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Fuir et se sauver

Quelquefois, la citation inspire autant qu’elle enferme, mêlant alors les fonctions de porte-parole et de parangon.

« Curiosité n’est que vanité le plus souvent, on ne veut savoir que pour en parler, autrement on ne voyagerait pas sur la mer pour ne jamais en rien dire et pour le seul plaisir de voir, sans espérance d’en jamais communiquer. » (Blaise Pascal)

Je ne compte plus les fois où ces lignes se rappelaient à mon bon souvenir, alors que j’étais encore actif sur les réseaux sociaux. Le temps et les tendances ont toutefois fini eu raison de ma présence : j’ai fini par me réinventer ailleurs, dans les limites du possible.

« L’imagination a été donnée à l’homme pour compenser ce qu’il n’a pas. L’humour pour le consoler de ce qu’il est. » (Hector Hugh Munro)

Alors que je pose les yeux sur cette nouvelle citation, je sens un chagrin fugace m’envahir. L’auteur touche à des notions constitutives, autant de paradis perdus que je me désespère de retrouver.

Patience.

Être raisonnable peut vous amener à dépasser vos propres lamentations et à faire le choix de la déconstruction. La thérapie offre ici un travail ingrat, sans garantie de résultats. Des essais confus, quelques efforts malingres… quant à la lucidité, elle n’a jamais été gage de changement. Si elle apporte un éclairage nouveau, comme les mouvements souples d’une lanternes, rien de tout cela ne fera avancer l’aube. Il faudra autre chose, encore.

Le jour existe, et il paraît que nous aussi. J’aurais tant aimé que les rôles fussent inversés.

– Rémi

Pas après pas

J’ai repris la course le dimanche. Je m' »entretiens », youhou. Le parcours est sensiblement le même d’une semaine à l’autre, à ceci près que je me rends un peu plus loin à chaque itération. Pour le symbole je suppose. Pas besoin d’applications ou de statistiques : ce simple doigt hebdomadaire suffit.

Selon l’heure à laquelle je pars – sensiblement 8 heures du matin – le spectacle varie. Car voyez-vous, la course, c’est ennuyeux. Encore heureux que le paysage alentours s’agite, sinon on ne verrait pas le bout du voyage. Dimanche matin constituant la suite directe du samedi soir et de ses excès en tout genre, il n’est ainsi pas rare de croiser nombre de plateaux-repas inachevés. Des jusqu’auboutistes, aussi, pour qui « ce n’est pas fini tant que ce n’est pas fini ». Arrivés toutefois à une certaine heure, les idées se mettent elles aussi à tituber. Quelques-uns lâchent d’ultimes saillies, mais la majeure partie d’entre eux sombrent dans un profond mutisme, que l’on ne voudrait pour rien au monde déranger.

Il y a de simples piétons, bien sûr, mais ils ne font que passer. J’ai quelquefois droit à des regards empathiques et polis, mais ils semblent empreints d’un pragmatisme qui chuchotent : « c’est pas en courant que tu contribues à la marche du monde coco ». Ils ont raison : souvent je me demande ce que je fous là, et où peut bien se trouver cette fameuse marche du monde. Quand bien même je la trouverais, même pas sûr de vouloir en faire partie d’ailleurs.

Courir, c’est aussi côtoyer des automobilistes, des arbres et des oiseaux. Ca vrombit, ça bruit, ça pépie… pour ce qui est de l’écoute, on repassera. Dimanche prochain, sans doute.

– Rémi

Fragmentaire

C’est un petit dimanche, niché dans le calendrier. L’heure est jeune encore. La cité balbutie plus lentement qu’à l’accoutumée, de sorte que ce sont des corps et non plus des foules que l’on croise au dehors.

Quelle différence ? pour ce que les gens se regardent.

C’est manifestement le maximum poétique dont je serais capable ce matin, nous allons donc passer à un monologue soucieux.

Alors que le silence se fait enfin dans la semaine, je désespère des mondanités de fin de journée. À croire que l’ermitage me tend les bras. Je n’ai pourtant rien contre ces gens, c’est même plutôt le contraire. Mais qu’ai-je bien à leur raconter ? une conversation s’articule sur d’élégants allers et retours. Selon où tout ceci s’oriente, quelques traits d’humour, voire même une révélation, un pot-aux-roses. Leur vie n’est pas beaucoup plus palpitante, toutefois ils semblent mieux maîtriser, vivre les codes sociaux qui n’ont pourtant guère changé depuis mes jeunes années.

