Tous les articles par Rémi Lemaire

Le témoin

Nous l’avions pris jadis — pour sceller notre abri,
Petit dieu végétal, témoin de nos aurores,
Mais vint le temps du froid, des mots jetés dehors,
Et tu dis : « Prends-le, garde-le, c’est ton prix. »

Je le traînai plus loin — jusqu’à Marseille, exil,
Sa sève s’obstinait, grouillante, infecte et vive.
Il ne mourait jamais — sa survie me poursuive,
Un vestige d’amour, un reproche immobile.

Une nuit, las, je l’ai laissé dans la rue.
Un voisin restaurateur le prit, fier, triomphant ;
Son tronc, chaque matin, me clouait son affront.

Souvent j’ai voulu le voler, l’abattre nu,
Mais l’arbre a depuis disparu, sans bruit, sans lien.
Et ce rien m’a rendu le silence du matin.

– Rémi

Oui mais non.

Ce texte a été généré par intelligence artificielle. Si cette histoire a bien existé, si je l’ai modelée par prompts successifs pour en faire un sonnet qui me convienne, ce n’est pas tout à fait moi qui vous parle de ma vie.

La question ici n’est pas de savoir si c’est bof ou bien, je laisse ça à la discrétion du lecteur. J’aimerais simplement vous livrer mes pensées en tant qu’auteur.

Tout d’abord, je savais que j’aurais recours un jour ou l’autre à l’IA. L’idée était d’expérimenter, d’approcher une technologie en progression pour en apprécier le vertige de ses possibilités, couplé à l’enivrement de l’écriture. Si un jour j’ai des ambitions narratives plus poussées, j’y recourrais certainement comme compagnon d’écriture. Mais avant, il me fallait défier la bête sur le terrain littéraire et poétique.

Ensuite, pourquoi cette histoire ? Parce qu’elle me bouffe depuis un an, et que je ne suis pas capable de la sortir autrement pour le moment. Triste et absurde, je peux vous la conter à l’oral mais pas en faire une transcription écrite actuellement, pour une foultitude de raisons

« Alors, heureux ? » Pas vraiment. Malgré mon accompagnement, l’intelligence artificielle a accouché d’un texte – à mon sens – profondément vain. Si techniquement, le contrat est rempli, l’exorcisme n’a pas eu lieu. Il n’est même pas ici question de mérite, ou de qualités littéraire : je fais ce commentaire d’expérience, et en me basant sur mon rapport à l’écriture. Certaines peines, certaines peurs doivent être draguées et remontées lentement à la surface. La démarche est rugueuse, l’ambiance âpre, avant que l’art ne se fraie un chemin et sublime avec fatigue ce qu’il adviendra.

L’émotion artificielle n’aura donc pas sa place ici.

– Rémi

Le Chemin du marais calme

Pour mes vingt ans, j’ai souhaité avoir un animal de compagnie ; un chien, un Scottish Terrier, Guinness, pour être plus précis. S’il y eut des voix étonnées qui s’insurgèrent, elles s’évanouirent rapidement face à la pulsion de vie que représentait cette petite chose.

Fin juillet 2025, quatorze ans plus tard, Guinness cessa d’exister. Nous primes des chemins différents, et il fallut décider du sort de ses restes. Depuis plusieurs semaines, ses cendres se dispersent donc au gré de là où elle a vécu.

Malgré ma guimauverie, je sais que je n’aurais pu vivre avec sa tombe. Il ne me faut que quelques reliques ; le reste sera rendu au vent et à la terre.

Et puisque nous sommes nos souvenirs, il me paraissait important de signer une élégie. Celle-ci fut lue à la Campagne Pastré, où Guinness de son nom complet Guinness du Chemin du marais calme nous promena souvent.

Puisse-t-elle continuer de se perdre à jamais, comme elle l’a toujours fait.

Imaginons un panorama.

Guinness, tu étais tu es ? un être simple ; c’est le monde autour qui te complique la tâche.

Une petite pantoufle charbonneuse, fraichement débarquée de Montélimar, qui se retrouve au beau milieu d’une colocation encore adolescente.

En 2011, je revenais d’années universitaires décevantes, avec une épilepsie encore vivace. Et pourtant j’avais fini par accéder à une forme d’équilibre, qui m’a motivé pour mes 20 ans à demander un chien. Une volonté de perpétuer l’héritage familial, oui, mais je me savais désormais prêt à prendre la responsabilité de quelqu’un d’autre que moi.

Certes j’avais déjà eu un chien auparavant, mais tout est différent quand on est seul aux commandes. Quand on est seul responsable. J’étais fier, si fier de t’avoir avec moi.

Je ne t’ai jamais considéré comme un enfant, mon bébé, ou une ineptie de ce genre. Tu étais trop indépendante pour ça, le sentimentalisme n’avait pas sa place dans la relation. Cela a fait de nous des partenaires au long cours.

De ces deux premières années, je me rappelle la lente et longue éducation à laquelle tu as eu droit. Il faut dire que je faisais tout à l’instinct, et que tu me le rendais bien. Deux bêtes pas très malignes, impétueuses, émotives dans notre rapport au monde.

Et puis qu’est-ce que tu pissais… C’est sans doute à cette époque que j’ai vraiment compris les subtilités d’une machine à laver.

Mais tu as grandi et moi aussi.

Aujourd’hui encore il m’arrive de raconter comment tu as survécu à ton premier carrefour, ton premier marché de la Plaine sans laisse. Tu n’imagines pas à quel point j’étais fier de toi… je suppose que dans ces moments, la mémoire est particulièrement sélective, qu’il s’est passé d’autres choses, mais toutes ces petites victoires… on pourrait appeler ça « La Revanche de la pisseuse ».

Tu as vécu 14 ans. Ce discours en durera nettement moins. Mais j’avais besoin de revenir sur ces premières années parce qu’elles aident à comprendre notre dynamique.

Jusqu’en 2017, ç’a été toi et moi et la Coloc’. Malgré toi, tu es devenue la mascotte de beaucoup d’adulescents. Une présence plus ou moins discrète, mais la promesse d’un duo, quand les gens se rendaient rue Imhaus. Les colocataires allaient et venaient, mais nous étions les tauliers. C’était une époque, de celle que l’on chérit quand vient la mélancolie.

Puis le Québec, la première grosse séparation. C’a duré un an et demi. J’avais beau te savoir heureuse à Briançon entouré des chiens de ma mère, j’aurais tellement voulu t’emmener çà et là dans le pays québécois. L’été indien c’est bien, avec deux truffes c’est mieux.

Après nos retrouvailles, les destinations pourraient juste se lister, tant les gens qui m’écoutent aujourd’hui n’y ont pas forcément pris part : Boulogne-Billancourt et son chômage, Angers et son confinement. Il n’y a qu’à Nantes que nous avons toi et moi recroisé des amis de Marseille et Paris : nous tous avions vieilli, l’époque était différente, plus fragmentaire.

C’est vers 2022 que les problèmes de santé ont commencé. On a beau s’y préparer, l’impuissance reste la même. C’est ton ouïe qui a lâché la première ; l’endurance a diminué, puis ce sont tes yeux qui galéraient. Je pourrais aussi parler des aspects plus pipi-caca, mais après tout il fallait bien entretenir ta réputation.

Tu n’as pas lâché. Je ne t’ai pas lâché. Les promenades demeuraient, quitte à ce que tu termines dans mes bras ou ton sac de transport. Je voulais que tu continues de vivre, de sentir l’herbe fraîche sous tes poils. J’allais être là jusqu’au bout pour toi, qu’importe le coût des médicaments, les désagréments au quotidien, les heures des balades qui se multipliaient…

Mais on ne se parlait plus. Notre communication, jadis omniprésente, n’était plus. A de rares occasions, tu venais te blottir contre moi, à la recherche d’une présence rassurante ; autrement, tu séjournais désormais dans un monde d’où je ne pouvais te ramener.

Tu n’as pas lâché. Je ne t’ai pas lâché. Le combat a duré trois ans. J’étais fier, même les derniers mois, de te présenter à mes amis et que tu nous accompagnes dans des balades et des randos. Qu’importe si tu ne finissais pas le trajet. Je te ramenais toujours.

Mais, ce mois de juillet, tu as fini par mettre les voiles. Tu aurais pu prévenir quand même, on a tous bien pleuré. Alyzée m’a posé mille et une questions existentielles sur la vie et la mort. Avec Mamie, on a fait comme on pu pour que les choses se fassent rapidement, sans chichis. Et rapidement, tu m’es revenu sous la forme de poussières, dans une horrible urne en forme de poisson rouge.

T’as beau être un chien d’appartement, tu n’es pas faite pour vivre dans une urne, Guinness du Chemin du Marais Calme. Tu as vécu dans un paquet d’endroits différents, rencontré une foultitude de zigues en tout genre… Et surtout, tu n’as jamais su tenir en place. Voilà pourquoi tu mérites une dernière balade.

Voilà pourquoi tu reposes aux deux Colocs, à Briançon, à Hyères, à Nantes, à Montech. Et voilà pourquoi, aujourd’hui, tu reposes à la Campagne Pastré. Parce que c’est l’une des premières sorties en pleine nature que nous avons pu faire, toi et moi, à l’aube de la vie qui nous attendait, ensemble.

Tu n’es plus là désormais. Je vais tâcher d’assurer en attendant qu’on se recroise, un de ces quatre. Merci pour ce que tu m’as permis de devenir, merci pour les truffes dans le dos, merci pour les jappements tandis que j’empoignais la laisse. Merci pour avoir été mon amie, pendant tellement d’années.

Le Chemin du Marais calme est droit devant, tu ne peux pas le louper.

– Rémi

Une pièce dans la machine

Petite expérience, sur une quinzaine de jours. Elle s’interrompit naturellement quand je me rendis compte qu’un mal-être rampant contaminait voire stérilisait mon écriture. J’ai alors posé la plume, et contacté un thérapeute : cette fois, je ne m’en sortirai pas seul.

Jour 1

Mille tournures fatiguées me viennent en tête… En fait, on tourne plus autour de quatre-cinq : c’est dur de reprendre. D’autant que je suis déjà revenu, en soi, une fois. Mais les circonstances étaient différentes ; j’étais alors quelqu’un d’autre. Je m’efforçais d’infuser dans mes textes de l’esprit, de la poésie, voire de l’espoir les grands jours. Tout autour, mon monde brûlait, mais je trouvais ça si romantique… Ça allait avec le personnage ; ça n’a pas réussi à la personne.

Aujourd’hui, il y a… ce paragraphe. C’est un début.

Et c’est si laid. Sans exercice, sans effort, sans considération, ma vie intérieure se flétrit. Ma mémoire, pis encor, mon vocabulaire reculent dès lors. Des pans entiers de l’existence décrochent, s’arrachent de ma chair dans un soupir sourd.

Peut-être fallait-il en arriver à ces extrémités pour secouer mon derche de causaliste. J’y ai perdu quelques belles années au passage, répétant jusqu’à écœurement des modèles viciés, qu’ils soient familiaux ou propres à mon chemin.

L’écriture, d’aussi loin que je me souvienne, a toujours été un moyen et non une fin. En stimulant et développant mes sensibilités artistiques, elle a entretenu cette pulsion de vie qui tenait tête à ces flammes intimes, comme des marées tranquilles. Aussi, lorsque j’ai choisi de poser le crayon, je me suis rayé de la vie. Oh j’existais encore en tant que compagnon, que fils, frère, neveu, ami, salarié… Je donnais la réplique, m’efforçais d’être là où on m’attendait. Ces relations sont devenus les derniers miroirs où je m’entrevoyais, avant que les cendres ne finissent par les recouvrir à leur tour.

Cet article ne règlera pas tout, loin s’en faut. Mais pour moi, il est le premier d’une longue série vouée à raviver le dialogue intérieur de votre serviteur. Et cela se fera avec de la régularité, pour qu’à nouveau j’ai des petits gribouillis plein le cerveau.

Et cela arrive avec cette première pièce dans la machine.

Jour 2

Nous y (re)voilà : après les grands discours, il s’agit de les appliquer. Occuper l’espace. Pas par angoisse du vide, non : pour se mettre en jambe. Cultiver l’effort, rétablir l’habitude, et tout un tas de mantras qui vont de soi… à moins que.

En matière d’écriture, j’ai toujours été du camp de l’inné. Des gens savent écrire, d’autres non. À l’époque, on me disait que j’écrivais bien ; j’étais donc un génie. Toute sortie, toute production devait alors être soupesée, pour entretenir le mythe. Il ne s’agirait pas de détromper une audience d’une quinzaine de personnes, quand même…

Alors j’attendais souvent, des fois longtemps, pour avoir quelque chose à dire et le formuler joliment. Cette exigence a les défauts de ses qualités : on écrit moins, et on ne s’autorise plus l’expérimentation à moins qu’on la considère exceptionnelle – bonjour le melon. Bien sûr, j’ai continué sur certaines périodes à prendre des notes, des fulgurances qui me venaient en tête. Mais sans un peu de rigueur, ces assemblages abscons finissaient par s’apparenter à des reçus que l’on sort de ses poches un lendemain de soirée arrosée.

Cette écriture épisodique et sinueuse me donnait en outre une allure insaisissable, voire douée. Avec le recul, il me semble que j’avais surtout peur de déplaire. Alors je me suis vautré dans mon inné, et les années ont passé. Certaines personnes qui n’écrivaient pas si bien que ça ont appris deux-trois trucs, chacun a vécu et grandi plusieurs années durant, jusqu’à me rendre compte que mon unicité était bel et bien derrière moi. Blessure d’orgueil dont je me suis dans un premier temps remis en convoquant la posture du vétéran, me cantonnant à des rôles bien plus confortables de relecteur occasionnel. Mais je ne trompais personne, et moi le premier… d’autant plus que pendant tout ce temps, une graine avait germé en moi. Celle d’un récit et de personnages à part entière, marquée d’une vraie ambition littéraire.

Il y a donc une perspective, au-delà de ces geignardises. Tâchons déjà d’aller jusqu’au bout de l’expérience, ici et maintenant.

Jour 3

En 2020, je suis devenu prestataire en rédaction technique. Je n’imaginais alors pas à quel point ma perception de l’écriture évoluerait. Plus que dans toute autre expérience jusqu’alors, les mots ont disparu pour faire place à du contenu. Les écrits ? des prestations. Tout s’est ainsi lentement gâté, avant que je ne prenne la pleine mesure de ce dans quoi je m’étais fourré.

