le métro lisboète requiert en effet deux lignes pour atteindre son centre-ville : l’Orient (linha vermelha) puis la Caravelle (linha verde). Un plan simple ; toutefois…

Après avoir frayé avec les incidents techniques locaux, qui n’ont rien à envier à nos propres gauloiseries, le Living Lounge Hostel nous ouvre ses portes. Rapidement, nous prenons connaissance des agréments et autres commodités dont nous pourrons profiter au cours du séjour. Nous y avons mis le prix, mais nous avons bien choisi : cette auberge de jeunesse a tout pour nous plaire. Et pourtant, nous peinons à y croire, tant nous nous économisons au quotidien : pareil plaisir n’est pas commun… c’est presque soulagé que nous partons moins d’une heure plus tard pour le “Fado em Si”, un restaurant où les mets s’entrecoupent de morceaux un peu plus musicaux.

Jusqu’ici, j’ignorais tout du fado : ce chant populaire portugais, né de la rencontre de chants de marins et de musiques de rue venues du Brésil. Pouvait-on faire plus typique pour notre première soirée ? En chemin j’aperçois la ville, calme et vivante à la fois. Je ne sais pas à quoi m’attendre, j’ai hâte. Mais les yeux restent attentifs au GPS, jusqu’au restaurant. Parmi les premiers arrivés, nous choisissons avec grand soin notre table : il s’agit de ne rien manquer du spectacle. 

La nourriture précède le premier concert. Cela fait bien longtemps depuis ma dernière morue. L’océan n’est pas loin, nous l’avons salué en chemin. Puis la lumière faiblit, et le premier fadiste entre en piste. Dans son sillage, un guitariste et un mandoliniste ; tous savent ce qu’ils ont à faire. Alors ils jouent, le temps de trois chansons. Le chagrin qui nous embrume tous ne connaît pas d’équivalent français : il s’agit de la saudade, un sentiment complexe où se mêlent mélancolie, nostalgie et espoir.

Lorsqu’une seconde artiste viendra chanter, elle évoquera à son tour ces grands thèmes chers au fado :  l’amour inaccompli, la jalousie, la nostalgie des morts et du passé, la difficulté à vivre, le chagrin, l’exil…

Au troisième et dernier passage, la fadiste nous emportera tous. Je ne songe même pas à empoigner ma caméra pour immortaliser l’instant, il y a tant à vivre maintenant. Quand les dernières notes s’évanouissent, nous regardons penauds la fadeur nouvelle de nos assiettes.

Une douce fatigue accompagne le retour à l’auberge. La nuit tombée, les rues du centre-ville semblent s’éveiller une seconde fois. Elles bruissent, et la foule se renforce à chaque intersection. Lisbonne n’a pas encore eu vent de notre présence. Elle ne nous remarque pas, alors que nous savons déjà qu’au cours des prochains jours, nous n’aurons d’yeux que pour elle. 

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12.05 : Première incursion

Notre premier réveil est hors du temps : le décalage horaire nous exhorte à nous lever bien trop tôt. Gare ! Il nous faudra des forces pour mener à bien l’exploration. 

Quelques deux heures après, nous savourons le petit déjeuner préparé par nos hôtes. Après quelques crêpes et son lot de tartines, nous préparons le paquetage avant de nous mettre en route. Plusieurs étapes nous attendent, avant que le WE ne déverse encore plus de touristes. 

Direction donc le quartier Cais do Sodré : autrefois un endroit parmi les plus défavorisés de Lisbonne, aujourd’hui l’un de ses lieux les plus tendances. Ses murs colorés nous rappellent Trentemoult, le soleil en plus. Je peine à prendre conscience que nous arpentons une ville, qui plus est une capitale : tout semble simple, presque accessible. Mais ces pensées n’iront pas plus loin, tandis que nous embarquons en direction d’un autre quartier, celui du Belem. 

Le train qui nous y emmène à des allures de RER, la pisse en moins. La ville s’étire, se dévoile ; on devine une croissance complexe, où le tourisme n’est finalement qu’anecdote.

Descendus à Alges, nous remontons l’avenue Brasilia jusqu’à apercevoir la Torre de Belem. Fortification ayant initialement pour but de défendre la ville, son accès est rendu possible par un modeste ponton. De là, cinq étages accessibles via un unique escalier en colimaçon. Pêle-mêle, on y trouve des canons, une chapelle, un âtre, et une plâtrée de damiers. Un touriste évoque même une gargouille en forme de rhinocéros, que je peine à identifier. Il faut dire que la foule est dense, comme contenue dans cette pierre de cinq cents ans d’âge. Tout semble glisser dans ce lieu ratissé par le sel et le vent… Le vivant n’y a plus sa place depuis bien longtemps, ne subsiste que la poigne des faiseurs. 

C’est songeur que je toise l’édifice, alors que L. déploie son attirail en vue d’en faire une aquarelle. De l’extérieur, on réalise que la tour entière est parsemée de cordes torsadées sculptées à même la pierre, lesquelles forment même un nœud sur l’une des façades. De ces détails, ma douce fait de la couleur. Aux alentours, des bosquets d’arbre présentent leurs respects au nouvel édifice. 

Après avoir créé, nous nous déplaçons. Direction le Mosteiro dos Jerónimos, l’une des visites touristiques les plus importantes de la ville. Les deux monuments sont reliés par des petites rues où chaque bâtisse craquelle et resplendit à la fois, comme emportée par les vives couleurs qui les vêtent. 

Sur la route, nous apercevons au loin le musée de la marine et sa décoration minimaliste (une ancre) et le Padrão dos Descobrimentos que je confondis pour le Farol – voilà qui m’apprendra à ne pas réviser mon portugais. Mais il est encore trop tôt pour marquer une halte, et nous attendons patiemment notre tour pour pénétrer le monastère. 

Au-delà des proportions monumentales du cloître, c’est bien dans la générosité de sa confection que nous appréciâmes notre visite. Jamais l’on ne vit autant de voûtes à croisée d’ogives que ce midi-là… ce ne fut toutefois pas dans les lieux de culte que se rassemblèrent la plupart des fidèles, mais bien dans les gogues ; comme si le vivant avait désormais bien du mal à réinvestir ce monde empierré… Que voulez-vous : il ne fait pas bon être vestige parmi les ruines.

Au bout de cette seconde visite, la fatigue nous rattrape. Fort heureusement, nous pûmes récupérer chez un petit camelot des cerises et des abricots, avant de les déguster à l’ombre du Jardim da Praça do Império.

Un poil lassés par ce tourisme de masse, je propose à L. de nous esquiver au jardin botanique de Belém, misant sur sa grande variété de plantes et sa beauté paisible. Le pari semble réussi, puisque nous croiserons majoritairement des paons, des paonnes, et des oies. Déambulant au hasard, nous atteindrons même une serre où poussent des caféiers. Mais c’est au lagon des serpents que nous marquerons une vraie halte. Le temps pour moi de réaliser que mon appareil photo n’est plus, alors que L. capture un nouvel instant. Au cours de ces longues minutes, la nature nous fixe ; un air lourd et chaud nous accompagne. Une sittelle s’active, entre deux criaillements. L’esquisse achevée, nous prenons finalement congé.

C’est un retour qui se fera attendre, tant il faut composer avec les transports en commun, la foule et la condition humaine. Lisbonne est définitivement touristique, il y fait bon vivre et elle reçoit avec plaisir. Encore faut-il y trouver sa place, ne serait-ce que le temps d’un séjour.

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13.05 : Plonger dans le grand bain

Après une première journée sur les chapeaux de roue, nous décidons d’y aller plus en douceur. Las ! C’était sans compter sur une classe de petits Français, bien décidés à engloutir la moindre crêpe de l’auberge de jeunesse… salauds !

En route vers la station Oriente, le métro s’échappe d’un tunnel et nous égare dans la lumière lisboète. La moindre bâtisse évoque la couleur, à mille lieux des gris franciliens. Comme il fait bon vivre ici…

Au bout de quelques minutes, nous émergeons pour nous retrouver au sein du parc des Nations, quartier créé pour accueillir l’Exposition internationale de Lisbonne de 1998 « Océan avenir de l’humanité ». Une formule ma foi fort à propos, puisque notre destination n’est autre que l’Oceanário ; L. l’avait jadis visité, et était ravie d’y remettre les pieds.

Si la billetterie et le magasin de souvenirs se situent sur la terre ferme, l’aquarium en lui-même est « posé sur l’eau », dans un bassin donnant sur le rio Tejo. L’accès se fait via une passerelle, donnant rapidement sur un vaste aquarium, observable sur deux niveaux. Raies, mérous, requins, thons et autres poissons-lunes baignent ainsi dans l’équivalent de deux piscines olympiques, sous l’œil ahuri des petits et des grands. Parmi toutes les espèces que nous observons, les bancs de poisson nous fascinent, tant leur masse semble dirigée par une conscience unique à chacun de leurs mouvements… Aussi vaste soit le bassin, on peine à croire que ce volume suffira pour étancher une telle soif de liberté.

Aux alentours, quatre écosystèmes sont représentés : 

  • l’aile “Antarctique”, avec ses manchots et ses gorfous.
  • l’aile “Océan Indien”, avec ses oiseaux exotiques, ses poissons exotiques de toutes les couleurs, ceints de récifs coraliens bioluminescents
  • l’aile “Atlantique Nord”, avec ses inénarrables murènes (allez brûler en enfer)
  • l’aile Pacifique “tempéré”, qui fut notamment l’occasion de débusquer des loutres et autres requins-chats.

Après avoir écumé la boutique, nous sillonnons les Jardins da Água avant de pique-niquer devant une sculpture de girafe qui me rappelle la Zarafa de Marseille. Les jeux d’ombre et de lumière nous font oublier un temps les premiers coups de soleil, tandis que nous dodelinons de la tête.

Pour ajouter au dépaysement, nombre de Portugais ont revêtu leurs plus beaux cosplays : ils se dirigent à la Feira Internacional, pour participer à l’IberAnime 2023. Le vent chahute tenues et coiffures, alors que nous rebroussons chemin. 

L’idée est en effet de prendre de la hauteur, direction l’un des miradorous lisboètes, sorte de belvédères surplombant “la ville aux sept collines”. Notre choix se porte sur le mirador de São Pedro de Alcântara, à proximité du quartier de Barrio Alto et de l’église de São Roque. 

Pour résumer ce périple, j’emprunterai une raffarinade : “la route est droite, mais la pente est forte”. Au sommet, nous reprenons discrètement notre souffle avant de profiter du paysage. Il faut dire que le point d’observation nous offre une bien belle vue sur le Castelo de São Jorge, sans compter les jardins en contrebas du belvédère. Loin du tumulte, ici les gens se posent et profitent de la musique jouée par quelques artistes de rue. L. en profite pour reprendre l’aquarelle ; de mon côté, je souris du va-et-vient des touristes. L’après-midi coule ainsi doucement, avant que nous n’achetions quelques cartes postales et ne revenions à notre auberge.

Le soir venu, l’Eurovision se rappelle à nous. Comme pour nous rappeler que cette année, nous nous trouvons ailleurs, et que l’Autre c’est nous. Autant de variations qui sont loin de nous déplaire…

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14.05 : rencontrer les vivants

C’est par un doux dimanche que nous décidons de ralentir la cadence, histoire d’arriver à peu près frais le lendemain à Porto. Puisque les derniers jours nous ont permis d’explorer la ville, le jour du Seigneur débutera par une nécropole ! Direction le cemitério do Alto de São João, le plus grand et l’un des plus importants cimetières de Lisbonne, où sont enterrés de nombreux personnages illustres de l’histoire du pays.

Situé au nord de Graça, nous apercevons rapidement l’endroit tandis que nous remontons la rue Morais Soares. En cheminant, nous sourions des devantures bariolées des façades alentour, qui évoquent une partie de Monopoly. Ce sera notre seule visite ce matin : L. a déjà visité le musée de Azulejos – non loin – lors de son précédent séjour. 