Sans doute ne partagent-ils pas ma honte. Un sentiment écrasant de subjectivité, et qui toutefois me fait tituber depuis – pour le dire poliment – longtemps. Mais honte de quoi au juste ? Ce sont là des conversations (!) à garder avec le thérapeute, le temps qu’elles aboutissent à quelque chose.

En attendant, dans cet espace publié mais oublié, que faire ? Eh bien, plusieurs réponses. Soit je le délaisse et m’acharne à écrire des nouvelles sur un bon vieux .txt, soit j’adopte une philosophie plus sportive – voire théâtrale – et je me fixe quelques exercices d’écriture pour reprendre la main. En tous les cas, je ne pondrai rien de bon tant que le rythme et la discipline n’auront fait leur réapparition.

– Rémi

Une pièce dans la machine

Petite expérience, sur une quinzaine de jours. Elle s’interrompit naturellement quand je me rendis compte qu’un mal-être rampant contaminait voire stérilisait mon écriture. J’ai alors posé la plume, et contacté un thérapeute : cette fois, je ne m’en sortirai pas seul.

Jour 1

Mille tournures fatiguées me viennent en tête… En fait, on tourne plus autour de quatre-cinq : c’est dur de reprendre. D’autant que je suis déjà revenu, en soi, une fois. Mais les circonstances étaient différentes ; j’étais alors quelqu’un d’autre. Je m’efforçais d’infuser dans mes textes de l’esprit, de la poésie, voire de l’espoir les grands jours. Tout autour, mon monde brûlait, mais je trouvais ça si romantique… Ça allait avec le personnage ; ça n’a pas réussi à la personne.

Aujourd’hui, il y a… ce paragraphe. C’est un début.

Et c’est si laid. Sans exercice, sans effort, sans considération, ma vie intérieure se flétrit. Ma mémoire, pis encor, mon vocabulaire reculent dès lors. Des pans entiers de l’existence décrochent, s’arrachent de ma chair dans un soupir sourd.

Peut-être fallait-il en arriver à ces extrémités pour secouer mon derche de causaliste. J’y ai perdu quelques belles années au passage, répétant jusqu’à écœurement des modèles viciés, qu’ils soient familiaux ou propres à mon chemin.

L’écriture, d’aussi loin que je me souvienne, a toujours été un moyen et non une fin. En stimulant et développant mes sensibilités artistiques, elle a entretenu cette pulsion de vie qui tenait tête à ces flammes intimes, comme des marées tranquilles. Aussi, lorsque j’ai choisi de poser le crayon, je me suis rayé de la vie. Oh j’existais encore en tant que compagnon, que fils, frère, neveu, ami, salarié… Je donnais la réplique, m’efforçais d’être là où on m’attendait. Ces relations sont devenus les derniers miroirs où je m’entrevoyais, avant que les cendres ne finissent par les recouvrir à leur tour.

Cet article ne règlera pas tout, loin s’en faut. Mais pour moi, il est le premier d’une longue série vouée à raviver le dialogue intérieur de votre serviteur. Et cela se fera avec de la régularité, pour qu’à nouveau j’ai des petits gribouillis plein le cerveau.

Et cela arrive avec cette première pièce dans la machine.

Jour 2

Nous y (re)voilà : après les grands discours, il s’agit de les appliquer. Occuper l’espace. Pas par angoisse du vide, non : pour se mettre en jambe. Cultiver l’effort, rétablir l’habitude, et tout un tas de mantras qui vont de soi… à moins que.

En matière d’écriture, j’ai toujours été du camp de l’inné. Des gens savent écrire, d’autres non. À l’époque, on me disait que j’écrivais bien ; j’étais donc un génie. Toute sortie, toute production devait alors être soupesée, pour entretenir le mythe. Il ne s’agirait pas de détromper une audience d’une quinzaine de personnes, quand même…

Alors j’attendais souvent, des fois longtemps, pour avoir quelque chose à dire et le formuler joliment. Cette exigence a les défauts de ses qualités : on écrit moins, et on ne s’autorise plus l’expérimentation à moins qu’on la considère exceptionnelle – bonjour le melon. Bien sûr, j’ai continué sur certaines périodes à prendre des notes, des fulgurances qui me venaient en tête. Mais sans un peu de rigueur, ces assemblages abscons finissaient par s’apparenter à des reçus que l’on sort de ses poches un lendemain de soirée arrosée.