J’ai poursuivi mes études en jonglant entre un idéalisme sur le retour, et un handicap rampant. Et puis il a bien fallu travailler, trouver des sous quelque part en faisant quelque chose. Si le résultat est loin d’être honteux, la vie professionnelle, elle, me laisse songeur.

Ou bien c’est juste un brown-out.

Où sont passé mes cookies de quand j’étais petit ?

Jour 4

Hier jeu de rôle, ce soir théâtre d’improvisation… de loin, cela donne l’impression de courir après les identités.

Et pendant ce temps, la posologie du traitement qui augmente, comme pour mieux m’anesthésier.

Je me souviens quand j’ai appris le sens du mot vivoter. C’était il y a longtemps ; à l’époque, tout cela paraissait si abstrait. Nous aimions la nuit, parce qu’il nous fallait être le jour. Cette flamboyance renversante l’emportait sur tous les pauvres chagrins du moment.

Désormais… je tiens beaucoup, comme une fonction rémanente. Nul instinct de survie, nulle combativité ; seulement de l’endurance, les dents serrées.

Jusqu’à avoir quelque chose à dire.

Jour 5

Tard le soir, après le théâtre d’improvisation, je marche quelquefois une quarantaine de minutes jusqu’à mon domicile. Je longe principalement le boulevard Sakakini, où vrombissent encore quelques engins énervés de ne pas encore avoir atteint la ligne d’arrivée.

Hier, je patrouillais donc. L’occasion de réfléchir à ce retour timide dans l’écriture, et à ses retombées tandis que je chute encore et encore, chaque jour un peu plus, dans le décor.

Le constat oscillait entre le défaitisme et la sévérité. D’ordinaire si prolixe, j’accouche chaque jour de quelques lignes avec grande difficulté. Chaque jour, me voilà à ramasser le morceau nouveau d’un miroir fatigué, dans le but de retrouver un reflet, une substance.

Je maugréais donc, pas après pas, jusqu’à atteindre un pair ensommeillé et sa fille. Celle-ci semblait tout juste débuter une nouvelle nuit, bien à l’abri de tous les maux du monde. Le père regagnait son immeuble, la victoire tranquille ; ça ne devait pas être la première fois.

Cette vision m’emplit d’une bouffée d’espoir. Comme si, de vétéran à bleusaille, on venait de me rappeler que dans la vie, il n’y a pas que des batailles.

Jour 6

Aujourd’hui, randonnée. Marcher d’un point A à un point A, en profitant au passage de quelques panoramas. Les regards se tournent vers les lieux-dits, les endroits ; je peine à les identifier. Mon monde se délite, est-ce bien le moment pour donner des noms à quelques briques ? Depuis la crête, mes yeux préfèrent suivre les ombres portées. Le paysage entrevoit alors un formidable ocelot, qui se réfugie rapidement dans le feuillage.

Jour 7

La bonne posologie d’un traitement n’est pas chose facile. Ces dernières semaines, ma neurologue joue au petit chimiste ; en résulte un patient décidément très patient qui oscille entre abrutissement et ahurissement.

La pensée est comme bloquée, la parole s’empâtant de concert. Les autres semblent atteindre un niveau stratosphérique de conscience, tandis que l’on peine à expédier les tâches courantes. J’en viens quelquefois à regretter mon opiniâtreté, quand cette épilepsie était encore pharmacorésistante : j’ignore comment mener le combat désormais.

Tout est si ouatée… nul besoin de cellule capitonnée.

Jour 8

Ma mère me questionne sur la décoration de ce nouvel appartement. Elle ne pense pas à mal, mais elle n’imagine pas les souffrances immobiles qu’elle titille.

Décorer, c’est dépasser l’aspect utilitaire et afficher une vision de soi, des goûts, des préférences. Autant de tâtonnements : je ne sais plus qui je suis, ce que j’aime, et où je souhaite me rendre. Dès lors, qu’afficher ? ma déco’ actuelle, je la traîne depuis 2012 de lieu en lieu, comme un souvenir d’une époque, et de la légèreté qui l’accompagnait.

Pour autant, et sans sombrer dans le matérialisme, il est précieux que son milieu de vie nous corresponde. Cela a débuté avec ce nouvel appartement (histoire de trancher avec l’hibernation du précédent), et cela s’est poursuivi hier avec une première visite chez la fleuriste.

Je ne sais si c’est par phobie sociale ou anxiété économique, mais je rentre rarement dans une boutique. Le geste était d’autant plus sympathique par sa spontanéité. J’en suis ressorti avec plusieurs fleurs et du terreau, de quoi ravir mes jardinières. Après tout, quitte à avoir autant de fenêtres, autant afficher une jolie vitrine depuis le dehors. Peu importe si la moitié d’entre elles caneront d’ici deux mois : tout ça fait partie d’un cycle. Et à tout prendre, c’est mieux que de tourner en rond.

Jour 9

Cela devient un rituel. Un rituel mal fagoté, mais un rituel.

J’avais lu quelque part qu’il fallait trois jours pour créer une habitude à court terme, et vingt et un pour viser quelque chose de plus pérenne. M’épancher par fulgurances n’est pas ce dont je rêvais pour ce blog mais, eh, s’il faut en passer par là. Je reviendrai vers un thérapeute un jour ou l’autre… pour le moment, je me satisfais d’avoir rouvert une vanne : c’est bon de boire un coup.

Prochainement, j’associerai à chaque jour un petit défi d’écriture, histoire de me décentrer un peu. Puis on passera à des contenus plus ambitieux, qu’il s’agisse de bloguer comme avant, ou alors de proposer des formats de fiction plus inédits. Tourner en rond dans une cage ne m’a jamais vraiment réussi ; autant décrire le paysage, en attendant de trouver cette fichue porte.

Jour 10

La fatigue oculaire, c’est quelque chose. Rien que chez moi, j’ai huit écrans différents. Ma réalité passe de l’un à l’autre, avec détachement, alors que l’oubli veille.

Les choses ne sont pas devenues plus complexes ; elles ont juste gagné en présence.

Je ne parle pas de l’infobésité, du droit à la déconnexion. Enfin si, mais pas que. Il y a derrière un épuisement généralisé que ni la lecture, ni le sport ne me permettent de totalement dépasser.

Et l’écriture alors ? aha, très drôle.

Jour 11

Jardinage et recherche d’emploi : le terreau idéal.

Jour 12

Une journée bien remplie. L’étreinte se dessert, pour laisser entrevoir quelques paysages inédits. De nouvelles erreurs pour un peu de vie ?

Jour 13

Tout s’écroule lentement. La main reste suspendue au clavier, comme si ne pas écrire la suite de cette phrase pouvait tout arrêter.

Pas vraiment. Plus vraiment ; la fin débute.

Jour 14

Je parle tant, toute la journée… que reste-t-il à écrire ? Le silence, je suppose.

Jour 15

Chancèle, chancèle,
Ce serait dommage
Que tu n’aies pas d’ailes.

Chancèle, chancèle
Il reste à bousiller
On ne reste jamais tel quel.

Rémi

Port franc

11.05 : Par ailleurs

La première journée est immanquablement celle du départ. Pourtant, le decorum ne laisse rien paraître : tout est encore bien à sa place. Il n’y a guère qu’une grosse valise qui pourrait suggérer un ailleurs. Autour, quelques visioconférences, L. qui s’affaire ; un plan suit son cours. Et il s’applique dès 10h30, presque par surprise, quand nous prenons le large définitivement, pour quelques temps.

D’abord le tram, puis une navette, avant l’attente. Sur le chemin, on repense au quotidien vachard dont on s’extrait, et à ce qui nous meut. Le Portugal, c’est avant tout une destination prévue de longue date, où le souvenir le dispute au désir. A croire que c’est en partant que nous aurons une raison de revenir… et ça tombe bien, puisque le dédale de l’aéroport nous opposera une dernière résistance par ses innombrables étapes et points de contrôle… jusqu’à ce que nous touchions terre, pour enfin nous dérober.

Il y a dans les voyages en avion et surtout dans le paysage qu’ils proposent une quiétude : celle d’un ciel qui surplombe les nuages, et qui évoque une frontière inédite. Qu’importe l’apparat low-cost de notre vol, nous ne pouvons nous empêcher de songer à ce que nous laissons derrière, et ce qui désormais nous gagne. 

À peine apercevons-nous les premiers paysages lusitaniens qu’il nous faut nous poser et regagner un énième sous-sol ! le métro lisboète requiert en effet deux lignes pour atteindre son centre-ville : l’Orient (linha vermelha) puis la Caravelle (linha verde). Un plan simple ; toutefois…

Après avoir frayé avec les incidents techniques locaux, qui n’ont rien à envier à nos propres gauloiseries, le Living Lounge Hostel nous ouvre ses portes. Rapidement, nous prenons connaissance des agréments et autres commodités dont nous pourrons profiter au cours du séjour. Nous y avons mis le prix, mais nous avons bien choisi : cette auberge de jeunesse a tout pour nous plaire. Et pourtant, nous peinons à y croire, tant nous nous économisons au quotidien : pareil plaisir n’est pas commun… c’est presque soulagé que nous partons moins d’une heure plus tard pour le “Fado em Si”, un restaurant où les mets s’entrecoupent de morceaux un peu plus musicaux.

Jusqu’ici, j’ignorais tout du fado : ce chant populaire portugais, né de la rencontre de chants de marins et de musiques de rue venues du Brésil. Pouvait-on faire plus typique pour notre première soirée ? En chemin j’aperçois la ville, calme et vivante à la fois. Je ne sais pas à quoi m’attendre, j’ai hâte. Mais les yeux restent attentifs au GPS, jusqu’au restaurant. Parmi les premiers arrivés, nous choisissons avec grand soin notre table : il s’agit de ne rien manquer du spectacle. 

La nourriture précède le premier concert. Cela fait bien longtemps depuis ma dernière morue. L’océan n’est pas loin, nous l’avons salué en chemin. Puis la lumière faiblit, et le premier fadiste entre en piste. Dans son sillage, un guitariste et un mandoliniste ; tous savent ce qu’ils ont à faire. Alors ils jouent, le temps de trois chansons. Le chagrin qui nous embrume tous ne connaît pas d’équivalent français : il s’agit de la saudade, un sentiment complexe où se mêlent mélancolie, nostalgie et espoir.

Lorsqu’une seconde artiste viendra chanter, elle évoquera à son tour ces grands thèmes chers au fado :  l’amour inaccompli, la jalousie, la nostalgie des morts et du passé, la difficulté à vivre, le chagrin, l’exil…

Au troisième et dernier passage, la fadiste nous emportera tous. Je ne songe même pas à empoigner ma caméra pour immortaliser l’instant, il y a tant à vivre maintenant. Quand les dernières notes s’évanouissent, nous regardons penauds la fadeur nouvelle de nos assiettes.

Une douce fatigue accompagne le retour à l’auberge. La nuit tombée, les rues du centre-ville semblent s’éveiller une seconde fois. Elles bruissent, et la foule se renforce à chaque intersection. Lisbonne n’a pas encore eu vent de notre présence. Elle ne nous remarque pas, alors que nous savons déjà qu’au cours des prochains jours, nous n’aurons d’yeux que pour elle. 

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12.05 : Première incursion

Notre premier réveil est hors du temps : le décalage horaire nous exhorte à nous lever bien trop tôt. Gare ! Il nous faudra des forces pour mener à bien l’exploration. 

Quelques deux heures après, nous savourons le petit déjeuner préparé par nos hôtes. Après quelques crêpes et son lot de tartines, nous préparons le paquetage avant de nous mettre en route. Plusieurs étapes nous attendent, avant que le WE ne déverse encore plus de touristes. 

Direction donc le quartier Cais do Sodré : autrefois un endroit parmi les plus défavorisés de Lisbonne, aujourd’hui l’un de ses lieux les plus tendances. Ses murs colorés nous rappellent Trentemoult, le soleil en plus. Je peine à prendre conscience que nous arpentons une ville, qui plus est une capitale : tout semble simple, presque accessible. Mais ces pensées n’iront pas plus loin, tandis que nous embarquons en direction d’un autre quartier, celui du Belem. 

Le train qui nous y emmène à des allures de RER, la pisse en moins. La ville s’étire, se dévoile ; on devine une croissance complexe, où le tourisme n’est finalement qu’anecdote.

Descendus à Alges, nous remontons l’avenue Brasilia jusqu’à apercevoir la Torre de Belem. Fortification ayant initialement pour but de défendre la ville, son accès est rendu possible par un modeste ponton. De là, cinq étages accessibles via un unique escalier en colimaçon. Pêle-mêle, on y trouve des canons, une chapelle, un âtre, et une plâtrée de damiers. Un touriste évoque même une gargouille en forme de rhinocéros, que je peine à identifier. Il faut dire que la foule est dense, comme contenue dans cette pierre de cinq cents ans d’âge. Tout semble glisser dans ce lieu ratissé par le sel et le vent… Le vivant n’y a plus sa place depuis bien longtemps, ne subsiste que la poigne des faiseurs. 

C’est songeur que je toise l’édifice, alors que L. déploie son attirail en vue d’en faire une aquarelle. De l’extérieur, on réalise que la tour entière est parsemée de cordes torsadées sculptées à même la pierre, lesquelles forment même un nœud sur l’une des façades. De ces détails, ma douce fait de la couleur. Aux alentours, des bosquets d’arbre présentent leurs respects au nouvel édifice. 

Après avoir créé, nous nous déplaçons. Direction le Mosteiro dos Jerónimos, l’une des visites touristiques les plus importantes de la ville. Les deux monuments sont reliés par des petites rues où chaque bâtisse craquelle et resplendit à la fois, comme emportée par les vives couleurs qui les vêtent. 

Sur la route, nous apercevons au loin le musée de la marine et sa décoration minimaliste (une ancre) et le Padrão dos Descobrimentos que je confondis pour le Farol – voilà qui m’apprendra à ne pas réviser mon portugais. Mais il est encore trop tôt pour marquer une halte, et nous attendons patiemment notre tour pour pénétrer le monastère. 

Au-delà des proportions monumentales du cloître, c’est bien dans la générosité de sa confection que nous appréciâmes notre visite. Jamais l’on ne vit autant de voûtes à croisée d’ogives que ce midi-là… ce ne fut toutefois pas dans les lieux de culte que se rassemblèrent la plupart des fidèles, mais bien dans les gogues ; comme si le vivant avait désormais bien du mal à réinvestir ce monde empierré… Que voulez-vous : il ne fait pas bon être vestige parmi les ruines.