Sur place, la surface du lieu impressionne avec ses innombrables mausolées. L’architecture funéraire locale compose avec une végétation centenaire : cyprès, eucalyptus, robiniers, caroubiers, jacarandas… A l’entrée, nous croisons quelques badauds que nous perdons rapidement de vue, sans trop savoir où nous-mêmes nous rendons. Culturellement, c’est bien les vitres des mausolées qui nous désarçonnent : l’intérieur est souvent visible, tout comme le nombre d’emplacements déjà occupés. De même, quand le monument est abîmé, nous détournons le regard par crainte d’apercevoir le bout d’un défunt dépasser d’un cercueil fracassé. Quand la porte est carrément ouverte, nous la refermons par pudeur… peut-être avons-nous tort ? Notre propre culture nous rattrape…

L’endroit célèbre à plusieurs endroits des figures historiques et nationales, sans que leur nom nous évoque grand-chose. L’Histoire, intime et universelle à la fois… Cela donne paradoxalement envie de revisiter le cimetière du Père-Lachaise. Sur le chemin du retour, je réalise à quel point le Portugal est un pays qui m’échappe tout autant qu’il m’accueille. Le voyage ne fait que débuter.

Nous déjeunons à l’auberge de jeunesse ; la marche reprendra bien assez tôt. Nous ne dormons pas, malgré la chaleur qui s’installe déjà en cette mi-mai.

A goûter, nous nous rendons au Mercado da Baixa, un marché en plein air proposant des boissons et une cuisine de rue traditionnelle, ainsi que des produits locaux. L’endroit est en effervescence : la saison touristique débute et l’argent ne se reflète pas que dans les fontaines. L. est joyeuse, elle patrouille à plusieurs reprises entre les échoppes pour trouver de beaux souvenirs à ramener en France. Parmi les breloques, beaucoup de machins en liège et de bijoux de toutes sortes. Les camelots sont souvent francophones et amènes ; le sac se remplit doucement. Comme toujours, je peine à me faire plaisir : à croire que le quotidien est encore trop près… je profite du moment, à ma manière : en offrant une bague à la donzelle, en partageant des pasteis de Nata avec elle. L’après-midi coule doucement, et la fraîcheur des jets soulage la Praça da Figueira tout entière. 

Ce ne sera toutefois pas suffisant : au retour, nous partageons un bol d’açaï, les yeux dans les yeux, l’esprit assommé mais heureux.

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15.05 : Entre (nous) deux

Ce matin, le timing est trop juste pour visiter la cathédrale de Lisbonne. Une fois le paquetage terminé, direction la gare de Santa Apolónia au bout de la ligne bleue, aussi appelée linha da gaivota (ligne de la Mouette).

Outre le fait qu’elle est pavée comme une rue portugaise classique, l’estação a ceci de singulier qu’elle est construite sur l’emplacement d’un ancien couvent. Rajoutez à ça que Sainte-Apollonie d’Alexandrie s’avère être la sainte patronne des dentistes, et vous avez votre lot d’anecdotes à partager d’ici à ce que le train pointe le bout de son nez.

Le trajet n’a rien de bien particulier, et nous observons en frémissant la température augmenter encore et encore jusqu’à attendre la Cidade Invicta, trois heures plus tard.

Depuis l’estaçao ferroviária de Porto-Campanhã, nous remontons laborieusement jusqu’au centre-ville ; la faute à un réseau de transports pas très clair, et un chauffeur guère affable.

Trop occupés à retrouver notre chemin, nous ne prenons pas le temps d’observer ce nouveau tissu urbain, qui a donné son nom au pays… nous nous rattraperons les prochains jours.

La nouvelle auberge de jeunesse, le Porto Wine Hostel, se situe non loin du Jardim da Cordoaria, un petit parc historique à l’ambiance paisible. L’endroit sera idéal pour prendre nos repas parmi les arbres, les plantes et les sculptures.

Après un petit verre de porto en guise d’accueil, nous déballons nos valises et poursuivons nos travaux d’écriture et de peinture. Il y en a des correspondances à honorer ! Mais il est des générosités qui ne peuvent décemment rester sans réponse. 

Au moment de dîner, nous remontons la rue de Cedofeita à la recherche de denrées à picorer. C’est finalement dans un petit snack tenu par un Brésilien que L. m’offrira un plat typique de la ville : la francesinha. Basé sur notre croque-monsieur national, on y retrouve de la linguiça, de la saucisse fraîche, du jambon, et de la viande de bœuf ; le tout est couvert de fromage fondu. En guise de garniture : une sauce à base de tomate, bière et piment, avec un œuf au plat ou des frites en accompagnement. Un pari risqué de la part de ma bien-aimée, en ce que nous partageons cette fois le même lit. Qu’importe, à peine rentrés que nous dissertons déjà du programme des jours suivants ! Les yeux ensommeillés, nous nous doutons qu’il ne nous reste que quelques minutes… en vain : pour la suite, on verra demain.

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16.05 : La ville se livre

Avec un lever à 8h, nous célébrons notre première grasse mat’ du séjour ! Après avoir récupéré nos billets pour la livraria Lello, il est temps d’entamer une longue marche d’environ cinq minutes.

La véritable épreuve consiste à se faufiler parmi les files d’attente jusqu’à trouver son bon créneau. En effet, le lieu s’avère être la première attraction touristique de tout Porto, à la grande surprise d’une L. qui comptait simplement passer par là.

Figurant parmi les plus belles librairies au monde, on devine que ce n’est pas uniquement son style Art Nouveau qui attire l’œil : l’endroit aurait notamment influencé l’univers Harry Potter. A l’époque, J.K. Rowling était une cliente régulière de la Lello et s’en est inspirée pour de nombreux décors de son premier livre (la librairie Fleury & Bott, ou encore les escaliers de Poudlard). Fort bien ! Je m’attendais presque à croiser des potterheads sur leur 31 : il faut dire que les robes et capes noires portées par les étudiants portuans tout au long de l’année ont également inspiré l’uniforme des étudiants de l’école de sorcellerie. 

C’est donc fort logiquement que nous croisons de nombreuses éditions de cette heptalogie. Enfin, nous les devinons, tant nous cheminons laborieusement. L’endroit est à mi-chemin entre le monument et la librairie, et ne convainc jamais vraiment dans l’une ou l’autre de ces incarnations. Victime de son succès, et malgré une entrée payante, le lieu a des allures de fourmilière fatiguée. Bien sûr, sur ses murs, on devine les bustes de grands écrivains portugais : Eça de Queirós, Camilo Castelo Branco ou encore Teófilo Braga. De même, quand on lève les yeux au ciel, on peut apercevoir un impressionnant vitrail recouvrant la surface du toit, sur lequel est inscrit la devise des frères Lello, « Decus in Labore » (« dignité dans le travail »). Avec un peu de patience, nous avons aussi eu l’occasion d’emprunter l’escalier de carmin à double entrée qui a contribué à la renommée de la librairie. Mais l’inconfort de cette visite a donné un tour ingrat à cette découverte, et c’est désabusés que nous nous consolons en admirant le jardim dos oliveiras situé en surplomb.  

L’itinéraire se poursuit, en direction de la rua Miguel Bombarda. L’axe est connu pour ses nombreuses galeries d’art et ses magasins originaux : librairies alternatives, magasins de vêtements rétro, objets au design innovateur… La réalité se dévoile bien plus modestement ; nous nous contenterons de quelques collages çà et là en guise de foisonnement culturel.

Souhaitant échapper aux vrombissements de la ville, nous atteignons les Jardins do Palácio de Cristal. Par l’entrée principale, nous distinguons rapidement le pavillon Rosa Mota – une salle de spectacles dont l’aspect m’évoque le Dôme marseillais. Tout autour, un ensemble de jardins verdoyants et au charme fou ; le lieu offre en sus une vue impressionnante sur la ville et l’embouchure du Douro. 

Nous nous perdons facilement dans ce creuset d’arbres et de plantes exotiques, où l’on retrouve pêle-mêle des fontaines, des chapelles, des étangs, des statues, des coqs, des paons et des petits poussins. Au bout d’une allée, nous découvrons des tables en pierre : l’endroit idéal pour pique-niquer. La digestion se fera au même endroit, sous la supervision d’un goéland. L. temporise finalement la sieste, et sort les pinceaux.

La suite du périple du jour est plus diffuse : toujours dans le quartier Miragaia, nous nous glissons dans d’étroites rues pavées, bordées de maisons mitoyennes et pittoresques. Nous avons en tête de visiter le Palácio da Bolsa. Depuis le jardim do Infante Dom Henrique, l’endroit est scruté par la statue d’Henri le navigateur, illustre personnage de la marine portugaise et des découvertes de terres lointaines.

Las ! Le palais demeure le siège de la Chambre de Commerce de Porto dont l’activité se poursuit dans ces murs, ce qui explique que l’entrée soit filtrée afin de limiter le nombre de visiteurs, et la visite guidée obligatoire. Un peu déçus, nous nous reportons sur la première gelataria venue, avant d’achever nos cornets sur les marches des escadas da Vitória. La liberté et la gourmandise pareilles à celles d’un enfant, nous poussons jusqu’au miradouro non loin pour mieux apprécier le panorama. Ce n’est qu’après cette énième étape que la fatigue l’emportera et que nous nous écroulerons dans notre chambre à l’auberge, histoire de prendre un peu de repos.

Notre estomac nous commandera quelques heures plus tard de mettre un pied dehors. Direction le Bilha Nova, que L. avait repéré depuis quelques temps déjà. Deux serveurs alternent pour nous servir : un dépité, l’autre débonnaire. Curieux mélange, mais qui ne saurait ternir notre bonne humeur ! La bouteille de rouge se vide juste avant de passer aux desserts. Nous repartirons du restaurant ronds et sereins, sans même penser à demain.

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17.05 : Faire le pont

Au réveil, le ventilateur peine à rafraîchir la chambre. Les ragnagnas tambourinent à la porte et s’invitent au voyage : la journée ne va pas être simple.

Histoire de nous mettre en jambes, nous rallions l’avenida dos Aliados afin de profiter du Mercado do Bolhao, situé dans le quartier éponyme. En chemin, nous croisons un grand nombre de monuments, aussi bien civils que religieux, qui montrent un visage plus historique de la ville. Cette authenticité prend la forme de rues pavées s’entremêlant de manière plus ou moins organisée, et où les azulejos sont rois.

Le marché ne date pas d’hier : depuis 1914, on y trouve de la viande, du poisson, des fruits et des fleurs, entre autres produits locaux. Le marché présente plusieurs étages où les commerces sont distribués autour d’un grand patio central. S’en dégage une atmosphère d’un autre temps, que nous observons en sirotant un petit verre de jus bien frais. 

Malgré la fatigue et le vent, les derniers jours passés à crapahuter nous font tenir. Nous suivons aveuglément le GPS vers notre prochaine destination, quitte à ce que celui-ci soit floué par le grand nombre de chantiers en ville. 

Avec ses allures de forteresse imprenable, la Sé do Porto domine la quasi-totalité de la ville de par son emplacement en haut de la colline ; de puissants contreforts sur la façade bordent sa rosace originelle. Fondée au XIIème siècle, restaurée puis agrandie aux siècles jadis, la catedral présente une façade au style roman pour un intérieur baroque. Parmi toute cette dorure, deux pièces traduisent la domination ecclésiastique sur la ville : le maître-autel surmonté d’un impressionnant retable, ainsi que l’autel de la chapelle du Saint-Sacrement. C’est toutefois l’élégant cloître gothique, avec ses beaux azulejos et son panorama à 360°, qui retiendra notre attention. 

A l’extérieur, une statue du chevalier Vimara Peres, héros national, nous salue du haut de son dada. En la contournant par la gauche, nous débouchons sur une esplanade où se trouve o Paço Episcopal qui s’inscrit en complément de la . Au milieu, une colonne rococo y trône phalliquement. En contrebas nous apercevons une fortification médiévale : la Tour de Dom Pedro Pitões. En face enfin, notre prochain point de passage : le ponte Luis I.

Y accéder par le niveau inférieur requiert de descendre plusieurs escaliers, dont je vous épargnerai les appellations le temps d’un paragraphe. Outre des petits voiliers, le Douro est constellé de rabelos : des bateaux traditionnels portuans qui servaient autrefois à transporter les barriques de vin depuis les vignobles jusqu’aux villes voisines. Désormais, la flottille se consacre au tourisme. Plus anachronique encore, un trois-mâts mouille paisiblement à côté d’un navire de guerre. Soit.

Le pont, construit dans les années 1880, affiche une structure métallique de 395 mètres de long ; il relie les villes de Porto et Vila Nova de Gaia. S’il nous évoque un petit quelque chose, c’est peut-être parce que son créateur, Teofilo Seyrig, fut le disciple de Gustave Eiffel (cocorico). Nous l’empruntons les yeux grands ouverts, avec quelques œillades en direction du quartier de la Ribeira : la Vieille Ville et ses maisons typiques se préparent doucement au déjeuner.