Cette écriture épisodique et sinueuse me donnait en outre une allure insaisissable, voire douée. Avec le recul, il me semble que j’avais surtout peur de déplaire. Alors je me suis vautré dans mon inné, et les années ont passé. Certaines personnes qui n’écrivaient pas si bien que ça ont appris deux-trois trucs, chacun a vécu et grandi plusieurs années durant, jusqu’à me rendre compte que mon unicité était bel et bien derrière moi. Blessure d’orgueil dont je me suis dans un premier temps remis en convoquant la posture du vétéran, me cantonnant à des rôles bien plus confortables de relecteur occasionnel. Mais je ne trompais personne, et moi le premier… d’autant plus que pendant tout ce temps, une graine avait germé en moi. Celle d’un récit et de personnages à part entière, marquée d’une vraie ambition littéraire.

Il y a donc une perspective, au-delà de ces geignardises. Tâchons déjà d’aller jusqu’au bout de l’expérience, ici et maintenant.

Jour 3

En 2020, je suis devenu prestataire en rédaction technique. Je n’imaginais alors pas à quel point ma perception de l’écriture évoluerait. Plus que dans toute autre expérience jusqu’alors, les mots ont disparu pour faire place à du contenu. Les écrits ? des prestations. Tout s’est ainsi lentement gâté, avant que je ne prenne la pleine mesure de ce dans quoi je m’étais fourré.

J’ai poursuivi mes études en jonglant entre un idéalisme sur le retour, et un handicap rampant. Et puis il a bien fallu travailler, trouver des sous quelque part en faisant quelque chose. Si le résultat est loin d’être honteux, la vie professionnelle, elle, me laisse songeur.

Ou bien c’est juste un brown-out.

Où sont passé mes cookies de quand j’étais petit ?

Jour 4

Hier jeu de rôle, ce soir théâtre d’improvisation… de loin, cela donne l’impression de courir après les identités.

Et pendant ce temps, la posologie du traitement qui augmente, comme pour mieux m’anesthésier.

Je me souviens quand j’ai appris le sens du mot vivoter. C’était il y a longtemps ; à l’époque, tout cela paraissait si abstrait. Nous aimions la nuit, parce qu’il nous fallait être le jour. Cette flamboyance renversante l’emportait sur tous les pauvres chagrins du moment.

Désormais… je tiens beaucoup, comme une fonction rémanente. Nul instinct de survie, nulle combativité ; seulement de l’endurance, les dents serrées.

Jusqu’à avoir quelque chose à dire.

Jour 5

Tard le soir, après le théâtre d’improvisation, je marche quelquefois une quarantaine de minutes jusqu’à mon domicile. Je longe principalement le boulevard Sakakini, où vrombissent encore quelques engins énervés de ne pas encore avoir atteint la ligne d’arrivée.

Hier, je patrouillais donc. L’occasion de réfléchir à ce retour timide dans l’écriture, et à ses retombées tandis que je chute encore et encore, chaque jour un peu plus, dans le décor.

Le constat oscillait entre le défaitisme et la sévérité. D’ordinaire si prolixe, j’accouche chaque jour de quelques lignes avec grande difficulté. Chaque jour, me voilà à ramasser le morceau nouveau d’un miroir fatigué, dans le but de retrouver un reflet, une substance.

Je maugréais donc, pas après pas, jusqu’à atteindre un pair ensommeillé et sa fille. Celle-ci semblait tout juste débuter une nouvelle nuit, bien à l’abri de tous les maux du monde. Le père regagnait son immeuble, la victoire tranquille ; ça ne devait pas être la première fois.

Cette vision m’emplit d’une bouffée d’espoir. Comme si, de vétéran à bleusaille, on venait de me rappeler que dans la vie, il n’y a pas que des batailles.

Jour 6

Aujourd’hui, randonnée. Marcher d’un point A à un point A, en profitant au passage de quelques panoramas. Les regards se tournent vers les lieux-dits, les endroits ; je peine à les identifier. Mon monde se délite, est-ce bien le moment pour donner des noms à quelques briques ? Depuis la crête, mes yeux préfèrent suivre les ombres portées. Le paysage entrevoit alors un formidable ocelot, qui se réfugie rapidement dans le feuillage.