Au bout de cette seconde visite, la fatigue nous rattrape. Fort heureusement, nous pûmes récupérer chez un petit camelot des cerises et des abricots, avant de les déguster à l’ombre du Jardim da Praça do Império.

Un poil lassés par ce tourisme de masse, je propose à L. de nous esquiver au jardin botanique de Belém, misant sur sa grande variété de plantes et sa beauté paisible. Le pari semble réussi, puisque nous croiserons majoritairement des paons, des paonnes, et des oies. Déambulant au hasard, nous atteindrons même une serre où poussent des caféiers. Mais c’est au lagon des serpents que nous marquerons une vraie halte. Le temps pour moi de réaliser que mon appareil photo n’est plus, alors que L. capture un nouvel instant. Au cours de ces longues minutes, la nature nous fixe ; un air lourd et chaud nous accompagne. Une sittelle s’active, entre deux criaillements. L’esquisse achevée, nous prenons finalement congé.

C’est un retour qui se fera attendre, tant il faut composer avec les transports en commun, la foule et la condition humaine. Lisbonne est définitivement touristique, il y fait bon vivre et elle reçoit avec plaisir. Encore faut-il y trouver sa place, ne serait-ce que le temps d’un séjour.

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13.05 : Plonger dans le grand bain

Après une première journée sur les chapeaux de roue, nous décidons d’y aller plus en douceur. Las ! C’était sans compter sur une classe de petits Français, bien décidés à engloutir la moindre crêpe de l’auberge de jeunesse… salauds !

En route vers la station Oriente, le métro s’échappe d’un tunnel et nous égare dans la lumière lisboète. La moindre bâtisse évoque la couleur, à mille lieux des gris franciliens. Comme il fait bon vivre ici…

Au bout de quelques minutes, nous émergeons pour nous retrouver au sein du parc des Nations, quartier créé pour accueillir l’Exposition internationale de Lisbonne de 1998 « Océan avenir de l’humanité ». Une formule ma foi fort à propos, puisque notre destination n’est autre que l’Oceanário ; L. l’avait jadis visité, et était ravie d’y remettre les pieds.

Si la billetterie et le magasin de souvenirs se situent sur la terre ferme, l’aquarium en lui-même est « posé sur l’eau », dans un bassin donnant sur le rio Tejo. L’accès se fait via une passerelle, donnant rapidement sur un vaste aquarium, observable sur deux niveaux. Raies, mérous, requins, thons et autres poissons-lunes baignent ainsi dans l’équivalent de deux piscines olympiques, sous l’œil ahuri des petits et des grands. Parmi toutes les espèces que nous observons, les bancs de poisson nous fascinent, tant leur masse semble dirigée par une conscience unique à chacun de leurs mouvements… Aussi vaste soit le bassin, on peine à croire que ce volume suffira pour étancher une telle soif de liberté.

Aux alentours, quatre écosystèmes sont représentés : 

  • l’aile “Antarctique”, avec ses manchots et ses gorfous.
  • l’aile “Océan Indien”, avec ses oiseaux exotiques, ses poissons exotiques de toutes les couleurs, ceints de récifs coraliens bioluminescents
  • l’aile “Atlantique Nord”, avec ses inénarrables murènes (allez brûler en enfer)
  • l’aile Pacifique “tempéré”, qui fut notamment l’occasion de débusquer des loutres et autres requins-chats.

Après avoir écumé la boutique, nous sillonnons les Jardins da Água avant de pique-niquer devant une sculpture de girafe qui me rappelle la Zarafa de Marseille. Les jeux d’ombre et de lumière nous font oublier un temps les premiers coups de soleil, tandis que nous dodelinons de la tête.

Pour ajouter au dépaysement, nombre de Portugais ont revêtu leurs plus beaux cosplays : ils se dirigent à la Feira Internacional, pour participer à l’IberAnime 2023. Le vent chahute tenues et coiffures, alors que nous rebroussons chemin. 

L’idée est en effet de prendre de la hauteur, direction l’un des miradorous lisboètes, sorte de belvédères surplombant “la ville aux sept collines”. Notre choix se porte sur le mirador de São Pedro de Alcântara, à proximité du quartier de Barrio Alto et de l’église de São Roque. 

Pour résumer ce périple, j’emprunterai une raffarinade : “la route est droite, mais la pente est forte”. Au sommet, nous reprenons discrètement notre souffle avant de profiter du paysage. Il faut dire que le point d’observation nous offre une bien belle vue sur le Castelo de São Jorge, sans compter les jardins en contrebas du belvédère. Loin du tumulte, ici les gens se posent et profitent de la musique jouée par quelques artistes de rue. L. en profite pour reprendre l’aquarelle ; de mon côté, je souris du va-et-vient des touristes. L’après-midi coule ainsi doucement, avant que nous n’achetions quelques cartes postales et ne revenions à notre auberge.

Le soir venu, l’Eurovision se rappelle à nous. Comme pour nous rappeler que cette année, nous nous trouvons ailleurs, et que l’Autre c’est nous. Autant de variations qui sont loin de nous déplaire…

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14.05 : rencontrer les vivants

C’est par un doux dimanche que nous décidons de ralentir la cadence, histoire d’arriver à peu près frais le lendemain à Porto. Puisque les derniers jours nous ont permis d’explorer la ville, le jour du Seigneur débutera par une nécropole ! Direction le cemitério do Alto de São João, le plus grand et l’un des plus importants cimetières de Lisbonne, où sont enterrés de nombreux personnages illustres de l’histoire du pays.

Situé au nord de Graça, nous apercevons rapidement l’endroit tandis que nous remontons la rue Morais Soares. En cheminant, nous sourions des devantures bariolées des façades alentour, qui évoquent une partie de Monopoly. Ce sera notre seule visite ce matin : L. a déjà visité le musée de Azulejos – non loin – lors de son précédent séjour. 

Sur place, la surface du lieu impressionne avec ses innombrables mausolées. L’architecture funéraire locale compose avec une végétation centenaire : cyprès, eucalyptus, robiniers, caroubiers, jacarandas… A l’entrée, nous croisons quelques badauds que nous perdons rapidement de vue, sans trop savoir où nous-mêmes nous rendons. Culturellement, c’est bien les vitres des mausolées qui nous désarçonnent : l’intérieur est souvent visible, tout comme le nombre d’emplacements déjà occupés. De même, quand le monument est abîmé, nous détournons le regard par crainte d’apercevoir le bout d’un défunt dépasser d’un cercueil fracassé. Quand la porte est carrément ouverte, nous la refermons par pudeur… peut-être avons-nous tort ? Notre propre culture nous rattrape…

L’endroit célèbre à plusieurs endroits des figures historiques et nationales, sans que leur nom nous évoque grand-chose. L’Histoire, intime et universelle à la fois… Cela donne paradoxalement envie de revisiter le cimetière du Père-Lachaise. Sur le chemin du retour, je réalise à quel point le Portugal est un pays qui m’échappe tout autant qu’il m’accueille. Le voyage ne fait que débuter.

Nous déjeunons à l’auberge de jeunesse ; la marche reprendra bien assez tôt. Nous ne dormons pas, malgré la chaleur qui s’installe déjà en cette mi-mai.

A goûter, nous nous rendons au Mercado da Baixa, un marché en plein air proposant des boissons et une cuisine de rue traditionnelle, ainsi que des produits locaux. L’endroit est en effervescence : la saison touristique débute et l’argent ne se reflète pas que dans les fontaines. L. est joyeuse, elle patrouille à plusieurs reprises entre les échoppes pour trouver de beaux souvenirs à ramener en France. Parmi les breloques, beaucoup de machins en liège et de bijoux de toutes sortes. Les camelots sont souvent francophones et amènes ; le sac se remplit doucement. Comme toujours, je peine à me faire plaisir : à croire que le quotidien est encore trop près… je profite du moment, à ma manière : en offrant une bague à la donzelle, en partageant des pasteis de Nata avec elle. L’après-midi coule doucement, et la fraîcheur des jets soulage la Praça da Figueira tout entière. 

Ce ne sera toutefois pas suffisant : au retour, nous partageons un bol d’açaï, les yeux dans les yeux, l’esprit assommé mais heureux.

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15.05 : Entre (nous) deux

Ce matin, le timing est trop juste pour visiter la cathédrale de Lisbonne. Une fois le paquetage terminé, direction la gare de Santa Apolónia au bout de la ligne bleue, aussi appelée linha da gaivota (ligne de la Mouette).

Outre le fait qu’elle est pavée comme une rue portugaise classique, l’estação a ceci de singulier qu’elle est construite sur l’emplacement d’un ancien couvent. Rajoutez à ça que Sainte-Apollonie d’Alexandrie s’avère être la sainte patronne des dentistes, et vous avez votre lot d’anecdotes à partager d’ici à ce que le train pointe le bout de son nez.

Le trajet n’a rien de bien particulier, et nous observons en frémissant la température augmenter encore et encore jusqu’à attendre la Cidade Invicta, trois heures plus tard.

Depuis l’estaçao ferroviária de Porto-Campanhã, nous remontons laborieusement jusqu’au centre-ville ; la faute à un réseau de transports pas très clair, et un chauffeur guère affable.

Trop occupés à retrouver notre chemin, nous ne prenons pas le temps d’observer ce nouveau tissu urbain, qui a donné son nom au pays… nous nous rattraperons les prochains jours.

La nouvelle auberge de jeunesse, le Porto Wine Hostel, se situe non loin du Jardim da Cordoaria, un petit parc historique à l’ambiance paisible. L’endroit sera idéal pour prendre nos repas parmi les arbres, les plantes et les sculptures.

Après un petit verre de porto en guise d’accueil, nous déballons nos valises et poursuivons nos travaux d’écriture et de peinture. Il y en a des correspondances à honorer ! Mais il est des générosités qui ne peuvent décemment rester sans réponse. 

Au moment de dîner, nous remontons la rue de Cedofeita à la recherche de denrées à picorer. C’est finalement dans un petit snack tenu par un Brésilien que L. m’offrira un plat typique de la ville : la francesinha. Basé sur notre croque-monsieur national, on y retrouve de la linguiça, de la saucisse fraîche, du jambon, et de la viande de bœuf ; le tout est couvert de fromage fondu. En guise de garniture : une sauce à base de tomate, bière et piment, avec un œuf au plat ou des frites en accompagnement. Un pari risqué de la part de ma bien-aimée, en ce que nous partageons cette fois le même lit. Qu’importe, à peine rentrés que nous dissertons déjà du programme des jours suivants ! Les yeux ensommeillés, nous nous doutons qu’il ne nous reste que quelques minutes… en vain : pour la suite, on verra demain.

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16.05 : La ville se livre

Avec un lever à 8h, nous célébrons notre première grasse mat’ du séjour ! Après avoir récupéré nos billets pour la livraria Lello, il est temps d’entamer une longue marche d’environ cinq minutes.

La véritable épreuve consiste à se faufiler parmi les files d’attente jusqu’à trouver son bon créneau. En effet, le lieu s’avère être la première attraction touristique de tout Porto, à la grande surprise d’une L. qui comptait simplement passer par là.

Figurant parmi les plus belles librairies au monde, on devine que ce n’est pas uniquement son style Art Nouveau qui attire l’œil : l’endroit aurait notamment influencé l’univers Harry Potter. A l’époque, J.K. Rowling était une cliente régulière de la Lello et s’en est inspirée pour de nombreux décors de son premier livre (la librairie Fleury & Bott, ou encore les escaliers de Poudlard). Fort bien ! Je m’attendais presque à croiser des potterheads sur leur 31 : il faut dire que les robes et capes noires portées par les étudiants portuans tout au long de l’année ont également inspiré l’uniforme des étudiants de l’école de sorcellerie. 

C’est donc fort logiquement que nous croisons de nombreuses éditions de cette heptalogie. Enfin, nous les devinons, tant nous cheminons laborieusement. L’endroit est à mi-chemin entre le monument et la librairie, et ne convainc jamais vraiment dans l’une ou l’autre de ces incarnations. Victime de son succès, et malgré une entrée payante, le lieu a des allures de fourmilière fatiguée. Bien sûr, sur ses murs, on devine les bustes de grands écrivains portugais : Eça de Queirós, Camilo Castelo Branco ou encore Teófilo Braga. De même, quand on lève les yeux au ciel, on peut apercevoir un impressionnant vitrail recouvrant la surface du toit, sur lequel est inscrit la devise des frères Lello, « Decus in Labore » (« dignité dans le travail »). Avec un peu de patience, nous avons aussi eu l’occasion d’emprunter l’escalier de carmin à double entrée qui a contribué à la renommée de la librairie. Mais l’inconfort de cette visite a donné un tour ingrat à cette découverte, et c’est désabusés que nous nous consolons en admirant le jardim dos oliveiras situé en surplomb.  

L’itinéraire se poursuit, en direction de la rua Miguel Bombarda. L’axe est connu pour ses nombreuses galeries d’art et ses magasins originaux : librairies alternatives, magasins de vêtements rétro, objets au design innovateur… La réalité se dévoile bien plus modestement ; nous nous contenterons de quelques collages çà et là en guise de foisonnement culturel.

Souhaitant échapper aux vrombissements de la ville, nous atteignons les Jardins do Palácio de Cristal. Par l’entrée principale, nous distinguons rapidement le pavillon Rosa Mota – une salle de spectacles dont l’aspect m’évoque le Dôme marseillais. Tout autour, un ensemble de jardins verdoyants et au charme fou ; le lieu offre en sus une vue impressionnante sur la ville et l’embouchure du Douro. 

Nous nous perdons facilement dans ce creuset d’arbres et de plantes exotiques, où l’on retrouve pêle-mêle des fontaines, des chapelles, des étangs, des statues, des coqs, des paons et des petits poussins. Au bout d’une allée, nous découvrons des tables en pierre : l’endroit idéal pour pique-niquer. La digestion se fera au même endroit, sous la supervision d’un goéland. L. temporise finalement la sieste, et sort les pinceaux.

La suite du périple du jour est plus diffuse : toujours dans le quartier Miragaia, nous nous glissons dans d’étroites rues pavées, bordées de maisons mitoyennes et pittoresques. Nous avons en tête de visiter le Palácio da Bolsa. Depuis le jardim do Infante Dom Henrique, l’endroit est scruté par la statue d’Henri le navigateur, illustre personnage de la marine portugaise et des découvertes de terres lointaines.