Nous avons fort faim nous aussi, mais avant cela, il faudra en passer par la calçada da serra et sa longue pente – encore une ! Cela nous amène jusqu’au Jardim do Morro, un espace de verdure mignon comme tout avec ses arbres exotiques, ses cavités de pierre et de petits bancs bordant les étendus d’herbe. L. tombe d’autant plus sous le charme qu’un duo interprète non loin quelques titres de bossa nova… Le déjeuner se déroule dans un pur panorama, tant rien ne nous échappe : le pont, les quais, les quartiers… l’occasion pour nous de réaliser le chemin parcouru en devinant les itinéraires empruntés les jours précédents. A une centaine de mètres de là, le Mosteiro da Serra do Pilar est en vue, et quelle vue ! Avec son église et son cloître circulaires, nous sommes ni plus ni moins face à une bâtisse des plus remarquables.

La digestion se passe grosso merdo en mode cuisson et au fil des chansons. Toutefois, les menstruations nous feront rapidement lever le camp ; l’occasion d’emprunter cette fois le niveau supérieur du pont et ses soixante mètres de haut. Entre les coups d’épaule et les rafales de vent, gare à ne pas lâcher son téléphone ! En contrebas, le funicular dos Guindais poursuit sa propre route.

Sur le chemin retour, je reconnais la gare de São Bento et l’Igreja e Torre dos Clérigos. La ville a beau être petite, quatre jours c’est court et je sais déjà que nous ne pourrons pas tout voir. Je préfère voir dans ces aperçus plusieurs promesses : le temps aidant, le moment venu, et advienne que pourra.

A l’auberge, le repos et les ablutions ne nous occupent qu’un temps ; il faut poursuivre la rédaction des nombreuses cartes postales. Déjà qu’il nous fallut quelques journées pour identifier l’emplacement des boîtes aux lettres, souvent posées à même le sol (!). C’est aussi l’occasion de remercier toutes celles et ceux par qui ce séjour est arrivé. Une tâche dont nous nous acquittons avec plaisir, dévotion… et procrastination. La langueur a été la plus forte, on verra ça demain.

En fin de journée, nous nous autorisons à flâner dans le quartier. Au menu : chaussettes, librairie jeunesse et carottes. Après avoir zieuté l’Igreja do Carmo, L. décide d’aller dessiner un peu dans le Jardim da Cordoaria. Calée entre deux platanes d’Orient, la voici qui se met à croquer une sculpture de bronze intitulée “Treze a Rir uns dos Outros”. De mon côté, je prends congé et me glisse sous la douche !

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18.05 : sur la plage abandonnée

La journée débute avec une belle prise de tête : comprendre les transports en communs portuans ! La chose n’est pas intuitive, et à force d’ergoter nous nous rabattons sur une plage plus facile d’accès : la praia do Carneiro

A l’estuaire du fleuve du Douro, apparaît une grande digue qui part de la plage et s’enfonce dans l’océan jusqu’au phare du Molhe do Douro que l’on peut rejoindre à pied. Nous préférons plutôt poser nos serviettes, ne sachant estimer la fréquentation de l’endroit. Une fois le camp de base établi, je me mets en quête de pierres pour stabiliser tout ça. L’occasion d’escalader quelques rocailles et d’aller goûter l’eau. L. s’amuse des coccinelles et du bourdon qui volettent autour de mon maillot, dont le motif – des flamants roses – évoque des fleurs criardes.

Il fait bon, le sol est frais et le soleil encore brumeux… autour de nous, quelques locaux pêchent dans des quantités surprenantes : l’un d’eux dépose nonchalamment une anguille d’1m60 sur la plage, tandis qu’un autre joue les Père Noël avec son filet de crustacés à l’épaule.

Mais fi des distractions : il est grand temps d’achever la rédaction des cartes postales ! Entre les baignades et le pique-nique, nous en signerons une quinzaine. Nous battrons toutefois en retraite en début d’après-midi, sous peine d’être transformés en chipo’ par l’astre du jour. Le bus qui nous ramène passe par des voies et des lieux qui nous semblent de plus en plus familiers : la satisfaction nous gagne en cet avant-dernier jour au Portugal.

La cuisson déjà bien entamée, nous refroidissons à l’auberge avant que L. n’aille poster les ultimes missives. Je souris en la voyant s’éloigner par le balcon : cela me semble naturel que la dernière sortie lui revienne, elle qui a rencontré le pays seule il y a sept ans déjà. Chacun voit dans ce pays des choses toute personnelles, et il faut se laisser de l’espace et du temps pour les exprimer librement.

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19.05 : sur le départ

Nous partons de bon matin. Tout est déjà presque prêt : le sac a été savamment préparé hier soir. L’arrêt de bus pour l’aéroport n’est pas loin, nous y avons pensé aussi. L’idée est de quitter en douceur le pays qui nous a accueilli et enrobé au cours de la semaine.

Le Portugal nous laisse quelques coups de soleil et éraflures, que nous arborons bravachement dans un sourire ambigu. 

Les discussions autour de l’après reprennent : vie pro’, mondanités, échéances… La routine, dans tout ce qu’elle peut avoir de structurant et d’aliénant à la fois.

Les trajets se font dans le sens inverse, des décors familiers réapparaissent.

Je me suis toujours méfié des vacances, car leur exécution n’atteint que rarement nos aspirations. Autant soigner le quotidien et s’y épanouir autant que possible, plutôt que de s’aveugler à force de fixer l’horizon.

Il n’empêche que nous l’avons fait : nous sommes allés au Portugal, et pendant huit jours nous avons pris le temps, notre temps. Nous qui évoquions ce pays depuis tant d’années, nous avons concrétisé, ce qui de facto ouvre la voie à d’autres projets, d’autres envies, tout aussi possibles.

Aujourd’hui, nous rentrons en France bardés de souvenirs neufs, de textes et de dessins. Nous mettrons un peu d’ordre dans les photos. D’ici quelques jours, les premières cartes postales arriveront ; au cours des prochaines semaines, nous partagerons nos impressions. Tout ceci dans le seul but d’embarquer les proches avec nous, et de leur donner à voir ce qu’ils nous ont permis de (re)découvrir à Lisbonne puis à Porto. Par la suite, nous l’évoquerons de manière plus anecdotique, à la manière d’un repère ou d’une inspiration. Comme quoi, nous aurons beau aller et venir, certains lieux ne feront jamais vraiment leurs adieux.

– Rémi

Annecy you again

28.08.2020 – Retrouvailles que Vaille

Vendredi matin. C’est en vainqueur que j’embarque dans mon petit bout de TGV, les reflets de la pluie pour seuls éclats. Ce WE de trois jours est inespéré au vu du contexte et de nos trains-trains respectifs. La pandémie s’ajoutant à la hotte de l’âge adulte, voilà qui augurait une donne kaput ! Mais des âmes audacieuses (Thomas, Arnaud, Nina) parsèment notre effectif, et contre toute attente une alternative fit fi des tyranniques logistiques de chacun. Certes nous ne partions plus une semaine, mais nous nous retrouvions quand même. La destination prenait presque des airs de refuge, à considérer nos moyens de locomotion (un bus, deux trains et deux voitures) ; la chose prenait même une envergure internationale avec un Nono nous arrivant d’Allemagne. Il fut d’ailleurs le premier d’entre nous à atteindre la ville de bon matin, attestant au passage de la morne météo qui nous était promise depuis déjà plusieurs jours. Quitte à attendre quelques heures le second de cordée, le bon docteur se lança à l’assaut de la ville ; les photographies qu’ils semaient en chemin sur Messenger donnait le ton – voire la couleur – dans un bleu blanc gris auquel la Provence ne nous avait guère habitué.

À peine arrivé, un ascenseur émotionnel : Nina ne sera pas des nôtres, accablée de fatigue et de doutes dans cette période pandémique. Son concours déterminant à ce séjour ne restera pas vain, aussi nous recentrons-nous après lui avoir souhaité un prompt rétablissement : il y a des courses à faire ! Deux jeux de société s’ajoutent à la besace, avant de s’atteler à quelques achats d’appoint. Enfin, histoire d’attendre les zozos, Arnaud et moi prenons un pichet de Nonne à une brasserie non loin des AirBnB. La ville quoique sous les flaques offre par ailleurs un premier aperçu charmant, avec son centre historique plutôt préservé et ses drôles de canaux.

Revenu à l’appartement, c’est patiemment que nous attendrons un à un les compagnons de voyage : Claire, Sarah, Olivier, Juliette, Edouard, JC et Thomas. La fatigue du voyage est là mais une certaine tchatche aussi, et c’est joyeusement que les heures s’écoulent passé minuit. Ressasser le passé, commenter le présent, évoquer l’avenir, histoire de coexister à nouveau le temps de quelques mots.

Au moment de se coucher, demain est déjà dans le coin – et les intempéries aussi. L’incertitude règne quant à l’articulation de cette journée pivot. Le harassement l’emporte toutefois : attendons d’être remis sur pieds pour décider comment se dégourdir les pattes !

28.08.2020 – Gras des villes, gras des champs

Le samedi matin est principalement dédié à l’engloutissement du petit déjeuner et à diverses spéculations météorologiques : louer ou ne pas louer ces fameux vélos autour de ce fameux lac ? L’alerte orages et notre incapacité à nous projeter comme paratonnerres ont raison de nos velléités : marchons, mes bons ! Muni d’une carte de la ville, la troupe repue se met mollement en route ; déboutée à l’entrée du musée, elle traverse le centre-ville jusqu’à atteindre l’un des ports de plaisance. L’eau lacustre dévoile alors toute sa transparence face à nos regards vitreux. Sous la pluie, les discussions vont bon train et ne se soucient guère du paysage : le décor semble en effet absorbé par le brouillard et la bruine. En guise de fond sonore, nul chant d’oiseau ou même de quelconque sirène en villégiature ; simplement l’averse et son crépitement par à-coups sur les flots. Nos masques esquissent eux aussi quelques remous, laissant à nos voix et aux hauts du visage la lourde charge de l’expressivité. Un spectacle qui ne fera pas long feu face à la pluie puisque nous succombons rapidement à nos appétits – décidément bien en forme ! Or donc, à peine le temps de prendre le large que nous échouons dans une brasserie ; sous ses atours et sa carte impersonnels, celle-ci semble tout à fait disposée à suspendre momentanément notre mascarade. Au terme des échanges, des mastications, puis de quelques courses alimentaires (!), une partie d’entre nous décide de s’incliner face au climat maussade et de poursuivre la digestion au camp de base pendant que les plus intrépides sillonneront les échoppes alentours. On trouve dans celle-ci un agglomérat de marchandises plus ou moins inspirées, la charcuterie le fromage et l’alcool trustant les rayons : crème de cassis, saucisson, tome de beaufort, genépi… c’est pourtant du non alimentaire – en l’occurrence un opinel – qui constituera le seul achat de l’après-midi, avant que le groupe ne se reforme dans l’appartement. Le jeu de société « Tu te mets combien ? » (TTMC) vient tout juste d’être inauguré, aussi répartit-on les retardataires dans l’une des trois équipes. Dans le plus grand des calmes, c’est aussi au tour des biscuits apéro’ de faire les frais de l’appétit insatiable de l’effectif. Reposant sur des mécaniques de quiz, TTMC rudoie notre culture générale : Juliette et consorts butent sur une fedilla, tandis que l’équipe de Claire sont mis à mal par un calembour mexicain – (« le pont de Cho ») ; dans un joyeux bordel, tout un chacun en vient à critiquer la stupidité tout en doutant de sa propre intelligence… Diantre. Seule issue à cette paranoïa intellectuelle ? la confection d’une tartiflette, anachronisme aoûtien dont la fulgurance n’a décidément d’égal que la roue-libre diététique de ce WE. Thomas se charge de l’habillage sonore de cette nouvelle étape de la soirée – le temps semble lui aussi bien dilaté – avec une programmation initialement discrète puis graduellement outrecuidante quand il s’agira de troller OKLM. C’est que la discussion est aux films, séries, concerts, artistes et autres albums : vous et moi savons que les choses dérapent facilement en de telles occasions. Ce samedi 29 août ne dérogeant pas à la règle, il connaît donc son lot de différends irréconciliables, avec une thématique 90-2000, pour le plus grand bonheur de Spotify et de l’enceinte Bluetooth. Quelques corps se chaloupent au fil des morceaux, mais la fatigue et la timidité prévalent : progressivement, les convives se retirent pour laisser place aux seules émanations du dîner passé, consommé – et relâché. 

