Archives de catégorie : Contes de fait

Calcaire de rien

Il y a une semaine, une fois n’était pas coutume, j’étais dans le Beaujolais, à Oingt. Le temps se prêtait aux visites, et après quelques bouderies mes petits cousins n’avaient d’yeux que pour les jeux médiévaux en bois. Parmi les attractions, on pouvait observer quelques tailleurs de pierre dorée qui, à l’abri des bruines, œuvraient d’un air tranquille.

J’aime bien la caillasse : son apparente dureté, et la manière dont un seul coup peut faire apparaître des fêlures comme autant de racines. A l’université, je crois bien n’avoir retenu de Freud que sa métaphore du cristal, tant elle semblait faire écho à ma fable préférée de La Fontaine : « Le Chêne et le Roseau ».

On me propose gentiment un marteau, pour les aider dans leur tâche. Refus poli, souriant ; comme nombre de gens de ma famille, je suis mal à l’aise à l’idée d’interagir avec le monde de la matière. Nos dix doigts se plaquent, faiblement, contre une réalité par trop écrasante. Chacun se dépêtre comme il peut, avec plus ou moins de de jugeote. Il y a quelques années, on m’avait taxé de cérébral ; ce qui se voulait un compliment s’arrêta au stade de l’embarras.

Les tailleurs de pierre sont là pour l’exotisme : ils tapotent pour l’affiche. A leurs pieds, gravats et autres menus décombres attestent des bignes qu’eux ou des gens de passage ont infligé aux pièces de roche dépêchées pour l’occasion. Je guette dans les regards des sculpteurs si le spectacle est propice à quelque mélancolie, en vain.

Certains saisissent le monde et le modèlent, d’autres passent le balai une fois que tout est terminé.

– Rémi

La feuille blanche

La feuille blanche rend sa copie.
Elle n’a rien écrit ; comme la dernière fois, et la fois dernière.
La feuille blanche n’imprime pas, et ne restera pas dans les mémoires.
Après tout, elle en vaut bien une autre.

La feuille blanche délivre une mélodie.
C’est à se demander laquelle, et pourquoi aujourd’hui rappelle tant hier.
La feuille blanche, immaculée, ne s’intéresse pas aux histoires.
De quoi pourrait-elle bien se faire l’apôtre ?

La feuille blanche passe son tour.
« Marmite fixée jamais ne bout », oh pour ça elle boude et désespère !
La feuille blanche que l’on déplore, sans jamais s’intéresser à sa matière noire.
À jamais mienne et bientôt nôtre.

– Rémi

L’élection du candidat

Je suis arrivé trop tôt : quelqu’un peut venir me chercher ? Une voix à l’autre bout du fil soupire, me dit d’attendre, le temps qu’elle descende. En face, une autre bâtisse couleur craie toussote. Elle me fait l’effet d’une jolie bouche aux milliers d’yeux. Combien d’ouvriers va-t-elle encore pouvoir gober avant de s’effondrer ?

La voix vient à mon encontre, tout de corps vêtue. Petite bise malicieuse : nous sommes amis, et c’est grâce à son réseau que je suis ici. Autrement, mon CV flotterait encore dans le multivers… Tâchons de ne pas tout foirer, cette fois.

Je viens ici pour un poste que propose la filière d’un prestataire d’une grande société. A notre époque, nous sommes tous des maillons ; seul le diamètre varie. Ce n’est pas le job de l’année mais, hé, ce pourrait bien être le début de quelque chose avec moi dedans, alors pourquoi pas ? La naïveté et l’idéalisme m’ont déjà mené en de jolis endroits.

Mon ami me fait monter à l’étage, protégé par des codes puis des badges. Ce qui prête d’abord à sourire me donne ensuite l’impression d’intégrer quelque chose d’important, de plus grand que moi.

Le couloir débouche enfin sur des bureaux en open space, eux-mêmes disposés le long d’un goulet. Nombre des postes sont désertés, nous laissant la quiétude nécessaire pour exposer les tâches habituellement exécutées au cours d’une journée de travail.

Dehors, c’est mardi.

Au bout de dix minutes, je comprends que passer cinq jours sur sept à faire ce qu’on me présente s’avérera laborieux. Pas insurmontable, non, plutôt chiant comme la pluie supplément typhon. Tout cela requiert bien sûr des connaissances, des compétences et autres gestes métier ; ce n’est pas tant les acquérir que de les exécuter pour une durée indéterminée qui ajoute à ma perplexité. J’ai vieilli, et quelques exigences pèsent désormais dans la besace.

Dehors, c’est ma mère.

Nous sommes « interrompus » par la responsable de service avec qui je dois passer l’entretien. C’est fou comme le non verbal nous trahit dès les premiers instants, dans un sens comme dans l’autre. Un petit bout de dame, autour de mon âge, les yeux souvent baissés, les bras compressant une pauvre pochette cartonnée. Eh bien ! Le pouvoir choisit quelquefois de bien étranges réceptacles.

Nous nous écoulons paisiblement dans de nouveaux couloirs. Le silence la gène, elle meuble. Je réponds, faisant mine de m’intéresser à toutes ces choses sitôt oubliées une fois la salle de réunion en vue.

Dehors, c’est le loyer à payer.

La parade nuptiale débute. Chose rare, je suis surqualifié pour le poste. Toutefois, le cadre de travail et les perspectives m’importent aussi : peut-être qu’il fait bon vivre, dans cette termitière ? eh bien en fait… on y travaille. Mais ce qui compte, c’est que le travail soit exécuté dans les temps, qu’importe les absences des uns et des autres. Son productivisme m’évoque une gérante de fast-food ; je vois bien qu’à l’évocation de sa charge de travail et des responsabilités sa propre lassitude fait surface. Mais pourquoi ne pas nommer un adjoint ? il y en a, officieux, sans paye supplémentaire. Tiens tiens tiens… ses névroses et paradoxes me renvoient presque caricaturalement à mon dernier poste, dont je me suis arraché avec douleur. Quelle ironie ! d’autant que, chose nouvelle, je me débats pour que surnage mon amour-propre à l’aube de cette nouvelle recherche d’emploi.

Les échanges dureront encore un peu, et nous nous quitterons courtoisement. J’apprendrai par mon ami qu’à la réunion suivante, elle annonçait à l’équipe que mon profil n’était pas retenu. J’avais oublié à quel point le marché de l’emploi transforme les travailleurs en ressources, et qu’il n’aime pas qu’on tienne tête à sa force irrésistible… Drôle d’époque pour se reconstruire.

Dehors, c’est l’eau qu’on met à bouillir.

– Rémi

Pretium doloris

Le port altier baisse les yeux sans pour autant hurler au naufrage. Est-ce que le corps se sait condamné ? un souffle insondable émane de la bête. Les humains alentours se désolent, inventent mille empathies pour donner le change : après tout c’est l’âge, oui c’est bien triste, mais que voulez-vous… c’est à se demander quel spectacle est le plus lugubre.

L’animal ne rend pas les regards, fixe le sol. Les pattes accusent un léger tremblement, avant que la carcasse ne revienne à elle. Le chien s’en va finalement s’échouer un peu plus loin, dans une lassitude toute canine. Il emporte avec lui le temps, qui s’affaisse péniblement.

– Rémi