Las ! Le palais demeure le siège de la Chambre de Commerce de Porto dont l’activité se poursuit dans ces murs, ce qui explique que l’entrée soit filtrée afin de limiter le nombre de visiteurs, et la visite guidée obligatoire. Un peu déçus, nous nous reportons sur la première gelataria venue, avant d’achever nos cornets sur les marches des escadas da Vitória. La liberté et la gourmandise pareilles à celles d’un enfant, nous poussons jusqu’au miradouro non loin pour mieux apprécier le panorama. Ce n’est qu’après cette énième étape que la fatigue l’emportera et que nous nous écroulerons dans notre chambre à l’auberge, histoire de prendre un peu de repos.

Notre estomac nous commandera quelques heures plus tard de mettre un pied dehors. Direction le Bilha Nova, que L. avait repéré depuis quelques temps déjà. Deux serveurs alternent pour nous servir : un dépité, l’autre débonnaire. Curieux mélange, mais qui ne saurait ternir notre bonne humeur ! La bouteille de rouge se vide juste avant de passer aux desserts. Nous repartirons du restaurant ronds et sereins, sans même penser à demain.

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17.05 : Faire le pont

Au réveil, le ventilateur peine à rafraîchir la chambre. Les ragnagnas tambourinent à la porte et s’invitent au voyage : la journée ne va pas être simple.

Histoire de nous mettre en jambes, nous rallions l’avenida dos Aliados afin de profiter du Mercado do Bolhao, situé dans le quartier éponyme. En chemin, nous croisons un grand nombre de monuments, aussi bien civils que religieux, qui montrent un visage plus historique de la ville. Cette authenticité prend la forme de rues pavées s’entremêlant de manière plus ou moins organisée, et où les azulejos sont rois.

Le marché ne date pas d’hier : depuis 1914, on y trouve de la viande, du poisson, des fruits et des fleurs, entre autres produits locaux. Le marché présente plusieurs étages où les commerces sont distribués autour d’un grand patio central. S’en dégage une atmosphère d’un autre temps, que nous observons en sirotant un petit verre de jus bien frais. 

Malgré la fatigue et le vent, les derniers jours passés à crapahuter nous font tenir. Nous suivons aveuglément le GPS vers notre prochaine destination, quitte à ce que celui-ci soit floué par le grand nombre de chantiers en ville. 

Avec ses allures de forteresse imprenable, la Sé do Porto domine la quasi-totalité de la ville de par son emplacement en haut de la colline ; de puissants contreforts sur la façade bordent sa rosace originelle. Fondée au XIIème siècle, restaurée puis agrandie aux siècles jadis, la catedral présente une façade au style roman pour un intérieur baroque. Parmi toute cette dorure, deux pièces traduisent la domination ecclésiastique sur la ville : le maître-autel surmonté d’un impressionnant retable, ainsi que l’autel de la chapelle du Saint-Sacrement. C’est toutefois l’élégant cloître gothique, avec ses beaux azulejos et son panorama à 360°, qui retiendra notre attention. 

A l’extérieur, une statue du chevalier Vimara Peres, héros national, nous salue du haut de son dada. En la contournant par la gauche, nous débouchons sur une esplanade où se trouve o Paço Episcopal qui s’inscrit en complément de la . Au milieu, une colonne rococo y trône phalliquement. En contrebas nous apercevons une fortification médiévale : la Tour de Dom Pedro Pitões. En face enfin, notre prochain point de passage : le ponte Luis I.

Y accéder par le niveau inférieur requiert de descendre plusieurs escaliers, dont je vous épargnerai les appellations le temps d’un paragraphe. Outre des petits voiliers, le Douro est constellé de rabelos : des bateaux traditionnels portuans qui servaient autrefois à transporter les barriques de vin depuis les vignobles jusqu’aux villes voisines. Désormais, la flottille se consacre au tourisme. Plus anachronique encore, un trois-mâts mouille paisiblement à côté d’un navire de guerre. Soit.

Le pont, construit dans les années 1880, affiche une structure métallique de 395 mètres de long ; il relie les villes de Porto et Vila Nova de Gaia. S’il nous évoque un petit quelque chose, c’est peut-être parce que son créateur, Teofilo Seyrig, fut le disciple de Gustave Eiffel (cocorico). Nous l’empruntons les yeux grands ouverts, avec quelques œillades en direction du quartier de la Ribeira : la Vieille Ville et ses maisons typiques se préparent doucement au déjeuner.

Nous avons fort faim nous aussi, mais avant cela, il faudra en passer par la calçada da serra et sa longue pente – encore une ! Cela nous amène jusqu’au Jardim do Morro, un espace de verdure mignon comme tout avec ses arbres exotiques, ses cavités de pierre et de petits bancs bordant les étendus d’herbe. L. tombe d’autant plus sous le charme qu’un duo interprète non loin quelques titres de bossa nova… Le déjeuner se déroule dans un pur panorama, tant rien ne nous échappe : le pont, les quais, les quartiers… l’occasion pour nous de réaliser le chemin parcouru en devinant les itinéraires empruntés les jours précédents. A une centaine de mètres de là, le Mosteiro da Serra do Pilar est en vue, et quelle vue ! Avec son église et son cloître circulaires, nous sommes ni plus ni moins face à une bâtisse des plus remarquables.

La digestion se passe grosso merdo en mode cuisson et au fil des chansons. Toutefois, les menstruations nous feront rapidement lever le camp ; l’occasion d’emprunter cette fois le niveau supérieur du pont et ses soixante mètres de haut. Entre les coups d’épaule et les rafales de vent, gare à ne pas lâcher son téléphone ! En contrebas, le funicular dos Guindais poursuit sa propre route.

Sur le chemin retour, je reconnais la gare de São Bento et l’Igreja e Torre dos Clérigos. La ville a beau être petite, quatre jours c’est court et je sais déjà que nous ne pourrons pas tout voir. Je préfère voir dans ces aperçus plusieurs promesses : le temps aidant, le moment venu, et advienne que pourra.

A l’auberge, le repos et les ablutions ne nous occupent qu’un temps ; il faut poursuivre la rédaction des nombreuses cartes postales. Déjà qu’il nous fallut quelques journées pour identifier l’emplacement des boîtes aux lettres, souvent posées à même le sol (!). C’est aussi l’occasion de remercier toutes celles et ceux par qui ce séjour est arrivé. Une tâche dont nous nous acquittons avec plaisir, dévotion… et procrastination. La langueur a été la plus forte, on verra ça demain.

En fin de journée, nous nous autorisons à flâner dans le quartier. Au menu : chaussettes, librairie jeunesse et carottes. Après avoir zieuté l’Igreja do Carmo, L. décide d’aller dessiner un peu dans le Jardim da Cordoaria. Calée entre deux platanes d’Orient, la voici qui se met à croquer une sculpture de bronze intitulée “Treze a Rir uns dos Outros”. De mon côté, je prends congé et me glisse sous la douche !

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18.05 : sur la plage abandonnée

La journée débute avec une belle prise de tête : comprendre les transports en communs portuans ! La chose n’est pas intuitive, et à force d’ergoter nous nous rabattons sur une plage plus facile d’accès : la praia do Carneiro

A l’estuaire du fleuve du Douro, apparaît une grande digue qui part de la plage et s’enfonce dans l’océan jusqu’au phare du Molhe do Douro que l’on peut rejoindre à pied. Nous préférons plutôt poser nos serviettes, ne sachant estimer la fréquentation de l’endroit. Une fois le camp de base établi, je me mets en quête de pierres pour stabiliser tout ça. L’occasion d’escalader quelques rocailles et d’aller goûter l’eau. L. s’amuse des coccinelles et du bourdon qui volettent autour de mon maillot, dont le motif – des flamants roses – évoque des fleurs criardes.

Il fait bon, le sol est frais et le soleil encore brumeux… autour de nous, quelques locaux pêchent dans des quantités surprenantes : l’un d’eux dépose nonchalamment une anguille d’1m60 sur la plage, tandis qu’un autre joue les Père Noël avec son filet de crustacés à l’épaule.

Mais fi des distractions : il est grand temps d’achever la rédaction des cartes postales ! Entre les baignades et le pique-nique, nous en signerons une quinzaine. Nous battrons toutefois en retraite en début d’après-midi, sous peine d’être transformés en chipo’ par l’astre du jour. Le bus qui nous ramène passe par des voies et des lieux qui nous semblent de plus en plus familiers : la satisfaction nous gagne en cet avant-dernier jour au Portugal.

La cuisson déjà bien entamée, nous refroidissons à l’auberge avant que L. n’aille poster les ultimes missives. Je souris en la voyant s’éloigner par le balcon : cela me semble naturel que la dernière sortie lui revienne, elle qui a rencontré le pays seule il y a sept ans déjà. Chacun voit dans ce pays des choses toute personnelles, et il faut se laisser de l’espace et du temps pour les exprimer librement.

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19.05 : sur le départ

Nous partons de bon matin. Tout est déjà presque prêt : le sac a été savamment préparé hier soir. L’arrêt de bus pour l’aéroport n’est pas loin, nous y avons pensé aussi. L’idée est de quitter en douceur le pays qui nous a accueilli et enrobé au cours de la semaine.

Le Portugal nous laisse quelques coups de soleil et éraflures, que nous arborons bravachement dans un sourire ambigu. 

Les discussions autour de l’après reprennent : vie pro’, mondanités, échéances… La routine, dans tout ce qu’elle peut avoir de structurant et d’aliénant à la fois.

Les trajets se font dans le sens inverse, des décors familiers réapparaissent.

Je me suis toujours méfié des vacances, car leur exécution n’atteint que rarement nos aspirations. Autant soigner le quotidien et s’y épanouir autant que possible, plutôt que de s’aveugler à force de fixer l’horizon.

Il n’empêche que nous l’avons fait : nous sommes allés au Portugal, et pendant huit jours nous avons pris le temps, notre temps. Nous qui évoquions ce pays depuis tant d’années, nous avons concrétisé, ce qui de facto ouvre la voie à d’autres projets, d’autres envies, tout aussi possibles.

Aujourd’hui, nous rentrons en France bardés de souvenirs neufs, de textes et de dessins. Nous mettrons un peu d’ordre dans les photos. D’ici quelques jours, les premières cartes postales arriveront ; au cours des prochaines semaines, nous partagerons nos impressions. Tout ceci dans le seul but d’embarquer les proches avec nous, et de leur donner à voir ce qu’ils nous ont permis de (re)découvrir à Lisbonne puis à Porto. Par la suite, nous l’évoquerons de manière plus anecdotique, à la manière d’un repère ou d’une inspiration. Comme quoi, nous aurons beau aller et venir, certains lieux ne feront jamais vraiment leurs adieux.

– Rémi

Paulette

Chère Mamie,

Comme chaque année, ton anniversaire côtoie la fête des grands-mères. Si l’on rajoute à cela ta neuvième décennie, la célébration est complète !

Bien que je me réjouisse de te savoir si entourée en ce jour, c’est avec une certaine mélancolie que je déplore mon absence…

Il me reste toutefois bien des manières pour me rappeler à ton bon souvenir, dont cette correspondance que j’ai à cœur d’entretenir.

Même si chacune des personnes présentes ne t’évoquera pas forcément quelqu’un ou quelqu’une, sache qu’ils sont tous présents pour une raison : l’amour et le tendre attachement qu’ils te portent.

Nul ne sait jusqu’à quand durent les choses,
Et cela n’a que peu d’importance,
Au regard de la beauté de leur existence.

Je t’aime Mamie…

– Rémi, ton petit-fils

Airelle x Zaromatt : Saison 2

L’illustratrice Zaromatt et moi-même menions un petit jeu créatif : simultanément nous nous envoyons un texte et une illustration, et nous donnons quelques jours pour apporter notre propre inspiration au contenu initial. Le tout sans se concerter, pour créer plus librement. Si je n’ai pas obtenu son accord pour les illustrations, restent les textes… et votre imagination.

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Épisode 1

Vêtu de diodes et d’alcools, Didier perd le fil des évènements. Il ne reviendra à lui que quelques minutes plus tard, au beau milieu d’un bois dont le noir complet ne fait pas un pli. Silhouette hésitant entre le faune et le festivalier, le préadolescent se meut avec douceur pour rapidement se cogner dans un objet volumineux qu’il parcourt avec biture… jusqu’à l’allumer. L’ampoule ravive subitement les environs, au grand dam des locaux et de Didier – le dernier au courant de ses capacités. Le cerveau – notamment – bourré de questions, le zozo tarde à réagir ; il songe à Gulliver et Prométhée, aux nuits qui tombent trop vite ainsi qu’à toutes ces piles usagées qu’il a chez lui. Il fixe incrédule le filament de longues minutes, le temps pour la météo de virer à l’orage…

Ne nous reste plus qu’à espérer que deux-trois idées auront traversé le saoulard, histoire qu’il sorte du bois avec un minimum de casse. Si le Didier n’a que rarement brillé par son intelligence, l’on n’est jamais à l’abri d’un éclair de génie.

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Épisode 2

Malgré le vacarme, l’araignée n’a attrapé qu’une poignée de gouttelettes cette nuit. En lieu et place des vibrations, ne demeure qu’une eau à demi entoilée non loin des rosiers. Sur quelques épines en miroir, la rosée s’attarde et dispense ses histoires.

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Épisode 3

Petit jogging en solitaire. Quelques coquelicots sur le chemin, des jarres cassées. Le sentiment d’être libre, alors que la ville entière semble irisée. Une bruine persistante applaudit chacun de mes pas. J’imagine mes joues, entre le rose et le rouge, que révèle désormais une barbe ratiboisée. Mes poils poussaient n’importe comment, cela étoilait mon visage… j’ai préféré couper court à ce visage en friche, le temps d’une fuite en avant.

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Épisode 4

Cette nuit, la mer largue les amarres… elle prend de la vitesse et s’élance, claque, rebondit contre chaque obstacle ! Par endroits, elle semble se battre contre elle-même, écume aux lèvres. Son fidèle compagnon le vent est lui aussi de sortie ; lui suggère-t-il la paix, le tonnerre ?

Il n’est pas sans savoir qu’à la dernière lune, une étoile a éconduit la petite étendue d’eau… Soit disant qu’elle n’était pas très chaude pour une relation à distance et que, de toute façon, elle était déjà maquée à une constellation. Que voulez-vous, il est des refus qui font plus mal que d’autres, et celui-ci faisait partie de ceux-là. Dès lors et depuis quelques nuits, ce qui ne semblait pas la mer à boire devient toute une histoire. Qu’entend-elle résoudre, cette colère bien vague ? Le ciel est toujours bien en vue, malgré les trombes d’eau déferlant vers le haut. Le jaune des astres se reflète ; seules les lueurs de l’aube l’évanouiront. Il est en effet certains cycles qui ne cessent, pendant que l’amer tourne en rond.