30.08.2020 – Diaspora, par amour du goût

Le dimanche matin n’est pas marqué du sceau de la tranquillité : outre les pluies nocturnes, c’est dans la plus grande décontraction que les acteurs du marché ont choisi de déballer leurs affaires d’une voix forte et claire… Erf. C’est donc piteusement que nous nous levons, le temps d’expédier les affaires courantes (vaisselle, ménage, affichage des préférences radiophoniques) afin de laisser dans un état raisonnable et dans le respect des délais ce refuge qui déjà nous échappe. Pari tenu, merci-au-revoir, nous nous retrouvons maintenant à gravir la rampe d’accès jusqu’au Musée-Château, résidence des comtes de Genève et de la maison de Savoie ! Si le tarif (3 euros plein tarif) nous déconcerte, nous comprenons rapidement la nature du guet-apens : le lieu est pauvre en contenu, et ce qui est exposé semble d’une fadeur à pleurer… Affichant un stoïcisme implacable face aux périssoires et autres montes, nous esquissons malgré tout un sourire lorsque nous retrouvons certains termes du jeu de la veille dont nous nous sommes pris d’affection – l’herminette et la serfouette pour ne pas les nommer. Un revival nineties embaume les salles d’exposition, alors que nous atteignons un étage consacré à la faune empaillée. Entre deux hérons, Olivier et Thomas changent leur fusil d’épaule et guette les pépées locales. Dieu merci, nous achevons la visite de cette aile et marquons une pause au niveau des remparts du Musée-Château. Ces extérieurs ont pour eux d’offrir un chouette panorama sur les toits de la ville, donnant au tout des airs de mosaïque. Par la suite, ni la boutique ni la salle des découvertes archéologiques ne satisferont l’équipée… il faut dire que le bilan semble maigre, et qu’une tuile – même du IVème siècle – reste une tuile. Défaits et à court d’idées, nous nous mettons en chasse d’un ultime lieu où faire bombance. Avec le souci du terroir qui est le nôtre, nous échouons donc dans une crêperie bretonne… Quelques bouteilles de cidre, un peu de grêle pour que fraîchisse le déjeuner, et nous voilà pour la dernière fois attablés ici à Annecy. Une ville fugace, dont Claire et Juliette se souviendront notamment de par sa compatibilité manifeste aux paiements par tickets-restos. Une ville qui nous a permis d’oublier quelques heures beaucoup de choses des mois passés, et sûrement deux-trois trucs de ceux à venir.

L’après-midi tourne court, car je suis le premier à partir en train. Deux équipages (voiture) suivent rapidement… Reste Nono, imperturbable usager du FlixBus. Le groupe n’est plus, mais les échanges se poursuivent : on songe à l’après, aux prochaines vacances, au soulagement qu’a été le moment présent… Une opinion à laquelle je ne peux que me ranger : aussi laborieux fut ce cru 2020, le désir d’ensemble aura prévalu.

Alors, Tu Te Mets Combien… en Annecy ? Pas beaucoup, et tellement pourtant.

Merci les amis, et à l’année prochaine pour un nouveau récit.

Vies et Morbihan

Samedi 10 août 2019

N’en déplaise à l’amitié, il suffit d’à peine quelques instants pour que le temps nous distance. Chaque été de chaque année, mes amis et moi tâchons de conjurer le sort en nous accordant une belle occasion de se retrouver, de préférence dans un lieu inédit – voire reculé. Mais avant l’arrivée, le départ : à Toulouse (Olivier) et Paris (Edouard, Nina, Sarah vs. Diane, Rémi, Arnaud et Alexandre), les voitures et les sourires démarrent… La musique en tâche de fond soulage les pudeurs, les soupirs cessent : nous y sommes, nous nous en allons, nous voilà ! S’abandonnera-t-on à la seule piste des chemins ? Pour le moment, l’enthousiasme des retrouvailles, du projet commun ; une joie qui se ravive au cours de déjeuner, sous le ciel bleu et un air d’autoroute. Un ultime passage par Nantes pour récupérer Claire, et nous nous rapprochons encore. Bientôt Camoël, dont les sons typiquement bretons annoncent un Morbihan que beaucoup d’entre nous découvriront au cours de cette semaine.

Hélas, une fois devant notre logis, la confusion des propriétaires retarde l’accès : d’autres vacanciers sont de la partie, et ont même chapardé le lieu… eh bien ! contentons-nous d’élégants gravillons, à défaut de maison. Quel bazar ridicule, heureusement que le calme demeure. Un jacuzzi qui bulle, un sauna dont les prix font suer, soit… l’humidité de la Bretagne, toussa toussa. Tandis que quelques-uns savourent cette incrédulité, un autre équipage est en maraude ; tout occupé à traquer nourritures, breuvages et produits WC, ils signent notre premier acte de consommation. Lorsqu’ils reviendront, les imposteurs auront entretemps dégagé en emportant leurs penauds bagages ; après tout, nous l’aurions tout autant tenté… sans rancune, « les gorets » !

La première soirée est fatiguée mais généreuse, nous tâchons de prendre des nouvelles de chacun ; l’effet augmente encore lorsqu’Olivier, bon dernier, parachève l’équipée. Il n’y aura guère de souvenirs et encore moins de tourisme cette nuit : simplement les bonheurs simples de la nourriture et de l’alcool. Le brouillon se ressent, joyeuses mines ; il faudra attendre le lendemain pour que se dessinent les premiers vrais contours. Cet été, notre vie reprend, entre l’après et l’avant. Ainsi, au premier sommeil, une ultime pensée : nous y sommes, et nous en sommes.

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Dimanche 11 août 2019

Le matin tarde à émerger dans la maisonnée : nombreux sont les imbibés et les fourbus. Pourtant, Alex, Olivier et Rémi s’essaient à un jogging, histoire de contrer le sort avec un peu de sport. Leurs petons les amènent au barrage d’Arzal et à sa marina, sorte de tapis pailleté de blanc et strié de bleu. Le pont levé les empêche d’aller plus loin, et c’est spéculant qu’ils reviendront sur leurs pas.

Progressivement, Camoël s’éveille et, après quelques courses au marché local, nous décidons enfin d’un premier itinéraire. L’objectif est de rallier Guérande en suivant la route dite côtière, propice aux paysages agréables à l’œil. Le temps de s’égarer à quelques occasions, d’entrevoir Pénestin et Saint-Molf, et nous trouvons le point G. La ville, typique et typiquement touristique, offre un spectacle tout de pierres et d’ardoises. Verdures et fortifications séculaires protègent les touristes bourdonnants à la recherche de butins saisonniers. Le décor est confus mais agréable ; si nous n’avions pas tous si faim, le régal serait total ! S’ensuit une quête de la galette, où nous mesurons toute la difficulté de trouver une table pour neuf au débotté. Puis, soudain, toutes les pièces s’imbriquent et nous formons une joyeuse tablée ; dehors, un défilé folklorique projette ses tenues et ses musiques. Les vacances débutent symboliquement dans cet ailleurs, ce hors-sol au goût de froment, cette douce saveur.

En guise de promenade digestive et après l’achat de quelques bibelots, les voitures se dirigent vers Le Croisic. Elle fait partie des nombreuses « petites cités de caractère » que nous croiserons tout au long de notre séjour. Pour le moment, nous nous contentons de son bord de mer, où le climat nous saisit : transi par les algues et le sel, nous dérivons lentement le long d’une digue, jusqu’à atteindre un petit phare, au repère dérisoire. Notre place, mouvante, semble dictée par nos mouvement songeurs et déambulants. Mais nous allons bien, toutefois nous l’espérons. Rien n’est jamais vraiment parfait dans un séjour, et nous y contribuons.

Revenus à Camoël, le groupe se sépare en deux temps trois mouvements : les uns suent en cuisine, les autres dans un sauna. Pourtant, la vraie fièvre nous prendra après le repas, à l’occasion d’un cache-cache répété dans chacune des pièces de la bicoque. Dans l’obscurité et le pouffement général, les corps se devinent et s’avouent, avec un érotisme sans cesse désamorcé. Il faut dire qu’à force de trébucher, retenir un pet ou se prendre pour une couette, l’esprit perd pied. Épuisés par le rire et la récréation de cette première journée, nous nous aplatissons çà et là en songeant à la suite. 

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Lundi 12 août 2019

Ce réveil-ci est un peu plus adulte, quoique conservant quelque mollesse. Le projet commun prédomine : explorer le golfe du Morbihan par la voie maritime. Vaste entreprise, pour laquelle nous avons un peu trop improvisé… Tant pis pour le zodiaque, un circuit dans le traditionnel et pataud bateau conviendra très bien ! Notre principale escale se situe à l’île d’Arz, où nous nous empressons de vérifier la qualité des galettes. Repus, nous cheminons ensuite sur des routes fréquentées, alors que les cumulonimbus et autres nimbostratus humidifient nos silhouettes au gré de leurs caprices. Grisés par l’humidité, ils fondent sur nous avant de laisser la place à des cieux plus… parcimonieux ? Par terre, les touristes disparaissent aux aussi, au profit de maisons et de jardins que n’aurait pas renié l’Angleterre. Les parkas et les pulls s’enlèvent puis s’enfilent dans la crainte et l’incrédulité, tant il nous paraît fou de vivre les quatre saisons aussi aléatoirement ! L’été pourtant achève le mouvement et offre un horizon atlantique du plus bel effet. L’ailleurs est si proche, que l’on discute amusément d’une maison à acquérir dans les environs. Un lieu rien qu’à nous, un refuge des âges qui nous survivrait tous… La croisière dans le golfe accentue ce sentiment de rêverie et de « et si » par le nombre d’îles croisées. La plupart s’avèrent mignonnement touffues, et l’on peine à discerner leurs habitations malgré leur taille réduite. Sur certaines, comme l’île des Moines, de véritables villages se sont établis et forment des bosquets d’êtres. Nombre de nuages semblent curieux de ce développement, et descendent quelque peu pour mieux comprendre le phénomène. Leur noirceur songeuse laisse dégouliner la lumière, qui nous vaudra un peu plus tard de fameux coups de soleil !

Après la mer, la terre : nous nous rapprochons du centre-ville de Vannes pour explorer son histoire. Tourisme oblige, certains se laissent tenter par quelques cartes postales tandis que d’autres essaient surtout de repérer les alentours. L’architecture a su conserver un peu de médiéval, mais victime de son succès, la modernité finit toujours par mordre le décor. À peine deux églises plus tard, l’essentiel est parcouru et la fatigue prédomine : retour à Camoël… Aussitôt l’on s’installe aux fourneaux pour notamment préparer des patates et des camemberts cuits à la cendre : cela s’annonce goûteux, la motivation renaît ! La table se dresse, une ribambelle de choses s’épluchent, on sort le tarot, on part au sauna… joyeux bordel, où quelques âmes courageuses tiennent bon. Et le plat leur donnera raison, tant sa saveur réjouira les babines, accompagné d’une salade à la vinaigrette incendiaire. L’alcool mêlé à cette nourriture alimenteront quelques parties de cache-cache, avant de progressivement et définitivement achever chaque aoûtien. Décidément, il y a de la folie et de l’enfance dans ces vacances…

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Mardi 13 août 2019

Comme toujours, la routine finit par s’installer et les matins, si réjouissants soient-ils, par se ressembler. Réveil, douche, petit-déjeuner : à nous de jouer ! Alexandre, inquiet de cette linéarité, a heureusement une brillante idée en manquant d’amener le Scenic dans un fossé. Le propriétaire du lotissement et sa patience remettent l’auto dans le droit chemin et passe le sien. Certes, la voiture est sauve, mais notre honneur moins, et la route se poursuit tranquillement jusqu’à Rochefort-en-Terre. Ce « village préféré des Français » édition 2016 offre une perspective presque montagnarde, avec des pentes et des bâtisses que ne renieraient pas la Savoie ou l’Ariège. Les fenêtres sont en fleurs, tandis que les plantes grimpantes se régalent à asticoter quelques surfaces pierrées. Soudain, une boutique de paninis : nous voilà munis pour la balade parcourant les bois alentours. Seuls quelques-uns s’intéressent au chemin, les autres s’engouffrent dans des tunnels de pluie et d’éclaircies. Baignés de verts, les conversations s’étourdissent et valsent encore, de partenaire en partenaire. On parle et on écoute, on marche puis on doute, sans dépasser le moindre horizon mais le tout avec force conviction. 