Jour 7

La bonne posologie d’un traitement n’est pas chose facile. Ces dernières semaines, ma neurologue joue au petit chimiste ; en résulte un patient décidément très patient qui oscille entre abrutissement et ahurissement.

La pensée est comme bloquée, la parole s’empâtant de concert. Les autres semblent atteindre un niveau stratosphérique de conscience, tandis que l’on peine à expédier les tâches courantes. J’en viens quelquefois à regretter mon opiniâtreté, quand cette épilepsie était encore pharmacorésistante : j’ignore comment mener le combat désormais.

Tout est si ouatée… nul besoin de cellule capitonnée.

Jour 8

Ma mère me questionne sur la décoration de ce nouvel appartement. Elle ne pense pas à mal, mais elle n’imagine pas les souffrances immobiles qu’elle titille.

Décorer, c’est dépasser l’aspect utilitaire et afficher une vision de soi, des goûts, des préférences. Autant de tâtonnements : je ne sais plus qui je suis, ce que j’aime, et où je souhaite me rendre. Dès lors, qu’afficher ? ma déco’ actuelle, je la traîne depuis 2012 de lieu en lieu, comme un souvenir d’une époque, et de la légèreté qui l’accompagnait.

Pour autant, et sans sombrer dans le matérialisme, il est précieux que son milieu de vie nous corresponde. Cela a débuté avec ce nouvel appartement (histoire de trancher avec l’hibernation du précédent), et cela s’est poursuivi hier avec une première visite chez la fleuriste.

Je ne sais si c’est par phobie sociale ou anxiété économique, mais je rentre rarement dans une boutique. Le geste était d’autant plus sympathique par sa spontanéité. J’en suis ressorti avec plusieurs fleurs et du terreau, de quoi ravir mes jardinières. Après tout, quitte à avoir autant de fenêtres, autant afficher une jolie vitrine depuis le dehors. Peu importe si la moitié d’entre elles caneront d’ici deux mois : tout ça fait partie d’un cycle. Et à tout prendre, c’est mieux que de tourner en rond.

Jour 9

Cela devient un rituel. Un rituel mal fagoté, mais un rituel.

J’avais lu quelque part qu’il fallait trois jours pour créer une habitude à court terme, et vingt et un pour viser quelque chose de plus pérenne. M’épancher par fulgurances n’est pas ce dont je rêvais pour ce blog mais, eh, s’il faut en passer par là. Je reviendrai vers un thérapeute un jour ou l’autre… pour le moment, je me satisfais d’avoir rouvert une vanne : c’est bon de boire un coup.

Prochainement, j’associerai à chaque jour un petit défi d’écriture, histoire de me décentrer un peu. Puis on passera à des contenus plus ambitieux, qu’il s’agisse de bloguer comme avant, ou alors de proposer des formats de fiction plus inédits. Tourner en rond dans une cage ne m’a jamais vraiment réussi ; autant décrire le paysage, en attendant de trouver cette fichue porte.

Jour 10

La fatigue oculaire, c’est quelque chose. Rien que chez moi, j’ai huit écrans différents. Ma réalité passe de l’un à l’autre, avec détachement, alors que l’oubli veille.

Les choses ne sont pas devenues plus complexes ; elles ont juste gagné en présence.

Je ne parle pas de l’infobésité, du droit à la déconnexion. Enfin si, mais pas que. Il y a derrière un épuisement généralisé que ni la lecture, ni le sport ne me permettent de totalement dépasser.

Et l’écriture alors ? aha, très drôle.

Jour 11

Jardinage et recherche d’emploi : le terreau idéal.

Jour 12

Une journée bien remplie. L’étreinte se dessert, pour laisser entrevoir quelques paysages inédits. De nouvelles erreurs pour un peu de vie ?

Jour 13

Tout s’écroule lentement. La main reste suspendue au clavier, comme si ne pas écrire la suite de cette phrase pouvait tout arrêter.

Pas vraiment. Plus vraiment ; la fin débute.

Jour 14

Je parle tant, toute la journée… que reste-t-il à écrire ? Le silence, je suppose.

Jour 15

Chancèle, chancèle,
Ce serait dommage
Que tu n’aies pas d’ailes.

Chancèle, chancèle
Il reste à bousiller
On ne reste jamais tel quel.

Rémi