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Épisode 5

Ma foi, le soleil est bien plus agréable quand les touristes s’en éloignent ! Du moins, c’est ce qu’en dit Dupré, un ours adepte de la tranquillité. So long les British, ciao les Italo, et à jamais les Français ! Ne reste sur son domaine que quelques bergers, dont le lent va-et-vient le long des alpages le berce tandis qu’il compte leurs moutons. Ah, comme cela lui a manqué ! Mais il ne faut pas aller trop vite en besogne… une bonne sieste, ça se mérite. Dupré visualise déjà l’endroit idéal : un bout de vallon avec vue sur le cheptel. Il n’aura plus qu’à s’allonger sur un tapis d’herbe encore moelleuse, à côté de cette souche sur laquelle il aime tant se faire les griffes… et les groseilles pas loin, mamma mia… L’ours se laisse ainsi aller, rêvant farniente juste avant de déchanter : quid de l’oreiller ? C’est qu’il n’a plus ses cervicales d’ourson, le vieux bougon ! Qui plus est, le duvet Quechua subtilisé plus tôt à des randonneurs est resté à la grotte…

Nom d’une mouche à miel ! Dupré se vexe mais ne s’avoue pas vaincu : quelques branches de pin devraient suffire. Si l’on peut douter du bien-fondé de cette astuce, l’ursidé n’en a cure et quelques instants plus tard, ressort de la forêt en traînant un pauvre sapin fou- droyé qui n’avait rien demandé. Dupré, n’ayant ces dernières années rien traîné d’autre qu’un vieux rhume, galère. Il s’efforce toutefois : un peu, beaucoup… du moins suffisamment pour que son dos finisse par se kéblo.

Le pauvre ! Spectateur devenu spectacle, ayant péché par le pin… Si les bergers sauront faire preuve de compassion, m’est avis que dans le troupeau une brebis plus proverbiale que les autres conclura, narquoise : “comme on fait son lit, on se couche”.

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Épisode 6

Je retrouve les monts, tapissés de couleurs alpines. Tout y perdure, dans une beauté illusoire. Trônant dans un vieux transat’, je suis ceint d’arbres-mondes qui pépient dans le silence frais du matin. Le chalet où nous résidons pour un temps n’est qu’une écorce parmi d’autres ; ces dernières se répartissent sagement, le long des routes courant le relief.

Qu’allons-nous faire, au cours du jour et demi qui s’offre ici ? Cela importe-t-il véritablement ? Dans ce havre de fortune, ne nous reste qu’à être heureux.

Ici, il y aurait de quoi peindre et peindre encore. Dessiner, déguster, croquer… ce, à tel point que l’objet devient dérisoire. Face aux montagnes invincibles, tout n’est qu’emprunt. Le lit des vallées nous confronte patiemment à nos rêves, avant de nous faire une ultime faveur, en nous ramenant à la fin de toute chose.

Et pourtant… nous durerons encore un peu, jusqu’à abandonner la forme de nos êtres au relief initial.

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Épisode 7

La charrette reste sur la route pendant que je me déporte vers le pré. Un chalet luit au loin, comme pour me rappeler que je ne serai jamais en pleine nature. Le ciel s’empourpre par endroit, quoique blême parfois, comme rattrapé par l’émotion du temps qui passe. Moi et mon poil dans la main nous dévisageons, songeurs ; l’horizon aplanit peu à peu ses volutes colorées, jusqu’à arriver à une forme de chaleur que seules les plus douces lueurs peuvent atteindre. Une brise que l’on croirait tout droit sortie d’un soupir croise mon chemin, le temps d’envoyer valdinguer quelques épis de blé.

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Épisode 8

Le ciel n’est pas n’importe quelle roche. J’apprécie tout particulièrement la qualité de ses sédiments, selon la journée et ses moments. Allons ! Quiconque a jamais pratiqué la coupe d’un nuage ne saurait rester de marbre. Et que dire des horizons qui chaque jour changent d’âge, et dont les strates semblent courir le monde ? Ô jolies collisions de couleur, puissent vos poussières ne jamais cesser d’esquisser l’espace…

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Épisode 9

J’ai un chien qui lui a des peluches qui elles ont la vie dure. À force de bagarres imaginaires avec ces créatures sans défense, l’usure devient intenable ; l’on n’attend alors que le dédain du toutou pour abréger leurs souffrances.

Généralement, je leur confère une seconde vie en les déposant en des lieux de villégiatures, chez la belle-famille ou les grands-parents. Ainsi existe-t-il un lieu normand où s’amoncellent différentes versions d’une même peluche, répondant au (dou)doux nom du “cimetière des éléphants”. il n’est pas rare que la chienne, lors de ses villégiatures, renoue avec ses victimes du temps jadis, à grands coups de succions. Comme si elle prenait désormais garde à leur usure, et souhaitait que cette espèce menacée jamais ne disparaisse.

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Épisode 10

Comme à l’accoutumée, le couple ne fera que se coucher. En ces heures automnales, ils ne pourront compter sur le crépuscule et ses lueurs pour se réchauffer le coeur… sans oublier le rideau métallique qui, déployé, met un terme à tout horizon. Dans la chambre annexe, un être connaît le sommeil et ses premiers cheveux crépus. En émiettant leurs vêtements, les peaux de l’une et l’autre s’apparentent à autant de ceintures et de bracelets qu’elles ne portent plus.

Leurs corps ont-ils tant changé ou bien pas vraiment, voilà une question qu’elles ne posent plus depuis longtemps. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir été heureuses, à croire que ce ne fut pas suffisant. Parmi les amis du couple, on suggère une liaison, une blessure suite à l’adoption ; d’un commun accord ils prennent leur distance, se gargarisent de leur considération. À force d’évoquer leur propre vertu, ils en oublient ces deux femmes sans histoire qui désormais, relèvent de l’inanimé. Comme à l’accoutumée donc, le couple ne fera que se coucher ; l’enfant, lui, rêvera pour trois.

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Épisode 11

La nuit a toujours eu du chien, même qu’il s’appelle Emilien. C’est le genre de clebs que je croise quand j’ai du sommeil en retard, l’oeil morne, les idées noires : il débarque, renifle, inspecte – comme tout cabot qui se respecte. En plus ça m’évite de continuer à causer tout seul. Parce que j’ai beau parler, parler, parler, ça s’évacue quand même plus vite aux WC. Oui, heureusement qu’Emilien est dans le coin. Tout comme mes parents, j’ignore ce qu’il fout de ses journées, mais lui au moins il est pas là pour être ici, si vous voyez c’que j’veux dire. Comme je sais pas d’où il vient, au juste, ben quand il se pointe je lui raconte le virus, le bazar, comment tout est devenu bizarre – il pense comme moi. Emilien semble un gars sûr, alors j’ai fini par lui avouer que j’avais les chocottes : celles dont on parle pas, même sur les réseaux sociaux avec une jolie typo. En fait, je crois que je me pose trop de questions et que je me fous des réponses. Moi c’qui m’plairait, c’est de prendre mes skis et de skier loin, loin, tellement loin d’un paquet de machins et d’une floppée de gens. Mais Emilien pense que c’est pas un bon bail, alors on discute d’aut’ trucs qui me plaisent et que je trouve plutôt balèze : les robots, les torrents, la couleur jaune… là-d’ssus je suis incollable mais je prends bien le temps de lui expliquer doucement, parce que j’ai aucune idée de la mémoire d’un chien – faudrait que je demande à la maîtresse sur Zoom – et que je n’ai pas envie qu’il s’ennuie et s’en aille. J’peux tenir des heures, mais pas trop je crois car quand le soleil est de retour aucune trace du cabot… bien sûr j’suis triste, mais un peu moins que la veille : souvent j’ai des tas d’idées et de projets pour le reste de la journée ! et ça c’est cool, enfin je crois.

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Épisode 12

La vocation de papillon n’est pas propre à chaque chenille. Prenons Vanessa : à rebours du bel avenir que l’on lui promet, la larve s’est attachée à son corps, à sa lenteur… Ce n’est pourtant pas faute d’observer les consoeurs émerger de leurs cocons, mais Vanessa n’a pour ces “pétales de pacotille” que du désintérêt. Vous vous en doutez, les choses sont un brin plus compliquées, et il y a certainement dans ce cœur têtu un peu de peur… Mais pas que : la chenille a les pieds (et les ventouses) sur terre, et entend mener sa propre métamorphose ! Il lui faudra pour cela une formidable énergie, elle le sait : dès lors, Vanessa croque, grignote et ingurgite pendant des jours. La tâche est ardue et les moqueries amères, pourtant et patiemment une chrysalide finit par voir le jour, de laquelle Vanessa ne sortira que bien, bien, bien plus tard…

Entretemps, tout le monde finit par oublier cette larve revêche qui faisait douter tout le monde, même les monarques : “l’évolution oui, la révolution non !”. Chacun poursuit donc son petit bonhomme de chemin, jusqu’au jour où la terre se met à trembler et l’enveloppe se déchirer. Ventouses et mandibules s’agitent en tout sens, que se passe- t-il ? Une forme blanche émerge, puis deux, vient ensuite ce qui ressemble à peine à une antenne… nom d’un scarabée, la colosse que voilà ! De toutes nouvelles proportions s’offrent désormais à Vanessa qui, entre deux barrissements, déploie enfin ses ailes.

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Épisode 13

« Henri, je crois que la cigogne nous a posé un lapin.
– Oui merci, je vois bien. Il jure un peu dans la couvée, non ?
– Uniquement si tu en fais une affaire de poils et de plumes. Regarde-le, si ahuri… il me rappelle un peu ton frère.
– Lequel, j’en ai sei… Oh, non. Non non non.
– Henri.
– Henriette, nous ne pouvons pas le garder, encore moins l’élever.
– Parce qu’il ne vole pas ? Des tas d’oiseaux s’en passent.
– Mais non, mais tu vois bien… bon sang, il a un museau et tellement d’oreilles, de belles cuisses mais aucune aile !
– Quel physionomiste tu fais… Quand tu en auras fini avec tous ces distinguos, j’aurais à ton égard une remarque qui te rendra dingo.
– Je suis tout ouïe.
– Aux dernières nouvelles, tu raffolais d’une saveur que jusqu’ici tu ne trouvais qu’en de rares occasions.
– Oui.
– Faute d’avoir ce qu’il faut là où il faut.
– Oui… Non ! hein ?
– Je te parle de la carotte, banane ! Ça ne te plairait pas de partir à l’aventure avec lui et le reste des oisillons ? Tu leur enseignerais tout ce que tu sais sur les tubercules, et le lapereau serait ravi de te donner un coup de patte pour les déterrer.
– Et l’on nous appellerait… “Le gourmet et les gourmands” !
– Heu oui si tu veux.
– ET ON FERAIT LA NIQUE AUX CORBEAUX !
– Chéri, pas devant les enfants ! »

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Épisode 14

“Rien ne se crée, rien ne se perd, sauf peut-être mon papa. Aujourd’hui que puis-je espérer d’autre, que de le garder au fond de moi ?”

L’enfant marque une pause avant de poursuivre sa rédaction. Le silence par-dessus son épaule, il craint que les mots n’aillent pas plus loin. Pire, qu’il poursuive seul son chemin. Oui, oui, il sait bien que la famille n’est pas loin ; et il y a les amis, aussi. Ces derniers jours, leur bienveillance s’est agglutinée, pour répondre à une terrible béance. Loin s’en faut : l’heure est au mortifère, et l’oubli prendra son temps.

L’enfant enrage devant ses mots, d’ordinaire si capables : ne le suivront-ils pas jusque dans la douleur ? Il a besoin de leur fidélité, de leur justesse, qu’ils témoignent et qu’ils célèbrent ! Pure perte : le rédacteur reste face à l’écrit vain. Il songe alors à convoquer de vieux souvenirs, à partager toutes ces anecdotes qui témoignent avec pudeur d’à quel point ils s’aimaient sans même y penser. Oui, ce pourrait faire l’affaire.

Si seulement il savait les raconter comme son père.

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– Airelle x Zaromatt
Du 05/09/20 au 02/03/21, entre Paris, Nantes et la Normandie

Annecy you again

28.08.2020 – Retrouvailles que Vaille

Vendredi matin. C’est en vainqueur que j’embarque dans mon petit bout de TGV, les reflets de la pluie pour seuls éclats. Ce WE de trois jours est inespéré au vu du contexte et de nos trains-trains respectifs. La pandémie s’ajoutant à la hotte de l’âge adulte, voilà qui augurait une donne kaput ! Mais des âmes audacieuses (Thomas, Arnaud, Nina) parsèment notre effectif, et contre toute attente une alternative fit fi des tyranniques logistiques de chacun. Certes nous ne partions plus une semaine, mais nous nous retrouvions quand même. La destination prenait presque des airs de refuge, à considérer nos moyens de locomotion (un bus, deux trains et deux voitures) ; la chose prenait même une envergure internationale avec un Nono nous arrivant d’Allemagne. Il fut d’ailleurs le premier d’entre nous à atteindre la ville de bon matin, attestant au passage de la morne météo qui nous était promise depuis déjà plusieurs jours. Quitte à attendre quelques heures le second de cordée, le bon docteur se lança à l’assaut de la ville ; les photographies qu’ils semaient en chemin sur Messenger donnait le ton – voire la couleur – dans un bleu blanc gris auquel la Provence ne nous avait guère habitué.

À peine arrivé, un ascenseur émotionnel : Nina ne sera pas des nôtres, accablée de fatigue et de doutes dans cette période pandémique. Son concours déterminant à ce séjour ne restera pas vain, aussi nous recentrons-nous après lui avoir souhaité un prompt rétablissement : il y a des courses à faire ! Deux jeux de société s’ajoutent à la besace, avant de s’atteler à quelques achats d’appoint. Enfin, histoire d’attendre les zozos, Arnaud et moi prenons un pichet de Nonne à une brasserie non loin des AirBnB. La ville quoique sous les flaques offre par ailleurs un premier aperçu charmant, avec son centre historique plutôt préservé et ses drôles de canaux.

Revenu à l’appartement, c’est patiemment que nous attendrons un à un les compagnons de voyage : Claire, Sarah, Olivier, Juliette, Edouard, JC et Thomas. La fatigue du voyage est là mais une certaine tchatche aussi, et c’est joyeusement que les heures s’écoulent passé minuit. Ressasser le passé, commenter le présent, évoquer l’avenir, histoire de coexister à nouveau le temps de quelques mots.