Revenus à Rochefort, les ruelles sont à l’honneur pour débusquer cette fois les paysages et autres lieux d’intérêt. Une église nous précise ainsi que le Christ est ressuscité – et vraiment ressuscité -, que les fêtes médiévales sont une réalité et qu’il existera toujours des panneaux-personnages pour y ficher sa tête. Princes, princesses, paysans et chevaliers, un peu de kitsch dans l’élégance touristique du lieu : moindre mal. Seules les pierres, plus ou moins taillées mais toujours essentielles, prédominent dans cette vieille serre.
En s’en retournant à Camoël, nous passons par la plage de la Mine d’Or, histoire de fouler le sable de Bretagne. Situé juste derrière une végétation piquetée, une protection de fortune empêche l’accès à ses falaises, dévoilant une érosion striée de mélancolie. Après quelques pas entre les algues et les plagistes, un bord de sable : une occasion de s’assoupir ou de méditer, à l’ombre des soleils verts. 

Le retour attend encore, dévoilant des habitudes en miroir : courses, préparation du repas, jeux et sauna. Personne ne viendra se plaindre d’un nid solide à la confiance duveteuse. Pourtant, quelques regards perdus rappellent à quel point la vie peut être dure dehors. 
Le dîner a beau nous attendre, nous ne démordons pas de nos jeux, et c’est en îlots ludiques que nous poursuivrons la soirée, placée sous le signe du jeu de rôles : Munchkin pour les uns, #Hashtag pour les autres ! Une manière de s’extirper de nous-mêmes, pour mieux jouer à autrui ? L’instant reste authentique, et c’est tout ce qui importe.

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Mercredi 14 août 2019

Nina l’a annoncée : la journée sera crade. Fort bien, le chill est une de nos spécialités ! Après tout, il suffit de se lever un peu plus tard et d’en faire un peu moins que d’habitude, non ? Laissons de côté le tourisme et la découverte, pour mieux se réfugier dans notre zone de confort… Si deux courageux tentent une sortie sportive, la plupart ronronnent dans le salon, enchaînant petit-déjeuner et déjeuner avec une nonchalance délicieuse. Pourtant, un petit groupe trouvera la force de braver la pluie pour le GR 34, aka « Le sentier des douaniers » ! Via des chemins modestes, quelque part entre le littoral et les pâturages verdoyants, on arpente, on digère, et – pour certains – on s’embourbe dans la glaise. Vaille que vaille, l’équipée arrivera à se dépatouiller et à boucler la boucle, s’en revenant enorgueillie d’être, malgré tout, sorti. 

L’après-midi se poursuit ; une partie de la communauté a ressorti le Munchkin, tandis que l’autre papote et partage ses astuces de massage. Cependant, cette dernière nourrit quelques ambitions : conquérir la piscine en libre-accès. Profitant de la sortie des baigneurs précédents, le groupe réunifié s’engouffre dans la salle chlorée et barbote, histoire de faire la nique à la pluie. Ça nage, ça s’asperge, ça cause aquabike, autant dire que l’on sait s’y prendre ! L’acmé de ce moment arrivera au cours d’un relais de marche en crabe, qui restera dans les annales et les coccyx de certains. Pourtant, il n’est de bonne compagnie qui ne se quitte, et l’eau tiède sera rapidement remplacé par l’air sec du sauna.
Un ultime Canardage, deux-trois douches, et nous voilà enfin de sortie tous ensemble à la fin de la journée. Pour Diane et Claire, la fin du voyage approche, aussi a-t-on avancé le restaurant de fin de séjour. Histoire de se mettre en appétit, nous découvrons La Roche-Bernard, petit patelin où il ne se passe rien mais avec un petit quelque chose. L’endroit comprend notamment de charmantes ruelles, fleuries comme il faut, des pentes assurément glissantes, ainsi qu’une butte dominant la rive de la Vilaine et au sommet de laquelle trônent deux canons d’époque. Ce panorama inattendu fera partie des beaux moments de ce séjour, nous en avons conscience ; c’est réjoui que nous nous dirigerons ensuite vers la crêperie au nom tout trouvé : « La Belle Époque ».

Si la bouffe est passable, l’ambiance est délicieusement bordélique. Entre les délires parentaux de Nina et Rémi, la recherche éperdue de Where’s Wally?, et le cidre qui coule à flots, il n’est pas illogique de voir le lieu se vider encore plus vite que nos bouteilles. Alors que la frénésie du repas tire à sa fin, nous avons l’occasion de faire plus ample connaissance avec le gérant de l’établissement ; l’homme a eu mille et une vies, travaillant tantôt pour Omar Bongo, tantôt pour Carrefour, avant de finalement raccrocher. Tout ça pour… La Roche-Bernard ? Beau joueur face à notre air amusé, il offre un digestif genré à l’assemblée – amaretto pour les filles et armagnac pour les garçons. Après avoir parlé de tout puis progressivement de rien, nous tirons notre révérence pour finir la soirée dans notre fief, les Rochois se couchant de bonne heure. 

Une fois sur place, Alexandre, un brin frustré par sa condition de capitaine de soirée, propose un jeu à boire : un dé, de l’imagination et des gages. D’abord incrédules, nous nous enthousiasmons progressivement… le jeu amène en effet son lot de situations cocasses, telles qu’un masque au Nutella, la recherche de mûres, un lipsync de Céline Dion, une danse sexy avec un frigidaire, un slow chaloupé, l’ingurgitation de boissons diverses (huile d’olive, jus de citron, voire un cercueil), des imitations animales (canard, singe), des roulades sur la colline… Ce doux déchaînement semble trahir quelque mélancolie : la fin du séjour s’approche, et il faut se hâter de faire ici ce que nous ne pourrions faire là-bas.

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Jeudi 15 août 2019

Pénultième journée, Pornic s’annonce ! Au-delà du nom et de sa mystérieuse étymologie, aucun autre plan. Le début du parcours, et une première impression : nous ne sommes pas seuls. La petite ville a fait de l’industrie une de ses forces, devenant de fait une drôle de chimère, au tourisme fade et un peu délavé. Il est d’ailleurs amusant de nous retrouver là-bas à marée basse : de fait, la totalité des bateaux du port se retrouvent dans un désœuvrement glaiseux. Seules de petites rues blanches évoquent une beauté simple, pour le plaisir de notre parcours. Étonnamment, la visite tourne court, le charme restant n’opérant que peu ; rattrapés par l’appétit, nous explorons désormais les halles à la recherche d’un casse-dalle. L’objectif, trivial, est atteint avec une rapidité déconcertante et nous voilà rapidement assis en bordure du port pornicais. Entretemps, l’eau trouble qui lentement emplit l’alentour laisse deviner de petits poissons curieux. Leurs mouvements vifs contrastent avec les touristes locaux, dont la lenteur et l’apathie laissent songeur. Si la ville nous laisse sur notre faim, le fromage et la charcutaille, en revanche, beaucoup moins ! Franchouillard et carnassier, c’est en bons copains que les baguettes s’engloutissent. Las ! la repaissance a laissé place au désintérêt face à cette ruche qui ne motive personne. Eh bien soit, le temps de trouver une option B, puis option B.

Saint-Brévin-les-Pins rapidement atteint, l’équipage a tôt fait de se diriger vers la plage. Plusieurs bandes de terre, quasi parallèles, s’étalent dans une langueur que l’on espérerait sans réelle fin. Au-delà de la prairie et du vent, Il y a des sables sec, imbibé, perlé de coquillages. Il y a des dunes et des mottes, lézardées par le vent. Il y a simplement ce souffle de l’océan, et qui nous dépasse tout et tous. Loin de toute auto nous formons une caravane indisciplinée, aux comportements épris de liberté et de vie. Les petits nuages de mouettes laissent progressivement leur place aux kitesurfeurs, dont les voiles évoquent de nouveaux et lointains blasons. Puis, retour à la civilisation proprement dite et là, quelle ironie ! un blockhaus et ses visites guidées. Les lignes de la construction retracent une carcasse monstrueuse, à jamais indomptable et dangereuse ; non, nous ne rejoindrons pas encore l’Humanité… nous revenons sur nos pas comme une onde, dans ce monde à l’évidence étourdissante. Seulement, le pragmatisme finit toujours par se substituer à la rêverie : embourbé dans un sable noyé et dégorgeant, c’est humides et las que les gens s’extirpent d’ici. 

La fin de journée aurait pu s’enclencher à partir d’ici, à l’occasion d’un bref rafraîchissement avant qu’une voiture ne ramène Diane et Claire pour leurs trains nantais. Toutefois, c’était sans compter sur la cleptomanie de Rémi, qui jeta connement son dévolu sur des objets superflus. S’enquérant de la désapprobation de ses pairs, puis la course d’un serveur, c’est finalement un triplé de gnons qui aura raison de son avidité. Le butin rendu, Rémi ne put que croiser la voiture des voyageuses, sans pouvoir exprimer autre chose qu’une morveuse impuissance. Peu importe, le sablier n’a pas bougé : les existences se mêleront à nouveau. Tant pis, et à tantôt.

Projetons-nous une heure plus tard : Camoël à sept, le temps d’une soirée neuve. Si la piscine et le sauna restent des incontournables, les préoccupations sont tout autre : terminer les restes, préparer les paquets… Songer à la suite, en somme ? Appliqués mais réfractaires, le besogne s’accomplit, avant qu’au buffet ne se succède un Canardage et quelques conversations canapéesques. La fatigue retombe doucement, les sourires se poursuivent, mais quelque chose a changé… la dune s’est, en quelque sorte, déjà déplacée. Alors bonne nuit, aujourd’hui, nous finirons demain.

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Vendredi 16

Il fallait bien que cela cesse. Avec le temps, les choses adultes nous viennent de plus en plus facilement, presque silencieusement ; ce sera le cas ici aussi. Le nettoyage est prépayé, quelques coups de balai suffiront avant de plier bagage et de survivre à cette maison. Puis, les invités se répartissent en trois voitures, deux directions, une journée de route. Au dernier pique-nique, c’est le dernier festin, les restes des restes. Avant que l’on se décide à l’embrassade, à quelques bons mots, le temps que d’autres maillons se détachent… 

Revenu dans l’auto, le narrateur que je suis ne peux plus être un porte-voix. Seule le Whatsapp murmure désormais… à chacun d’écrire sa propre fin, dans sa tête comme au loin. Les souvenirs, eux, trouveront lentement leur place dans la mémoire collective ; ils seront des faits, des ressentis, des bouts et des pans. Une réalité que chacun a pu faire sienne, le temps d’une petite semaine. 

J’espère que les entrées de ce journal seront lues à quelques occasions. Car un dessin, fut-il tracé dans le sable, entretient toujours son propre sens.

– Rémi

Le Jura des Grands Dieux

Le Jura – terre de serments s’il en est – accueille cette semaine d’août une quinzaine d’intrépides. Il aura fallu trois voitures, quatre trains, deux jours et des heures de route pour nous voir tous s’échouer à bon port près des montagnes. Sur nos chemins qui se rapprochent, le vert bien ordonné sinue dans le calme avec un gris rurbain.

Les premiers arrivés déjà atteignent et profitent des Roches de Vaux, qu’inondent la verdure et le bois. L’eau, parsemée, s’écoule avant de choir et de teinter les contrebas. Tout autour semble avoir été dessiné par son pinceau clair et tranquille.

Le mardi lendemain, c’est la cascade de Vulvoz qui nappe nos yeux… jusqu’à les piqueter de  paillettes lumineuses, forte de ses trente mètres hésitant entre l’iris et le jaspe. Quelques âmes courageuses trempent leurs pieds et leurs corps tandis que le bassin balbutie d’un air maussade. Pour les autres, ce n’est que partie remise : il y a bien suffisamment de liquide dans la maison où tous nous vivons.