Au moment de se coucher, demain est déjà dans le coin – et les intempéries aussi. L’incertitude règne quant à l’articulation de cette journée pivot. Le harassement l’emporte toutefois : attendons d’être remis sur pieds pour décider comment se dégourdir les pattes !

28.08.2020 – Gras des villes, gras des champs

Le samedi matin est principalement dédié à l’engloutissement du petit déjeuner et à diverses spéculations météorologiques : louer ou ne pas louer ces fameux vélos autour de ce fameux lac ? L’alerte orages et notre incapacité à nous projeter comme paratonnerres ont raison de nos velléités : marchons, mes bons ! Muni d’une carte de la ville, la troupe repue se met mollement en route ; déboutée à l’entrée du musée, elle traverse le centre-ville jusqu’à atteindre l’un des ports de plaisance. L’eau lacustre dévoile alors toute sa transparence face à nos regards vitreux. Sous la pluie, les discussions vont bon train et ne se soucient guère du paysage : le décor semble en effet absorbé par le brouillard et la bruine. En guise de fond sonore, nul chant d’oiseau ou même de quelconque sirène en villégiature ; simplement l’averse et son crépitement par à-coups sur les flots. Nos masques esquissent eux aussi quelques remous, laissant à nos voix et aux hauts du visage la lourde charge de l’expressivité. Un spectacle qui ne fera pas long feu face à la pluie puisque nous succombons rapidement à nos appétits – décidément bien en forme ! Or donc, à peine le temps de prendre le large que nous échouons dans une brasserie ; sous ses atours et sa carte impersonnels, celle-ci semble tout à fait disposée à suspendre momentanément notre mascarade. Au terme des échanges, des mastications, puis de quelques courses alimentaires (!), une partie d’entre nous décide de s’incliner face au climat maussade et de poursuivre la digestion au camp de base pendant que les plus intrépides sillonneront les échoppes alentours. On trouve dans celle-ci un agglomérat de marchandises plus ou moins inspirées, la charcuterie le fromage et l’alcool trustant les rayons : crème de cassis, saucisson, tome de beaufort, genépi… c’est pourtant du non alimentaire – en l’occurrence un opinel – qui constituera le seul achat de l’après-midi, avant que le groupe ne se reforme dans l’appartement. Le jeu de société « Tu te mets combien ? » (TTMC) vient tout juste d’être inauguré, aussi répartit-on les retardataires dans l’une des trois équipes. Dans le plus grand des calmes, c’est aussi au tour des biscuits apéro’ de faire les frais de l’appétit insatiable de l’effectif. Reposant sur des mécaniques de quiz, TTMC rudoie notre culture générale : Juliette et consorts butent sur une fedilla, tandis que l’équipe de Claire sont mis à mal par un calembour mexicain – (« le pont de Cho ») ; dans un joyeux bordel, tout un chacun en vient à critiquer la stupidité tout en doutant de sa propre intelligence… Diantre. Seule issue à cette paranoïa intellectuelle ? la confection d’une tartiflette, anachronisme aoûtien dont la fulgurance n’a décidément d’égal que la roue-libre diététique de ce WE. Thomas se charge de l’habillage sonore de cette nouvelle étape de la soirée – le temps semble lui aussi bien dilaté – avec une programmation initialement discrète puis graduellement outrecuidante quand il s’agira de troller OKLM. C’est que la discussion est aux films, séries, concerts, artistes et autres albums : vous et moi savons que les choses dérapent facilement en de telles occasions. Ce samedi 29 août ne dérogeant pas à la règle, il connaît donc son lot de différends irréconciliables, avec une thématique 90-2000, pour le plus grand bonheur de Spotify et de l’enceinte Bluetooth. Quelques corps se chaloupent au fil des morceaux, mais la fatigue et la timidité prévalent : progressivement, les convives se retirent pour laisser place aux seules émanations du dîner passé, consommé – et relâché. 

30.08.2020 – Diaspora, par amour du goût

Le dimanche matin n’est pas marqué du sceau de la tranquillité : outre les pluies nocturnes, c’est dans la plus grande décontraction que les acteurs du marché ont choisi de déballer leurs affaires d’une voix forte et claire… Erf. C’est donc piteusement que nous nous levons, le temps d’expédier les affaires courantes (vaisselle, ménage, affichage des préférences radiophoniques) afin de laisser dans un état raisonnable et dans le respect des délais ce refuge qui déjà nous échappe. Pari tenu, merci-au-revoir, nous nous retrouvons maintenant à gravir la rampe d’accès jusqu’au Musée-Château, résidence des comtes de Genève et de la maison de Savoie ! Si le tarif (3 euros plein tarif) nous déconcerte, nous comprenons rapidement la nature du guet-apens : le lieu est pauvre en contenu, et ce qui est exposé semble d’une fadeur à pleurer… Affichant un stoïcisme implacable face aux périssoires et autres montes, nous esquissons malgré tout un sourire lorsque nous retrouvons certains termes du jeu de la veille dont nous nous sommes pris d’affection – l’herminette et la serfouette pour ne pas les nommer. Un revival nineties embaume les salles d’exposition, alors que nous atteignons un étage consacré à la faune empaillée. Entre deux hérons, Olivier et Thomas changent leur fusil d’épaule et guette les pépées locales. Dieu merci, nous achevons la visite de cette aile et marquons une pause au niveau des remparts du Musée-Château. Ces extérieurs ont pour eux d’offrir un chouette panorama sur les toits de la ville, donnant au tout des airs de mosaïque. Par la suite, ni la boutique ni la salle des découvertes archéologiques ne satisferont l’équipée… il faut dire que le bilan semble maigre, et qu’une tuile – même du IVème siècle – reste une tuile. Défaits et à court d’idées, nous nous mettons en chasse d’un ultime lieu où faire bombance. Avec le souci du terroir qui est le nôtre, nous échouons donc dans une crêperie bretonne… Quelques bouteilles de cidre, un peu de grêle pour que fraîchisse le déjeuner, et nous voilà pour la dernière fois attablés ici à Annecy. Une ville fugace, dont Claire et Juliette se souviendront notamment de par sa compatibilité manifeste aux paiements par tickets-restos. Une ville qui nous a permis d’oublier quelques heures beaucoup de choses des mois passés, et sûrement deux-trois trucs de ceux à venir.

L’après-midi tourne court, car je suis le premier à partir en train. Deux équipages (voiture) suivent rapidement… Reste Nono, imperturbable usager du FlixBus. Le groupe n’est plus, mais les échanges se poursuivent : on songe à l’après, aux prochaines vacances, au soulagement qu’a été le moment présent… Une opinion à laquelle je ne peux que me ranger : aussi laborieux fut ce cru 2020, le désir d’ensemble aura prévalu.

Alors, Tu Te Mets Combien… en Annecy ? Pas beaucoup, et tellement pourtant.

Merci les amis, et à l’année prochaine pour un nouveau récit.

Airelle x Zaromatt : Saison 1

L’illustratrice Zaromatt et moi-même menions un petit jeu créatif : simultanément nous nous envoyons un texte et une illustration, et nous donnons quelques jours pour apporter notre propre inspiration au contenu initial. Le tout sans se concerter, pour créer plus librement. Si je n’ai pas obtenu son accord pour les illustrations, restent les textes… et votre imagination.

Épisode 1

L’inspectrice McFish arriva rapidement sur les lieux du braquage. Hivernale, la rue offrait un décor blafard et dépouillé, et on n’y voyait pas à deux mètres ; pourtant, tous reconnurent la fourrure fatiguée de la jeune enquêtrice. Mal rembourré, le vêtement lui donnait une allure musculeuse et compacte qui confinait à l’absurde, à mille lieux de sa chétivité. Elle essuya en toute logique quelques remarques gaillardes lorsqu’elle intégra le commissariat, mais elle s’en cognait, tout comme elle cognait quiconque se mettait entre elle et la vérité. Cette détermination ne reposait évidemment pas sur la seule force brute ; McFish privilégiait toujours l’observation aux fusillades, arguant qu’elle détestait le gruyère. A contrario, elle ne sortait jamais sans une loupe ; elle en faisait collection depuis toute petite, comme autant de miroirs à main dirigés vers la réalité. Pour chaque enquête, une nouvelle loupe ; l’instrument avait beau ne servir que rarement, il faisait toujours son petit effet.

“Lieutenante.
– Agent Ludwig. Le commissariat évoquait un vol avec effraction.
– Oui, oui, une petite épicerie, avec un modus operandi qui va vous plaire : ils n’ont volé que des légumineuses. Lentilles, pois, fèves… ils ont même récupéré les flageolets dans les boîtes de cassoulet ! À force de répéter “cinq fruits et légumes par jour” à la télé, ça nous pendait au nez des conneries pareilles. Et vous vous doutez bien que le temps qu’on arrive, ils avaient mis les gaz…
– En plein hiver, votre langage fleuri fait désordre. Des indices ?
– Les braqueurs ne se sont pas arrêtés là cheffe, y a toute une mise en scène là-dedans. Ils ont gavé de la poiscaille avec des haricots rouges avant de suspendre le tout avec des ficelles. Quand vous rentrez dans la supérette, les poissons rebondissent les uns sur les autres… Ca donne un bruit si flasque, à en faire chialer Captain Igloo.
– Un grand sentimental, lui aussi. Occupez-vous des badauds, je vais inspecter les lieux.”

Depuis le passage de Ludwig, une curieuse réaction chimique avait rendu translucide la peau des pauvres bestioles, accentuant le surréalisme de la scène. Nombre de délinquants et criminels aimaient laisser une trace, mais ils ne se donnaient généralement pas cette peine. Comme pour mieux réfléchir, McFish s’était placée au centre de ce curieux carrousel, fixant tour à tour et non sans strabisme chaque poisson dont la virevolte laissait quelquefois éructer un ou deux haricots. Dehors, la tempête avait cessé pour laisser place à une lumière blanche, qui se reflétait dans la loupe attentive de la policière. Elle n’avait ni mobile, ni chemise, ni suspect, mais elle savait que quelqu’un paierait pour tout ce micmac : foi de McFish !

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Épisode 2

Si dehors, la végétation arbore de belles tâches de rousseur, dedans, c’est la maison tout entière qui déjà hiberne, à grand renfort de couvertures et d’emmitouflements. Chacun fait ce qui lui plaid ! Dans l’immobilité, il est une présence qui toutefois préfère la quiétude ascétique du guet. Le cul fondu sur le radiateur, son regard vert et noir fixe d’une vigilance implacable par-delà les vitres. Pourtant le calme n’est qu’apparent : il ne suffira d’ailleurs que de quelques minutes pour que le guetteur se laisse aller à la fébrilité, avant de finalement embrasser la frénésie : est-ce la cime d’un arbre qui aurait frémi une fois de trop ? Sont-ce les branches que le vent n’agite pas comme il faut ? Malgré les motifs ambre et almandin du jardin, le plus vif éclat se trouve désormais dans les orbites du chat : ses coussinets tapotent rageusement le verre, comme un prospecteur apercevant une belle pépite. Cette agitation tire de leur engourdissement quelques êtres, qui réalise non sans malice la raison de tout ce pataquès : un nid, caressé par la lumière, autour duquel volettent deux poids plumes. Autour d’une solide structure, l’ouvrage se construit brindille après brindille, comme autant d’emprunts aux environs. Mais de tout cela, le chat n’en a cure : il pense à son évasion spectaculaire de la maison, déjouant tous les pronostics, il songe à la glorieuse chasse qui s’ensuivra… Il s’enivre d’une prédation qu’il n’a jusqu’alors appliquée qu’aux mouches de passage. Mais ! le plan est sévèrement compromis par le tintement métallique d’une gamelle qui se remplit. La bête, déboussolée, avorte ses rêves de conquête pour une terre déjà acquise. À son retour, les oiseaux auront perdu tout intérêt : une fois repu, il est en effet bien plus facile de digérer ses échecs !

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Épisode 3

Il était une fois un monstre, avec des dents en toc, et qui mit le zbeul à Majorque. D’aucuns pensent que c’est à n’y rien comprendre, alors qu’il suffit juste de se rappeler comment tout cela a commencé.

Tout commença au sortir d’une crique nudiste où nous le découvrîmes. La créature ne faisait montre d’aucune hostilité, n’était pas vraiment laide, peinait à terrifier… nous en déduisîmes rapidement qu’elle était en congés, et que les acquis sociaux valaient pour tout le monde. Il lui fut proposé de la raccompagner au village vacances, ce que le monstre sembla accepter. Nous le surnommâmes “Bilibou”, puisque c’est ce qui était marqué sur sa casquette.

Sur le chemin, nous peinions à brosser un portrait de la bestiole, tant elle ne ressemblait à rien. Nous devinions ses dimensions – cinq mètres de hauteur pour quatre de largeur – mais pour le reste… Les plumes se disputaient aux touffes de fourrure, les écailles aux cornes, personne n’osait le toucher. Bien que nous ayions rapidement établi que Bilibou marchait sur des pattes, nous n’arrivions toujours pas à nous mettre d’accord sur leur nombre exact. De cette masse compacte et bigarrée, seuls de grands yeux pensifs surnageaient.

Lorsque nous fûmes en vue des installations, le monstre s’agita. Il fit montre d’une célérité inouïe, qui le conduisit directement en pleine séance d’aquabike. De là, il découvrit sa mâchoire édentée et fit mine de happer tout ce qui passait à sa portée. Le public, d’abord un peu surpris, finit par éclater de rire. Il croyait à une bête animation et un costume un peu couillon, d’autant plus que la bête avait dévoilé une langue télescopique qui chatouillait les ménagères. Bilibou, vexé, finit par sortir de l’eau et récupéra la clef de son bungalow. Il y resta une petite heure, le temps pour les moniteurs de terminer la session.

Lorsqu’il revint vers nous, le colosse s’était fabriqué un semblant de dentition avec des bouts de carton. Bilibou n’eut pas un regard pour l’assistance lorsqu’il se dirigea mollement vers le buffet à volonté. Incapable de croquer qui ou quoi que ce soit, il essayait de garder la tête haute ; ainsi sirota-t-il le guacamole, le tzatziki, puis à peu près toutes les sauces qui se trouvaient là. Il s’attaqua ensuite aux nombreux bols de punch, qui l’éméchèrent ; de là, il mit un point d’honneur à fracasser toutes les bouteilles pour en laper le contenu, avec une préférence évidente pour les mixtures un peu chargées. Face au tohu-bohu naissant, quelques employés s’approchèrent pour le raisonner, mais furent rapidement éjectés. Le cuisinier se voulut philosophe et rassurant, et proposa aux estivaux de festoyer dans le restaurant le temps que le monstre dégrise. Mauvais joueur et triste sire, ce dernier fit volte-face et fonça dans la bâtisse ; l’onde de choc mit tout sans dessus dessous, à commencer par le pauvre cuistot. Les gens criaient, glissaient sur de la marinade, éternuaient… Lorsque le nuage de poussière se dissipa, Bilibou avait disparu et la piscine ne sentait plus le chlore. On remonta facilement sa piste jusqu’à la crique ; une roche nue et collante faisait désormais office de plage, et quelques dents cartonnées jonchaient le rivage.

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Épisode 4

« Hans, je crois que le marketing n’est plus ma tasse de thé.
– Mais enfin patron, pourquoi dites-vous ça ?
– Les chiffres ne sont pas bons, et nous-mêmes n’avons pas excellé depuis quelques années. Il serait plus sage de passer la main.
– Je reconnais, M. Toadson, que la conjoncture ne nous est pas favorable, mais de là à ouvrir les cuisses…. Vous souvenez-vous de la grande époque ?
– Comme si c’était théière.
– Vous aviez des idées, une vision. Nous devions conquérir de nouveaux marchés, afin d’embrasser la pop-culture… Kermit, Trevor, le roi Harold, Tiana et Naveen : à chaque fois, nous avons fait mouche ! Aujourd’hui, les pluies de grenouille semblent si loin.
– Crazy Frog restera tout de même une erreur de parcours.
– Mais rentable ! et songez à notre incursion réussie dans le jeu politique.
– “Coasse-toi pauvre con” ? Aha, quelle insolence… Remarque, avec les Français nous pouvions nous le permettre.
– Nous devons avoir confiance en l’avenir M. Toadson, car nous n’avons qu’un mantra : “Tout est bien qui amphibien” !
– Il est vrai, Hans. Merci pour votre discours corporate, c’est apprécié. Vous m’avez redonné la gnaque ! Mieux vaut tétard que jamais, je suppose.
– Oh, comme je vous retrouve ! C’est crapaud pour être vrai…
– Reprenez-vous, nous avons du travail devant nous. Il faut réunir toute l’équipe ! Préparez-moi un Powerpoint, il est temps de faire la nique aux lolcats.
– Oh oui, jouons-la spécistes ! Quelle sera notre accroche ?…
– “Rois d’internet, craignez les rainettes” ! »

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Épisode 5

Ils sont là-haut, ailleurs, elle et lui et leur candeur. Peu leur chaut le retard du métropolitain, puisqu’ils sont exactement là où ils sont censés être. Depuis ma valise, je devise : peut-être se sont-ils retrouvés, après une longue période ? ou bien il s’agit de quelque chose qui commence, dans une promesse éblouissante. J’aimerais que la scène fasse l’unanimité, en vain : c’est la fin de journée pour les autres usagers, et bien des grognons n’ont que faire de cet instant volé… pire, ils atténuent le tendre spectacle de leur connivente goguenardise. Pauvre microsociété, vautrée dans sa petitesse… à croire qu’elle-même a oublié comment les sentiments peuvent nous percuter, sans crier gare. Mais elle et lui, si vulnérables et invincibles, aussi anonymes que machin et machine, ne nous observent pas en retour. Mieux, ils descendent de la rame et s’en éloignent, à la recherche d’un autre chemin que celui du train-train quotidien. Lorsque la circulation reprend, nous n’existons déjà plus.

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Épisode 6

Très tôt, Archie sut qu’il voulait être alchimiste. Il mit cependant plus de temps avant de découvrir qu’il n’avait pas ce talent… en fait, il était juste optimiste : malgré les redoublements constants et les moqueries de ses pairs, il s’entêtait, confiant, au grand dam de ses parents. Ceux-ci passaient d’ailleurs leurs journées à transmuter le plomb en or pour couvrir les dépenses – et les dégâts – d’Archie. En effet, à force de foirer ses formules, le bonhomme avait progressivement conduit à la rénovation de toute l’aile Est de la faculté ; la patience du corps enseignant avait désormais atteint ses limites, et il avait été unanimement décidé de le dégager.

La nouvelle secoua Archie, et il resta songeur quand on lui suggéra de devenir prof de physique-chimie. Non, vraiment, il devait les détromper ! Il réunit rapidement les détracteurs et quelques ingrédients dans une salle voisine, puis débuta une savante démonstration : il allait, devant eux, changer la confiture en eau ! Tout absorbé qu’il était, il ne répondit pas aux gens qui questionnaient les applications ; seuls comptaient ses fioles, ses flacons et la bonne articulation des incantations… Les plus érudits reconnurent parmi les composants de la poudre d’aisselle de dragonnet, du chêne liquide, de la sauge, du jus d’astéroïde ou encore de la confiture d’abricot. La mixture était inédite, et le doute commença à s’emparer de l’assistance : allait-il réussir à prendre sa revanche ? Advenait alors le moment le plus délicat de l’expérience, soit enclencher la transmutation via le talisman alchimique. Il immergea le catalyseur dans la substance ; une, deux, trois secondes flottèrent dans l’air, puis, soudain ! le bouillon de la matière, l’incandescence élémentaire ! Une gélatine azurée apparaissait, au gré des “oh !” et des “hein ?” du public galvanisé. Archie, impérial, poursuivait le processus afin que tout ceci prenne un aspect aqueux ; de facto il ne vit pas arriver le cantinier, vraisemblablement contrarié, qui hurlait “MA CONFIOTE” en fonçant vers le chapardeur. Cette bousculade, qui interrompit la transmutation, permit au moins de vérifier que le pot ne contenait pas exactement de l’eau.

L’explosion vitrifia l’aile Ouest. De grands esprits ainsi qu’Archie périrent instantanément ce jour-là, tandis qu’une odeur abricotée se répandait dans la faculté, ce pour plusieurs semaines.

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Épisode 7

Nous sommes en avril, et Delphine a le quotidien balourd : les dettes, les traites, les coups, les horaires, les remarques sur son corps et dans sa tête… Sa réalité la secoue, jour après jour, tant et si bien qu’elle n’a plus les idées nettes. Blessée, apeurée, elle n’envisage pourtant pas de fuir : qu’irait-elle donc faire dans ce lointain si vague ? Au moins ici a-t-elle ses repères, sa routine ; et puis ce n’est pas son mari Philippin qui étendrait la prochaine machine… “Je mettrai les voiles plus tard”, finit-elle souvent par murmurer, quand les larmes submergent sa dignité.

Un récent matin, Delphine décide de fermer les yeux encore un peu. Frigorifiée, elle se concentre sur la chaleur de son corps, en vain. Tout au plus ressent-elle une vague sensation qui parcourt sa chair. Elle se concentre, et finit par visualiser une drôle de cordelette qui l’enrubanne… la jeune femme sent immédiatement une connexion infinie avec ce lien : cette matière usée, détricotée, qui n’a su s’enrouler nulle part ailleurs et qui l’entrave tant aujourd’hui… elle qui avait perdu le fil de sa vie, dans quel état elle le retrouve ! Cette révélation assombrit le regard de Delphine, mais c’est une résolution nouvelle qui apparaît lorsqu’elle relève la tête. Une danse patiente s’engage alors, où elle dénoue et désentortille tant et tant de choses dans une chorégraphie chaloupée. Une fois celle-ci achevée, Delphine se lève enfin ; ses beaux chapeaux claquent comme une cape, et il est temps de faire un peu de ménage.

La machine à laver traverse la vitre puis le vide, avant de s’écraser sur la voiture de Philippin. Le bonhomme sort à reculons de l’appartement de Delphine, l’amadoue puis la menace, avant de brusquement trébucher ; il fait mine de lever la main sur elle mais se ravise, désarçonnée par sa présence. Puissante, nue, cette dernière contemple la déchéance et la médiocrité de son bourreau. Si petit, si ignoble, et déjà si loin… aussi, d’une voix posée, ne lui répond-elle qu’une seule chose :

“File.”

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Épisode 8

J’aime bien l’homophonie. Deux mots à la prononciation identique mais aux sens bien distincts, allez savoir pourquoi, ça me réjouit. D’ailleurs, quand vient décembre et que je sillonne les rayons des supermarchés – qui se figurent une idée fort particulière de l’esprit de Noël mais là n’est pas le sujet -, deux de mes homophones favoris sont irrémédiablement de la partie. Tout (re)commence avec les calendriers de l’Avent, qui ont le don de me décocher un sourire. Certes, j’en apprécie le principe – et celui des sourires aussi -, mais la langue est une succulence qui perdure bien plus souvent dans le palais de mes idées. Vous ne serez donc guère surpris quand je me prends à imaginer un “calendrier de l’Avant”. Avant quoi, exactement ? Eh bien, chacun a sa vision du temps, son propre rapport identitaire. Par exemple, avec ma mémoire émiettée, comme j’aimerais que derrière chaque petit carré cartonné se cache un souvenir oublié ! une anecdote, un moment-phare, seul comme à plusieurs… Avouez que la période se prêterait à pareille gourmandise, non ? quelque chose d’oscillant entre le sucré et l’amer, à la saveur si familière… L’occasion pour chacun et chacune de refaire l’expérience de leur existence, et je l’espère de réaliser la richesse intrinsèque de ces moments mis bout à bout et que l’on appelle vie.

À bientôt, pour une nouvelle homophonie. 

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Épisode 9

Déjà décembre
Les villes revêtent leurs parures
Histoire de tromper l’ennui.

Depuis la chambre
Que penser de ces tristes dorures
Dérobant le charme des nuits ?

Aux lueurs je pense
Si vives et qui courent
Le long des imaginaires,

Alors que seul danse
Aux douze carrefours
L’éclat des feux rouges-verts.

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Épisode 10

Isidore est un poltron. C’est peut-être pour ça qu’il apprécie tant les pigeons : eux aussi sursautent, s’envolent même, à la moindre occasion. Mais la peur n’est pas une fin en soi, et le petit garçon estime qu’il faut se serrer les coudes ici-bas ; voilà pourquoi chaque matin il grimpe jusqu’au toit retrouver les volatiles. Il voudrait se rendre utile, mais l’accueil est farouche : pas touche ! Isidore ne se démonte pas, il dispose un peu de graines dans un bol, vérifie l’état des nids. Il a remonté la semaine passée quelques branches et de la paille, et cela a payé : d’inédits pigeonneaux pépient, impatients et engourdis. Autant de nouveaux amis, dont Isidore partage déjà un peu la vie. Il ne peut le faire avec le monde, pour des raisons qu’il ne s’explique pas encore. Alors il les regarde, s’attarde sur chacun d’eux, dans le plus grand des calmes. Les minutes passent, puis les heures. Ce sont les vacances d’hiver, ce n’est pas comme s’il y avait grand-chose à faire… Isidore finit par somnoler, il s’oublie, petit à petit. Quand il revient à lui, la volaille s’est rapprochée : on l’entoure et on le veille, certains ont même partagé son sommeil.

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Épisode 11

Quand le monde m’exaspère, le petit bonhomme passe au vert et je rêve que j’ai une sapinière. Car, des branches aux ramilles, le sapin est un arbre qui fleure bon le tranquille. Comme si les soucis nous abandonnaient, sitôt franchie l’orée de la forêt ; comme si une écorce nouvelle nous ceignait, au détour d’une croisée… Là-bas, il n’est de son plus doux que l’appel au voyage, de bruit plus moelleux qu’un pas sur la mousse. J’y deviens ce que je ressens, enfin éphémère et pour toujours différent. Quelquefois même quelque chose éclot et subsiste au-delà de la rêverie, à l’instar de ces petits cailloux qui, au cours des promenades, glissent sans jamais disparaître.

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Épisode 12

Amorçant cette décennie deux mille vingt
Minuit et les coupes de champagne qui tintent,
Accompagnant de brefs entrechocs cristallins
L’oubli immédiat d’une autre année éteinte.

Advient alors un éternuement de souhaits
Ces vœux aux formules trop souvent galvaudées,
Où l’espoir fait hélas office de jouet
Que la réalité va bien vite échauder.

Naïf, le rite garde une part de superbe
Tant ils sont rares ces moments d’expression
Alors ne nous concentrons pas sur le seul verbe
Cela semble une bonne résolution.

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Épisode 13

Macaroni est fort et courageux, c’est un chaton comme pas deux. Déjà, il a été recueilli et élevé par des écureuils. Histoire d’éviter les dramas, ils le font carburer depuis tout bébé aux noisettes et aux baies. Du coup, maintenant que le p’tit l’est moins p’tit, vas-y que j’tiens tête aux renardeaux, vas-y que j’te répare les ailes des mésanges… Bref le chaton, l’écureuillon, y fait de son mieux, et en soi on lui reproche rien, mais des fois… ben le pépère il galère. À croire qu’y a pas la lumière à tous les branchages ! paraîtrait qui s’rait accro à la mâche… et pis quoi encore ? on sait tous que c’est des salades, y a un truc plus profond. Tenez, prenez son chez-soi en bûches : ça oscille entre le nid, la hutte et la ruine, soit disant pour des raisons “d’aération”. La belle affaire ! Vous auriez vu les castors, ils étaient a-tté-rés ! même qu’ils lui ont proposé de lui refaire toute la charpente et la déco. Mais, le Macaroni, l’a décliné poliment parce qu’il avait commencé à planter des arbustes dans son jardin et qui voulait pô qu’tous ces travaux déracinent ses efforts. Pour nous aut’ les gens de la forêt, la sylviculture c’est un peu abstrait, alors on lui a d’mandé c’qu’il voulait faire pousser ?

“‘Carpinus betulus’ : du charme commun, pour que vous m’aimiez bien.”

Depuis, plus personne fait de remarques à Macaroni. Personne en a plus rien à fichtre de ce qu’il a dans la tête, le petit, puisque tout le monde sait désormais qu’il a une grosse framboise à la place du cœur.

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Épisode 14

En ce soleil d’hiver, Farid n’a toujours pas de sultanat. Il ne dispose que de rares cartes aux illustres figures. C’est bien peu pour bâtir un château, seule l’esquisse de quelques tours et remparts lui est ainsi permise. Le timide édifice, encore en construction, a pour domaine la surface du banc sur laquelle prend appui le suzerain. Avec patience, Farid dévoile son jeu et ses atouts. Il peut notamment se réjouir d’avoir déjà trouvé son champion, celui qui le représentera et le protègera dans ce drôle de monde : Zef, dit “le bâtard”. Majestueuse de paresse, la bête menace par ses bâillements quiconque menacerait la tranquillité de leur fief. Hélas, le vent ne l’entend pas de cette oreille… d’un sifflotis il s’empare du bastion, laissant Farid se tourner, non sans mélancolie, vers d’autres occupations.