Cette maison, propriété prêtée, accueille une microsociété. Loin de nous engloutir, elle est une matrice propice aux retrouvailles et aux instants volés à l’autre quotidien. Oh, nous ne sommes bien sûr pas au complet et ne le serons sans doute plus jamais… mais nous reconquerrons l’ici et le maintenant, car nos vies se rencontrent une fois encore. Elles passent par les repas, les jeux, les anniversaires, les contes ; elles passent par des conversations teintées de badineries et de balivernes, et où la vérité transperce quelquefois. L’heure n’est plus au temps mais au tempo.

L’avantage de ce lieu tient en sa multitude de parcours alentours, permettant autant de siestes que de balades crapuleuses. L’une comme l’autre ne durent généralement pas longtemps, et n’affichent aucun regret. Lorsque l’on chemine en dehors et en dedans de la propriété, on tombe sur des dessins, des cartes, des balles de toute sorte ; les loisirs s’étirent comme autant de portes qui s’entrebâillent, délicieusement caressés par la torpeur et l’inertie.

Nous trouvons pourtant la force de nous étendre mercredi sur les berges du lac Génin, vaste flaque parmi l’herbe verdoyante.  Vue du ciel, sa forme rappellerait presque un trèfle… Au sol, l’eau rend la surface plus que meuble, ce pourquoi, parmi nous, bien des corsaires tombèrent au premier pied à terre. Bientôt, tout l’équipage se replie et s’en remet au soleil… Ce soleil qui éclipse la plage, ma page, les feuilles, jusqu’à caresser l’ombre des clairières. Quelques minutes plus tard, les rôles se distribuent : certains bronzent, d’autres s’essaient au mölkky, d’autres encore choisissent le volley. Autour, un val nappé de vert embrasse de douces tempêtes que le vent lui chuchote. Ceux qui cherchent le repos tapissent les pentes de serviettes pour mieux se blottir entre la terre et le ciel. Nos couleurs et nos vies m’apparaissent soudain comme d’absurdes drapeaux. Et les corps, lentement, tombent sous le sens ; quelques âmes s’adonnent à la chanson, soupirent des paroles. La mélancolie, indissociable du bonheur, s’agite et flotte sur les rives.

Jeudi déjà, et un premier bataillon de trois gens est sur le point de nous quitter ; histoire d’aller au fond des choses, nous nous pressons d’explorer avant les grottes du Cerdon. Après un petit train et quelques premières railleries, nous pénétrons la doline et une nouvelle facette du lent travail de l’eau nous apparaît : celui d’un cheminement étrange et tumultueux, à travers les périodes glaciaires. Si certaines des formes ainsi façonnées prêtent à rire, la résurgence finale en milieu de falaise et la majesté de son porche malmènent les quolibets. Peut-être inspirés par tout ceci et vivifiés par le froid environnant, c’est tout naturellement qu’un barbecue conclura cette journée.

L’air libre est remis à l’honneur le vendredi suivant, car une randonnée est prévue… En chemin, nous savourons les Roches d’Orvaz, sublimes falaises qui donnent des idées aux grimpeurs parmi nous. La richesse de leur relief laissent en effet entrevoir d’inspirantes alcôves, qui attendront un jour prochain ; en effet, nous nous consacrons aujourd’hui à l’ascension du crêt de Chalam ! Passé le pique-nique, notre digestion chemine à la queue leu leu, accusant une pente de plus en plus raide parmi les arbres longilignes. Quand enfin nous atteignons la hauteur finale, tous les belvédères nous aperçoivent. La vue s’offre, imprenable : nous sommes au sommet de l’Encoche. Peut-être est-ce la fatigue, peut-être l’inspiration, toujours est-il que nous nous attardons. Décidément, l’Ain est loin d’être laid. Et en parlant de lait, c’est à La Pesse que nous passons ensuite acheter quelques fromages, confitures et saucissons artisanaux ; pour certains, la saveur de ces lieux perdurera encore un peu.

Car samedi règne désormais sur ces vingt-quatre heures, et il faut se décider de la couleur de notre dernier jour ici. L’effort physique l’emporte absurdément, et c’est par l’accrobranche et la luge d’été que les corps s’exercent et glissent dans l’écharpe vert et brun du col de la Faucille. Quelques fous iront même jusqu’à tenter le Mont-Rond… Sa forêt, ses parcours de crête et ses vallons finiront par les récompenser d’un nouveau panorama : le massif du Mont-Blanc et le lac Léman. Tout ce beau monde se retrouvera un peu plus tard pour un dernier verre, avant de s’en retourner vers une dernière soirée.

Un jour de départ est souvent anecdotique, et celui-ci ne déroge pas à la règle. Peut-être dans nos têtes commencions-nous déjà à revenir ?… Pour autant, nous partons avec le souvenir récent de gens à qui l’on tient. Nous savons ce qu’ils deviennent, quelquefois ce qu’ils ressentent. Dans ce dernier jour jurassien, les liens se font racines, et nous soutiendrons les saisons à venir, comme nous l’avons si souvent fait.

Car l’envie d’aller ensemble, elle,
Subsiste,
comme un merveilleux voyage.

– Rémi

La Bande des pagnes

Nouvelle année, nouvelles vacances entre amis… et quelques lignes pour rendre compte de toute cette vie qui s’agitait cette semaine-là.

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Samedi 13/08/2016 : Marseille – Bilbao

Il est venu ! Le temps des vacances estivalo-amicales s’abat sur notre contrée, pour notre réjouissance. Mais d’ici à ce que l’équipage soit réuni, quelques et éparses équipées bravent les chemins.

Pistez le long des bretelles : vous tomberez sur Nico’, sur Sarah, Alex, Olivier et Juliette ! Intéressez-vous aux bas-côtés, car la « locamotive » de Nina n’est plus très loin… et si le ciel entrouvre ses longues jambes d’azur, alors entrapercevrez-vous Thomas, toussotant des nuages. Arnaud et Sophie, in fine, viendront amoureux car cela reste le plus beau moyen de transport.

Mais revenons à notre (dé)route, à ses axes en forme de fermetures éclair et de lacets. Dans la voiture, chacun reprend le fil de la vie d’autrui tandis que les guillemets blancs, au sol et sans mot dire, témoigne du temps qui passe. Ca rit aux éclats et aux arrêts d’autoroute pour pester ensuite contre les ralentissements, sur un faux air d’accordéon. Estimons-nous heureux pourtant car le paysage peint de tous ses verts et de tout son or les kilomètres ! Des distances il fait des odyssées, des heures des moments clefs… par intermittence, les véhiculés succombent aux siestes passagères, laissant la nature songeuse.

Au moment du déjeuner, nous mordons à pleine dent dans la frugalité. Assis, nos ombres sombrent et s’emmêlent avec le bitume… le ciel brille ; d’ici la fin de l’expédition, du soleil nous en connaîtrons un rayon. Mais pour le moment assomme-t-il joyeusement et à tour de rôle le frêle convoi.

Que dire de l’après-midi ? Une succession de démences que la chaleur ne cesse d’exciter, d’ici à ce que nos occiputs s’abrutissent définitivement.

Et puis, les Pyrénées. Un bras, un corps, un agrégat ! Tous crocs dehors, sa silhouette farouche garde les rebonds des prairies alentours. La vive verdure d’août dévale vallées et vallons sans que nous y trouvions un semblant d’explication… Le dépaysement est à nos portes ; un péage faiblard et schengennien s’oppose, sans succès, et l’Espagne lui succède.

A peine la frontière franchie, nous basculons dans un monde de précipices. Quelques premières bâtisses, union des falaises et des génies, méditent.

[…] Et bientôt, Bilbao. Bien vite, les arrivés comblent les morcellements : tout le monde y va de son anecdote, chacun de sa réjouissance. Les sacs se jettent sur le lit et nous voilà partis festoyer… une fois décrassés.

De là une première nuit ibérique, faite de tapas et de Nico (croisé à un ultime carrefour)… peut-être puis-je conclure là-dessus ? Une journée, des chevauchements, une chevauchée. Et nous pénétrons à nouveau dans les vies environnantes…

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Samedi 14 août 2016 – Bilbao

Bilbao est un déroulement dont les espaces possèdent leur propre dimension. Où que nous allions, il y a de la place pour nous ; à quelles fins l’user ? Mystère… En attendant, nous nous faufilons parmi les petits immeubles de la ville et leurs inénarrables aspects.

Le premier des restaurants où nous échouons accueille nos sueurs, nectar d’un harassement général. Nous ne retînmes que le dessert, Arnaud et Sophie rejoignant l’équipage… La chaleur encore tonne le long des peaux, il nous faut rejoindre la côte.

[…]

C’est près d’un golfe que nous laissons les voitures. La plage est semblable à une foultitude d’autres, seuls les rebonds des collines alentours trahissent le lointain et l’exotisme. Et puis il y a ce brouillard qui lèche jusqu’au drapeau vert. Son intermittence saccade les lumières et s’abat sur les draps balnéaires, tandis que le vent pousse doucement derrière la marche du monde.

Nos corps dans le décor ne versent guère dans l’immobilité, en attendant. Ils courent, se baignent, s’ébrouent, semblables à des enfants. Quelques sabliers encore et tout se délite, pour laisser place à un tableau nouveau.

Ecourtons les douches et la longueur des protocoles pour directement sauter à un itinéraire plein d’errances : celui du restaurant ! Sans adresse véritable, la procession erre et se cogne, désespère mais s’en cogne. Dans un ultime pied-de-nez, nous nous tournons vers une royauté rivale déguster un gros et gras menu.

De la digestion, je retiens tant d’images, comme si la ville avait revêtu une robe de soir. Sur une place ou près d’un fleuve, les étincelles parcourent l’épiderme. Nos sens palpitent une dernière fois, dérivent, dérivent, tiraillés par des émois que seul un lit éteindra.

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Lundi 15 août 2016 – Zirben/Castro Urdiales

Le convoi fait halte à Zirben, port que ne renierait pas Fos-sur-Mer. Un rapide tour nous laissant circonspects, nous nous jetons sur les quelques mets que vend un restaurateur. Il flotte une impression d’ailleurs.

La route vers Castro Urdalès est jonchée de chapiteaux naturels. Ceux-ci sont faits de roches, de terre et d’un sauvage gazon qui jure avec les chaleurs. Nous arrivons à la station balnéaire au moment probable d’une féria. La nature se change soudain en corps et en peaux ; hommes, femmes de tout âge bougent sourdement au rythme des beats et de la paillardise ambiante. Notre équipée se réfugie sur la digue puis sur les hauteurs pour – notamment – achever sa digestion.

[…]

Le terme « hauteurs » fait pâle figure quand on l’oppose aux falaises de Langres, atteintes plus tard dans l’après-midi. Avant d’arpenter ses plages en contrebas, nous suivons un petit sentier nous menant à l’une des extrémités. Le vent ici semble inspirer tout l’environnement par son bruissement ; voici que son harmonie me gagne. Tout se contemple, dans une paix infinie. Les orées recèlent au-delà des premiers bois quelques obscurités qu’un noir élégant s’empresse de peindre. La côte chuchote les vagues, comme un air de flûte qui inonde l’âme. Son roulis se trouve aussi dans les broussailles, il y crépite : les insectes scandent et scandent et scandent les vieilles gloires du paysage. Vers l’horizon, l’océan et le ciel se considèrent comme deux miroirs usés. Quelques-uns de leurs reflets bâtissent la beauté des vagues-vallées, aux sommets de neige et d’écume.

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Mardi 16 août 2016 – Santander

Les jours ne cessent de se dépasser, et nos petits yeux mal éveillés ont bien du mal à prendre toute la mesure de leur journée. Une rencontre avec les viennoiseries de Santander, délicieuses et salutaires, préparent nos vaillances… il est midi, mardi commence !

La ville malgré la grisaille laisse échapper son histoire chaude et colorée, à mesure que nous arpentons ses chemins. Marchés et bâtiments maintiennent la grille des quartiers alors que nous alternons les phases ambulantes et d’autres plus… digestives. Le pique-nique (fort) tardif se déroule dans le parc royal, ceint de pelouses aux milles fatigues et d’un petit train ronronnant. La lumière et la chaleur y donnent l’impression d’avoir été dérobées par l’océan voisin ; momentanément, une vague sans éclat brise des corps au repos… mais déjà le vent se lève puis le camp, bercé par la ronde des allées et des alizés.

Un Palacio real de la Magdalena plus loin nous retrouvons l’horizon et son océan environnant. Une île et quelques bateaux stagnent à la surface huileuse, comme d’ultimes abandons. A cette mélancolie se joint celle des bêtes hispano-uruguayennes, déportées puis relâchées dans des contrées de fer cerclées. Cette animalerie propage dans nos cœurs une doucereuse agonie, le tout dans une ambiance de non-vie, à en questionner l’existence.

Heureusement la camaraderie trouve toujours un chemin : un mojito en terrasse, un plat goûté dans une bonne taverne ou encore un conte narré entre quatre lits. Ces moments cités et tus à la fois révèle toute l’importance de savoir poser sa plume au bon moment.

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Mercredi 17 août 2016
Santander / Santillana del Mar / Ribadesella / Comillas / Covadonga

Quand les habitudes s’éloignent, la vacance est donnée ! Le tard et le décalage saupoudrent dès le matin chaque comportement, laissant aux événements une tournure aléatoire. De là, une impression de course de fond, où les étapes dépaysent… Bon, un dernier hommage à la double cathédrale de Santander avant de prendre congé. Ibères comme aujourd’hui, se poursuit la Cantabrie !

Au terme d’une quarantaine de routières minutes, nous atteignons Santillana del Mar, une petite ville fortifiée au potentiel touristique pleinement exploité… A croire qu’histoire et artisanat ne pouvaient perdurer que dans un mercantilisme navrant.  L’église et son cloître méritaient pourtant une petite visite. Un lierre goinfre y observait les badauds tout occupés à scruter des tombeaux. Et les regards de caresser la brillance des roches, et les fois de serrer les cœurs de pierre. Cet instant, s’il ne fut payant, aurait pu être véritable ; le sort cependant ne fait pas dans la charité.

Nouvelle ville, autre donne : Comillas étend ses longues chaînes de touristes et alourdit la cadence. Après un goûter digne d’un déjeuner, nous nous offrons un caprice en accompagnant Gaudi jusque dans ses créations locales. L’œuvre est atypique, s’arpente telle une résolution, un accomplissement. Au sortir, c’est nous qui sommes traversés.

En quittant Comillas, la ville nous pleure. Elle s’épanche dans les nuages et les rivières, gonfle la brume pervenche. La lente bruine qui recouvre les bâtisses assiste, impuissante, à la poursuite de notre expédition. Ces brumes donnent un parfum britannique aux sommets des vallées ; la végétation relève ici davantage d’un éclatement de forêts et de buis… comme si les monts succombaient céans à quelque puissance verte.

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Jeudi 18 août 2016
Covadonga / Parque nacional de los picos de Europa

L’auberge d’Andrés fait figure d’hospitalité dans ce monde de monts. En remontant la ria Covadonga, nous atteignons le village éponyme. Il y a des fers et de vieilles pierres, entourant un sanctuaire ; la majesté de l’ouvrage donnerait presque envie de bénir nos carlingues ! C’est cependant d’un bus dont nous aurons besoin pour atteindre Los Lagos, plans d’eau hauts de 1200m.

La texture des terres y est douce, sorte de pelouse rocheuse que nos pieds foulent, dans laquelle ils s’engluent, pendant que la brume grignote le paysage. Nous marchons d’abord aux côtés d’autres touristes avant de s’en détacher pour tenter notre propre chemin – bien que toujours balisé. Le vert semble la réponse à chaque couleur et chaque relief ; un vert quelquefois pointillé de bouses grâce au transit mesquin des bovins non loin. Le bord lacustre peint une surface pastel, en plus d’y coller quelques feuilles et des sentinelles aviaires.

A notre « arrivée », nous retrouvons le corps des touristes ; un petit et lourd chemin pierreux ouvre la voie jusqu’aux cars en contrebas. La nature et ses atours ont beau être tout autour, je ressens notre lien : il se distend, ses estampes s’estompant vers d’autres firmaments… Ah ! Comme j’aimerais écrire et veiller des odes et des aubes, pour que jamais ces brumes ne soient oubliées ! Mais nous faisons partie d’une autre sorte de transit et déjà ma conscience s’éloigne, assoupie en devenir sur un quelconque siège de cuir.

Au voyage succède la route et des villages la composent. Nous prenons le temps dans l’un d’eux, car dans moins d’un jour nous nous clairsemerons.

[…]

L’arrivée à San Sebastian est brouillonne, c’est en ogres que nous dinons ! Certains braves se risquent jusqu’au bar mais s’égarent au retour et rentrent une heure plus tard…. S’il résiste à nos manœuvres, de qui le temps est-il le jouet ?

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Vendredi 19 août 2016  – San Sebastian/France

Le jour final apparaît par l’embrasure d’un rideau. Sa lumière à peine distrait l’équipage tout ému d’avoir retrouvé une literie. Hardi, compagnons ! San Se’ a fêté hier notre arrivée d’une jolie pétarade, nous lui offrirons un beau départ !

Mais avant, il faut prendre des forces. Dans une boulangerie, les papilles en éventail, nous profitons du fracas des tasses et des soucoupes ; goûts et arômes viennent par soupçon enorgueillir nos sens. Une fin de matinée sucrée donc, alors que l’on distingue sur le ton des confidences, quelques répliques d’ordre technique à propos du trajet retour.

La plage locale ne manque pas de sel ; nous affrontons l’océan par vagues, enragés et avec bien trop d’écume à la bouche. Âpres passages iodés après âpres passages iodés, la tête en bas et les pieds alertes, nous effectuons une retraite. S’ensuit une passe à dix à cinq où notre gaucherie régale l’espace balnéaire… Pas de doute : les JO sont bien à Rio ! Un dernier conte allongé sur le plage, « La Massue de Piquillo », finit de régaler notre imaginaire avant de définitivement lever le camp.

[…] Un peu plus tard et Thomas s’esquive : un autre enchainement l’attendprès de Madrid… Bises empressées et de vraies marques d’amitié pour la route, celles qui parent le soleil d’une lumière discrète mais supplémentaire. Le départ se poursuit et les bagages de se fermer une ultime fois pendant que s’ouvre les portières…

Les points de suspension percent et forent sans effort ma pensée. Il est temps de laisser ces souvenirs à la mémoire de ceux qui les vécurent.

Puissent ces proses fleurir
Les réminiscences à venir…

– Rémi

Envolées à vélo

Petits récits d’une semaine sur deux roues, deux jambes, deux mains, entre Toulouse et Marseille, hier et matin.

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17/08 : la peinture et l’aquarelle

La course du soleil luit sur les rails d’un éclat blanc métal. A l’intérieur d’une carlingue intercitéenne, notre communauté se regroupe, se reforme.

Embouti ou à bout, les directions s’oublient pour laisser place à l’itinéraire. Notre vie, à nouveau…

Derrière le sublime de la situation, l’on décèle constellations. Les motifs et les raisons forment en effet tant et tant et tant de teintes qu’elles en colorent les regards. L’on devine, l’on subodore, l’on sait pourquoi, pour qui ces cœurs brillent et vrillent. Qu’ils cherchent un oubli, un repli ou même une victoire, la terre s’offrira ; elle sera çà, là, et même plus que ça… mais, d’ici là, que la sieste nous transporte !

(…)

Nous nous frayons un passage, nous extirpons avec labeur, déterminé : nothing Toulouse. Enfin vélocipédistes, nos premières heures, passée la toux urbaine, laissent présager d’un courant indistinct. Bruits et silences retombent doucement en perles, en feuilles, et tapissent le roman-fleuve…

… la suite à la prochaine écluse !

18/08 : la messe folle des fesses molles

Arrivés entiers et en terrain campé, les maux viennent cependant avec plus d’aisance que leurs homonymes.

Et pour cause : blessures, contusions, saignements, tendons et ligaments… une question se pose alors : serions-nous des bleus ? l’énergie s’évide si promptement, de point de passage en point de passage… Ah ! Pédalage, comme tu nous as menti, comme tu nous as trahi ! Ce n’est pas très sport. Pourtant, les tentes se montent déjà plus vite, les gestes gagnent en technique…

Las ! rien n’y fait : nos fins de journée témoignent d’un splendide épuisement : il étonne, implacable, tout autant qu’il balaie, inéluctable. Mais cet acharnement au cas par cas n’émousse pas l’équipe, équipée d’une somme de gnaque ! elle s’y soustrait par les rires, l’inconséquence, se tourne vers les étoiles quand la lumière s’assombrit ! Oui, étrange cortège, drôle de culte dont nous payons le prix… notre jeunesse âgée et si peu assagie s’agite et peine à troquer de l’énergie !

Mais du coup… route ou déroute ? Qui sait !
Toujours est-il que nous nous y précipitons…

Prière de ne pas nous arrêter : aumône baby !

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19/08 : la distance et le proche

Nos tentes écloses une fois encore et nous voilà tout chose.

La fatigue frotte les yeux et, hélas, estompe par trop souvent les visions et mignons aspects que ce voyage revêt.

Palmipèdes, rongeurs et homologues bicycles composent le longiligne zoo qu’ébouriffent platanes, saules pleureurs et pétales de roseaux. Et toujours le spectre du fleuve, vert et eau, où se noie le soleil…Tapissant le lit d’enluminures, il laisse au trajet mille lectures.

La Carcassonne se profile et ne fait qu’une bouchée de nos guidons malhabiles. Elle monte et descend, enroulant ses fortifications comme un serpent de pierre et finit de nous achever dans ses dénivelés, ses dédales.

Après avoir pédalé, histoire de mieux pédaler, le troisième abri s’établit. Un barbecue, une étincelle d’amitié, et le feu prend naturellement. Chacun y va de sa confession infime au fin fond de la sombre clairière. Il y a pourtant quelque chose d’émouvant à tous s’entrevoir, dans nos fatigues et nos vérités.

Rien ne bouge, rien ne change ;
Une alliance luit,
Et elle n’a rien à envier aux étoiles.

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20/08 : la sueur et les fronts

Notre parcours a franchi suffisamment de kilomètres pour revenir à des climats plus familiers. La pinède nous enjambe dès lors et saupoudre chaudement la route polymorphe.

La destination n’est plus si loin mais il nous faut nous hâter. Quelle distance, quelle étape ? à l’urgence se mêle la langueur et ni l’ombre ni le vent n’essouffleront cette chaleur.

Alors, poussés à bout, nous nous scindons, nous éparpillons, cela rappelle étrangement les fêlures d’un cristal.

Pour chacun, le tour de force est différent et les parades se multiplient. Ecouteurs vissés aux oreilles, force mentales, discussions pour tenir le coup… les morceaux de bravoure se disputent aux désespoirs le long de cette interminable route qui finit par se terminer. Le groupe s’étonne, puis doucement se réunit pour festoyer comme il se doit : avec de la bière et des pizzas.

Dans leurs yeux, de petits exploits crépitent au feu de bois.

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21/08 : la bataille et le butin

Notre convoi, une fois n’est pas coutume, débute sa journée par une grasse matinée. Le campement ressemble à s’y méprendre à un lendemain de festival mais qu’importe : une pause s’impose !

Le trajet, initialement simple – voire court, tourne rapidement au labeur halluciné.

D’itinéraire bis en déviation, une panique s’installe dans le calme, tant la troupe peine. Il reste bien quelques braves, aussitôt conspués. Même le photographe, d’ordinaire objet de toutes les adorations, se voit toiser d’un air méchant par la traîne cycliste. Emotions et sentiments cavalcadent donc, sans vraiment se repérer, jusqu’à à nouveau s’apaiser dans le camping suivant.

Une fois conquise notre touffe d’herbe, le repos passe par une sieste ou une piscine. Quand cette activité devient par trop exigeante, l’heure est aux tarots ou bien au tennis de table. Cependant, le gros morceau de la journée reste bel et bien le restaurant gastronomique !

Un tel raffinement embarrasserait le commun des mortels, surtout si ces derniers avaient pédalé dans la choucroute cinq jours durant… que nenni ! Aux saveurs s’enrobent le goût salé des conversations avant que lentement nous ne sombrions sur le chemin du retour, dans le dernier sommeil étoilé.

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22/08 : l’arrivée et les fins

L’élan final, un brin essoufflé, brave une dernière fois les cahots ! Le mutisme semble s’emparer du groupe tandis qu’un comparse se croute piteusement. Sans de plus amples encombres, Béziers se montre et s’arpente. Nous n’avons beau y être que de passage, l’on y perçoit une indicible tristesse, que reprennent en écho les nuages tout là-haut.

Dernier repas, dernière sieste… ce n’est pourtant pas en condamnés que nous regagnons la gare biterroise. Les gens sourient, soupirent, tâchent de se souvenir : pour plus tard, « histoire de ». Cela leur appartient, les accompagnera, au loin ou pour quelques pas.

En suspension, c’est donc la douceur et la retenue qui guettent le TER en approche puis en partance ; déjà les wagons nous séparent… s’ensuit le trajet, celui pour lequel nous ne sommes plus vraiment aux commandes, celui nous ramenant anonymes à nos vies éponymes.

Le là-bas devient vite ici, et vient le temps de se Phocée compagnie. Cela a lieu dans une tendre précipitation ; l’embarras et l’embrassade parcourent l’assistance, avant de les relâcher.

On peut se demander ce que représentaient ces jours… leur propriété et leur valeur, nomades, trouvent réponde dans le cœur et l’été de chacun d’entre nous.

– Rémi

Les Presqu’îles

Une petite suite de brèves, griffonnées au jour le jour durant un auguste séjour en Corse. 

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14/08/2014

Je laisse mon corps rejoindre la rivière, tombeau argent où le soleil réverbère…

Pas loin, autour, la Corse me parcourt. Sans mes oreilles atalantes, les sensations décélèrent, atmosphères. Il ne reste que le roulis de l’eau, roulis bateau, tangue et tangue autour de mes yeux en amande…

Fi de nos guerres épaisses, fi de l’errance des torrents,
Figari,
Eux ailleurs et nous ici.

Les yeux gris des guetteurs surveillent le rêve et l’entêtement qui nous échoient, anchois échoués et, l’espace d’un temps, déchus de nos existants. Les mots s’allongent, à en perdre leur phrasé, le temps de roucouler…

Happées, hissées, les volutes Granda Verde.

Il ne nous aura fallu qu’une nuit et le début d’un jour,
Pour prendre le pli de l’oubli et de ses alentours.

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15/08/2014

S’il convient de rendre justice et justesse à l’émeraude et au topaze des sols corses, attardons-nous un instant sur les lacets qui en constituent la matrice. Noirs, gris, roses, ils étreignent tout le sauvage de cette terre, tout enserrée qu’elle est par la pulsion des hommes.

Cette route ainsi appliquée, l’accès aux beautés îliennes n’en perd pas moins de son insolence. Comme si le bitume élançait ses amertumes, ses idées noires, le long des territoires… histoire de nous perdre, tôt ou tard.

La Corse est ainsi empierrée, boisée, qu’il reste bien peu de place pour les hommes et leurs débris. Dès lors, nous l’arpentons, nous la foulons, sans jamais l’atteindre. Voilà mon tourment, le blues de l’arrière-plan.

J’ai dévalé l’eau, j’ai frôlé la roche,
Courant l’endroit, redoublant d’approches.

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16/08/2014

Le curieux spectacle de nos êtres, (d)étendus et tus.

La mer s’avance et, encouragée par le vent, peint ce sable. Maillots et serviettes, humaine palette, lardent le beige léger.

Nos jambes se croisent et s’allongent, au gré des langueurs… lorsqu’enfin, en bons écumeurs, nous nous décidons à mener l’assaut ! Une magie bleue et blanche recouvre rapidement nos chahuts, qui se joignent à l’horizon.

Bonifaccio n’est pas une vilaine fille ; à dire vrai, elle regorge de joliesse. Pas étonnant que les armateurs soient amateurs, obsédés qu’ils sont d’exposer leurs plus grosses dépenses : un butin de suffisance. Mais laissons les riches pour mieux nous perdre dans la richesse… c’est là une affaire de goûts et de  couleurs, à laquelle ont su répondre glaciers et confiseurs. Forts de nos digestions, nous finissons par rejoindre le bastion, où un dédale véritable nous sirote. La troupe glisse de rues en chemins en ruelles, sous la haute surveillance des surplombs. Nids d’aigle et murs de seigle.

Au sortir de la ville, le vent fauche les derniers épis de nos cheveux.

Un vieux soleil sur le bas-côté regarde la scène avec courtoisie.

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17/08/2014

C’est un chaos d’amis qui, jour après jour, construit sa fourmilière. Que ça grouille, que ça grouille… Joyeuse guerre.

Ah, il faut bien le dire, le papillonnage est un art difficile ! un rien ne paresse, un autre vous transporte, l’aléatoire défile et l’on a tôt fait d’oublier les jours et les villes.

En bons têtes-en-l’air, l’accrobranche semblait tout indiquée. Après avoir casqué, l’équipée équipée du matériel susnommé, voilà que cette dernière est prête à s’envoyer en l’air ! à l’assaut des vertes tiges, armé de métal et d’un pareil courage, pont gré mal gré et peu importe. Lianes, cordes, planches ; fixées, agrippées, vissées ; le tout zèbre les cimes. On crie comme on s’interpelle, tant on s’enhardit de notre haute trahison : la terre s’atterre, et nous nous éloignons.

Plus loin, plus tard, retour à la plage de raison. Le vent cesse et cède à nos moues guillerettes. Jeux de balles, le temps passe à loisir. Tout est si naturel, adieu désir.

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18/08/2014

On sous-estime par trop souvent l’importance des repas et des tablées, dans l’interminable (et inachevée) anthologie de l’amitié. Oh oui, bien évidemment, l’image du confident, du proche et de l’intime est sur toutes les lèvres ; mais il est une autre loyauté, et c’est celle du quotidien. Quand je me réveille, m’attable, et qu’un ami me rejoint, mon cœur se serre et la journée commence bien.

Aujourd’hui, la file randonne. Elle grimpe, grimpe et fredonne. Les pas crissent, les branches craquent : craignez notre cacophonie ! elle se déplace, le long des pistes, murmure muet… jusqu’aux panoramas, où nos mots finissent de se perdre.

Une vue. Une vue, à perte de vue… instant pâmé, mon fief relief, regarde-moi ça. Le thym, le romarin, toutes ces odeurs autour, fragrances atours ! emportez-moi, emportez-nous, emmenez tout… voilà que nous disparaissons.

A coups d’haïkus, nous achevons la journée. Pétanque et sauciflard s’ajoutent sur le tard, et le rosé rosit quelques joues fatiguées. Pourtant une guerre nous attend ce soir : sons et lumières au pays des éphémères…

Le doigt sur la détente,
Des souvenirs pleins les tempes.

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19/08/2014

L’ermitage nous réussit, je crois. Nos personnalités poursuivent leurs évasions, semant problèmes et préoccupations.

Il est cependant de lourdes âmes, dont le bagage nécessiterait plus qu’un soleil ; leur mélancolie se joint aux nuages, et teinte le ciel.

En chœur et en Corse, régénèrent nos forces. Silences, rires, silences, et tout le reste est importance. Le bruit des pas tape en écho la terre, le chaud ; et puis derrière, taches d’hier, la frappe des souvenirs qui déjà s’opère.

Non loin de la maison Luciani, le sol est brun d’herbes et de poussières.

A un coin de table, l’heure est aux arts de la pensée, dépensée à coups d’idées dédiées et quelquefois personnelles. On se révèle, on se dit, puis on se tait, dans l’espoir d’une prochaine fois.

Bientôt on rangera, bourrera et repliera nos vies ici-bas. Le temps d’une dernière expédition, avant de rendre les âmes.

Qu’est-ce que je rapporte, qu’est-ce que je remporte ?

Un pluriel, vu du ciel…

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20/08/2014

Coincés sous l’escalier d’un ferry qui nous ramène vers la métropole, c’est entassé comme le dernier des bagages que le groupe fait maintenant route vers la côte azurée.

Quelques rares vaillants flottent encore des yeux vitreux le long des écrans, mais eux-mêmes ont des doutes quant à leurs dernières forces…

Tout nous ramène à la ville. Même cette pataude embarcation n’est qu’un immeuble flottant. Du grisé au gris, on patauge entre deux vies.

Pourtant, nous avons pris des couleurs. Sur la peau, dans nos yeux, plein le cœur.

Chacun écrit son passé à sa manière, tel qu’il l’aperçut fut un temps et le perçoit maintenant. Il le filme, le photographie, l’écrit ; les feuilles de l’hier sont tantôt mouvements, couleurs, chuchotements. Tout cela rampe autour et en nous, entourloupant le présent et remplissant nos histoires. Car c’est bien de cela dont il s’agit, une histoire, avec tout ce que cela implique : du vrai, du faux, une aventure et des héros.

Ainsi s’achèvent mes notes de sel.
Parti en Corse, groupe archipel,
Revenu presqu’îles,
Dans une foutue ville.

– Rémi

Les Bordures extérieures

LA CONSTELLATION OUBLIÉE
Fyns HovedDanemark

Le goudron finit par déserter la route, et la noirceur du monde disparaît dans les contreforts verts. Personne ne remarque la farandole au loin, qui d’un pas tranquille arpente un peu plus le monde. C’est un chemin de boue, de gadoue, où s’ébroue une molle nature ; on y croise d’autres explorateurs que l’errance a réunis. D’aucuns commencent à croire en la paix, au bonheur.

Tandis que filent les prés, les nuages surveillent cette nuée. L’un d’eux évoque la peinture à l’huile, sans réponse. L’écume s’empare des mots.

C’est comme si… comme si cet endroit s’en était allé. Une presqu’île, raccrochée au monde par quelques paysages bouleversants. Un jour… un jour tout sera englouti, et il ne restera que le ciel et l’eau.

Le bonheur tache, attaque presque, tant et tant de choses… Au crépuscule d’une bruine d’été, alors que les souvenirs pleuvent déjà çà et là, vacille le feu du ciel. Bientôt on ne voit plus que les épis de blé, frêles dorures enluminant plus encore la voûte d’un jour qui s’endort.

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LES CUISTRES ET LE LACUSTRE
Lac Tjörnarpsjön, Suède

Le temps d’une nuit, le lac revêt son long manteau noir. Les roseaux frémissent un peu, avant de se rendormir ; quant aux cendres, elles se pelotonnent autour des braises. Les manches finissent d’engloutir les chemins. “L’affaire est close“ ! “La messe est dite” !

Oui mais… ouvrez l’œil, écoutez, et bientôt vous découvrirez la seconde étincelle. Il suffit d’emprunter un petit sentier pour tomber sur trois petites tentes. Là-bas, les minutes sont longues et les paroles crépitent. Le lac est calé, et les enfants peuvent rêver.

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NAGUÈRE ET PAIX
Cimetière Skogskyrkogården, Stockholm

Le vent souffle faiblement dans les feuillages. Quelques touffes d’herbe bruissent autour des pierres tranquilles. Il y a là bien des fleurs, de toute sorte ; une rose pour chaque vie, fleurit ici. Les couleurs sont dispersées parmi les allées. Certaines se blottissent contre les tombes, d’autres s’élèvent paisiblement, où soufflent les alizés.

Au-dessus, les vieux arbres veillent de leurs ombres émeraude. Il leur arrive, parfois, de déposer une petite couronne de feuilles sur une stèle pastel. Un instant, quelques couleurs qui s’éprennent, autour des chênes pérennes.

C’est ici que les tumultes enfin s’éteignent, où s’abritent sous le ciel mille et mille soleils. Oh, tourbillonne cette poésie sans fin, dans le vert, bleu et carmin !

Des silhouettes quittent la scène et disparaissent. Quant aux vies passées et grisonnantes, elles fixent à jamais les chemins que les hommes empruntent…

La nature, elle, est au-delà.

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PARTERRES VUS DU CIEL
Paysages perdus, vol Düsseldorf-Marseille

Dans la carlingue qui me ramène à la Nouvelle-Phocée, je traverse l’azur. Sous moi, dans le blanc épais, les terres s’effacent puis réapparaissent.

J’ai un peu voyagé, un peu vu, un peu vécu. Mes petits pas ont glissé sur les terres, mes cheveux ont chatouillé les cieux. Mais jamais je ne me suis tourné vers l’abîme, beauté d’ébène, et suivi son regard.

De là-bas, on peut voir les vieux récifs du ciel. On croise tantôt des vallées, où s’écoulent les nuages. L’avion, lui, poursuit sa course. Le retour n’est plus très loin ; à moins que ce ne soit une autre étape… en même temps que je m’abandonne à un chagrin doucereux, une dernière phrase s’écrit à la va-vite sur mon billet, entre ciel et terre.

Les archipels nappent le monde.

– Rémi