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Épisode 15

Comme chaque matin, Gauthier prend place dans son atelier et s’asseoit après quelques boitements. Quelques-uns de ses oiseaux l’y ont précédé, piaffant inutilement leur impatience : en effet, Gauthier est aussi sourd que les pots qu’il fabrique. Cela a toujours été ainsi, et il a fini par prendre le pli. Bien sûr, ce n’est pas tous les jours facile, mais le vieil homme n’a jamais connu que sa propre mélodie. Alors il prend soin de ses autres sens : il lit souvent, jardine un peu et mange beaucoup. Mais ce que Gauthier préfère par-dessus tout, c’est son métier. Avec la sieste, c’est le seul moment où il s’autorise à fermer les yeux, pour laisser ses mains seules avec l’argile.

Posée sur la tournette, la matière reconnaît l’homme : cela fait des années qu’ils se modèlent l’un l’autre. Le potier l’hydrate et la caresse, avec ses doux gestes. Il veut lui donner une silhouette, une contenance… Ce vase sera pour sa petite-fille, qui s’inquiète si souvent quand ils se voient ; ainsi pourra-t-elle y déposer ses soucis ou d’autres fleurs.

Les “cui-cui” restent cois, et l’on n’entend que Gauthier dans l’atelier. Il leur fait l’effet d’un colosse… un colosse au pied d’argile.

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Épisode 16

Bonjour, je m’présente : Agathe, fine feuille de papier dans un monde qui m’chiffonne. Ma mère, fille d’annuaire, mariée depuis 37 ans à un agenda, ne cesse de me présenter de bons partis qui prendraient “soin” de moi… Et qu’est-ce que ça me prend l’en-têêêêête ! Oh, on en a vu défiler du monde : des pochettes plastiques, des cadres… une fois, j’ai carrément éconduit un classeur ! il faut dire que ce malade s’était pointé avec une trouilloteuse pour me courtiser. Mais je vous rassure, j’ai eu mes propres aventures : il y eu quelques trombones – le genre qui collectionnent les conquêtes, donc ça a rapidement été “niet” – ainsi qu’une imprimante décidée à c’que j’me plie à ses quatre volontés… et puis quoi encore ?! En fait, vous vous en doutez, j’ai déjà quelqu’un en vue : il s’agit de Manu, le papier alu’. D’accord, il est souvent déchiré, oké il vit dans un micro-onde, mais on est tous les deux au bout du rouleau et ça ça compte ! J’ai tellement hâte qu’il demande officiellement mon coin à mes parents, que je me barre de cette papeterie et que Manu et moi on ait plein de petits posts-its anticonformistes… Rien que d’en parler, j’en ai le bas-de-page qui frémit. Mais je parle, je parle, et j’en oublie mon taf de faire-part. Allez, à plus tard 😉

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Épisode 17

« L’erreur est humaine. »

Perdue dans ses pensées, la baleine Aline bulle. Elle décrit de lents va-et-vient, comme si elle sentait approcher la fin.

Elle suppose – et à raison – que ce n’était qu’une question de temps avant que le plastique ne devienne son contenant. Son corps meurtri évolue à présent dans une eau qui elle aussi pleure son océan. Toutes deux auraient bien besoin de vider leur sac.

Aline toutefois n’a pas peur d’être moins là, car c’est déjà un peu le cas. Alors elle se laisse bercer par le courant que ses nageoires ont initié, pense de moins en moins, jusqu’à ce que c’en soit fini du cétacé.

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Épisode 18

Jour sans écrit, qui n’eût le temps de rédiger ses mémoires,
Existes-tu encore, dans un quelconque corridor ?
Qui confirmera tes actions, tes dires ?

Pareil à une ancre sans bateau,
Les rives noires, à chaque ressac,
Se troublent un peu plus d’écume.

Tu rejoins sans un mot les autres journées qui,
Entretemps, embrassent l’oubli. Heureuses
Comme malheureuses, nulle évocation ne les
Attend, si ce n’est l’anonyme mélancolie.

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Épisode 19

La grand-mère prend son temps, elle arrive progressivement. La canne a beau désarticuler son allure, la mécanique fonctionne encore. Cette marche l’apaise, elle s’oublie dans ce mouvement qui ne pourrait connaître aucune fin. Mais des gens l’aiguillent, jusqu’à ce qu’elle s’arrête, dans un désuet désappointement.

Face à elle, des gens, des quidams, des visages pourtant si prévenants ; il lui semble reconnaître l’une de ses enfants, mais pour le reste… Qu’importe, on ne la laisse pas douter : on l’emmène, l’interpelle, alors qu’elle n’écoute plus et entend à peine. Entre deux bontés ouatées, une assiette lui est proposée, qu’elle dédaigne poliment. Elle ne veut pas jouer les ingrates, alors elle décide de monologuer. Elle évoque un ou deux souvenirs, surprenant sa mémoire ; quelques anecdotes de plus se greffent à l’ensemble. À force, elle reconstitue son être et forme, quelques minutes durant, un archipel.

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Épisode 20

« Mademoiselle madame bonjour, de quoi ça s’agit en cette nuit d’aujourd’hui ?
– Bonsoir monsieur l’ag…
– FFffRRAoHhHhh…
– Veuillez décaler la bête ci-jointe afin que le dialogue se poursuive, d’avance merci.
– Badi, laisse-moi parler avec le monsieur !
– RaaaArGll !
– Chuuut.
– Dois-je faire intervenir les services vétérinaires pour parer à toute éventualité impromptue ?
– Ce ne sera pas nécessaire, merci.
– De par l’aspect de la créature et ses pupilles dilatées, j’en déduis que vous venez de créer une chimère ?
– Heu oui.
– FriZplf.
– Mais vous constaterez qu’elle se porte bien !
– Hmmm, oui, nous verrons ça en temps et en heures supplémentaires. Quels êtres vous êtes-vous procuré pour procéder à la genèse ?
– Un lion, un dromadaire, une chèvre… et un lapin, pour les pupilles.
– N’y aurait-il pas un peu d’aigle pour les serres à l’avant ?
– MrAm MrAm !
– Monsieur est connaisseur ! Comme je me présente aux municipales, j’avais besoin d’une mascotte pour incarner mon slogan “il faut de tout pour faire un monde”.
– …
– …
– Les choses vont se compliquer pour vous.
– Si je ne me sens pas coupable, je ne suis pas coupable.
– Pili Pili Po
– Oh, Badi, ton premier étron ! Bienvenue dans la vie ! »

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Épisode 21

On réduit souvent la vue d’un paysage à un simple décor, une entièreté qui va de soi. Nous aurions pourtant tort d’oublier toutes les petites mains qui ont participé à sa confection, et notamment les frères Muda.

Albert, Hubert et Wilbert n’ont pas attendu que le monde soit créé pour aimer tricoter. Cependant, lorsqu’on leur a confié la responsabilité de la voûte céleste, ils ont revu leurs priorités. Bien que le monde soit encore jeune, il n’avait pas non plus toute la journée, aussi Albert et Wilbert firent place nette, tandis qu’Hubert se procurait de nombreuses pelottes d’étoile. Le maillage pouvait enfin débuter… Les premières heures de tricot n’eurent pour seule musique que le cliquetis des aiguilles, tant les frères s’appliquaient. Cette voûte allait rester en place un certain temps, on ne pouvait donc se permettre la moindre imperfection. Mais bientôt Albert et Hubert se mirent à chuchoter, rapidement rejoint par Wilbert : la laine venait à manquer ! Dans leur perfectionnisme, les frères avaient en effet consacré un peu trop de matière à certains endroits, laissant un coin d’univers en fâcheuse posture… or, les moutons stellaires ne pourraient être tondus avant le prochain Big Bang ! Imperturbables, les tricoteurs ôtèrent leurs bleus de travail, et créèrent de nouvelles pelotes pour compléter leur ouvrage… jusqu’à un nouveau dépit, alors qu’il étaient à un cheveu de réussir ! Et c’est ce qu’ils firent, hormis Albert qui déjà chauve se rabattit sur sa moustache.

On remercia chaleureusement les frères Muda, malgré ces quelques imperfections. Nul ne sait ce qu’ils sont devenus depuis, bien que certains politologues leur attribuent la paternité du drapeau européen. Après tout, un patchwork en vaut bien un autre…

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Épisode 22

Depuis qu’elle a une collerette, je trouve que ma chienne se prend la tête. Le moindre recoin semble avoir pris vie, et perturbe ses amples trajectoires. Mais la limière, loin de se débiner, racle, gratte, frotte, s’obstine et se bloque. Sauf que la hargne ne suffit pas toujours face aux obstacles, et il lui faut reculer. Sa croupe rentre alors en action ; elle se lance dans des créneaux chaloupés, à mi-chemin entre l’effeuillage et l’ébriété. L’arrière-train parcourt ainsi de longues distances, appréhendant son environnement d’un tout autre pendant. Mais la vie côté séant connaît aussi la lassitude, et je me doute qu’il lui tarde d’aller de l’avant. Dans le cas contraire, sa vocation est toute trouvée : lampe de chevet et réveil, combinés.

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Épisode 23

Un monde sans nous, ben mine de rien,
Ça fait quand même sacrément du bien.

À vrai dire nous n’y pensions plus
Déconcentrés, dans le présent complus,
Ah ! La réalité sans valeur autre
Qu’une existence flattée qui se vautre…

Mais aujourd’hui, place à notre ironie !
Au menu : clapiers et… macaronis !
Étrange société qui tient bon
À la seule force de ses rebonds.

En parallèle, la vie se poursuit,
N’a que faire du feu ni de la suie,
Loin de tous ces concepts et ces enjeux
Chers à l’Homme et son drôle de franc-jeu.

Pauvre urgence, qui a tant attendu,
Quitte à passer… pour un malentendu,
Méfions-nous de ce ton si moqueur
Avant de succomber aux haut-le-coeur.

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Épisode 24

“C’EST DU LARD OU DU COCHON ? NOPE, C’EST PIGGY BOATS© !”

PIGGY BOATS©, C’EST L’ASSURANCE D’UNE TRAVERSÉE PAS COMME LES AUTRES, AVEC UN PERSONNEL AUX PETITS OIGNONS…

DÈS VOTRE ARRIVÉE, BENEDICT CHEDDAR VOUS PRENDRA EN CHARGE. HÔTESSE ENTRE CORUSCANT ET L’ATLANTIDE DEPUIS DE NOMBREUSES ANNÉES, ELLE SAURA SATISFAIRE VOS BESOINS TOUT AU LONG DU VOYAGE.

CE SERA AUSSI L’OCCASION DE PASSER VOTRE BREVET DE PÉTANQUE AVEC STEPHEN EGGS, NOTRE MAÎTRE-NAGEUR SAUVETEUR ET – FAUT-IL LE RAPPELER ? – INVENTEUR DU NÉNUPHAR.

ENFIN, SI SA LIBIDO EST DISPONIBLE, VOUS DÎNEREZ AVEC LE CAPITAINE SOMERSET BACON. UNE RENCONTRE INOUBLIABLE ! ANCIEN COCHON TRUFFIER, IL VOUS AIDERA À TROUVER LA PAIX INTÉRIEURE AINSI QUE DE QUOI PAYER L’ADDITION.

// Piggy Boats© est garantie sans grippe porcine et respecte la liberté de culte. Rames non incluses. //

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Épisode 25

Nombreux sont ceux qui estiment le bon bol d’air frais ; moi-même il m’arrive d’en consommer. Dans un monde où la pollution grignote chaque jour un peu plus de terrain, sa dégustation prend une tout autre saveur. Mais je parle en urbain, méconnaissant la situation de milliards de mes contemporains. Il est forcément des palais, construits avec un goût distinct, connaissant leur propre épanouissement dans d’autres environnements. Une perspective qui mettrait presque mon imaginaire en appétit ! À quoi pourrait bien ressembler ces gens ? À nous, pardi ! Et que feraient-ils de leur récipient, si la symbiose avait tenu ? Je suppose qu’il leur serait utile pour bien des périls, pour lesquels nous ne pouvons qu’hypothétiser… M. Dahl et son nom allusif avaient su en leur temps proposer des pistes intéressantes ; nous pourrions spéculer sur des déclinaisons disons plus… fruitées ?

Voyez la scène : une humaine, de l’ordre du chasseur cueilleur, qui fait un bond civilisationnel en inventant le pneu-balançoire, le noeud coulant ET le bocal. Ayant de facto conquis les airs, elle peut alors survoler les coulis de fraise qui strient la plaine ; les crocholestérols pris au dépourvu, la jeune femme recueille sans peine de quoi tenir un goûter ou deux, avant de regagner la berge. Ah, quelle astuce, quelle vie ce seraient ! Puissent ces lieux et ces aventures exister, indépendamment de notre triste fonctionnement.

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Épisode 26

J’espère que le Soleil s’échauffe avant de débuter sa course, et qu’il prend bien ses astéroïdes. C’est qu’il a tant de choses à révéler, pour si peu de temps ! Heureusement, il a toujours été clair avec nous : les jours où il s’investit peu, aux nuages de faire illusion. Mais ne vous y trompez pas : il fait partie du système depuis belle lurette, et sa paresse ne s’avère qu’apparente. C’est un performeur, un danseur étoile qui s’applique à poursuivre son orbite, craignant de se voir un jour éclipsé. Il faut dire que l’astre possède un caractère nébuleux, oscillant entre la gravité de ses obligations et une âme de révolutionnaire. Souvent nous avons craint qu’il ne commette l’irréparable, notamment lors de sa phase Marvel où, stellaire de rien, il se découvrit une vocation de supernova ! Comme quoi, on peut être soleil et rester dans la lune…

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Épisode 27

Lorsque les transports péchaient, nous prenions le pissenlit. II nous suffisait, pour arriver à destination, d’un peu de vent et quelques poésies. Se diriger n’était pas si compliqué : nous bourrions nos sacs à lanières de petites graines, et jouions du contrepoids.

J’aimais ces moments, ils m’aidaient à prendre de la hauteur. Le temps de quelques aigrettes, mes compères et moi nous contions quelques salades. Ces répliques n’avaient pour autre saveur que celle d’entretenir une discussion rieuse, et elles fonctionnaient à merveille.

J’ignore quand nous avons cessé de voyager. Les pissenlits d’aujourd’hui sont plus courts, moins solides ; nous ne tiendrions plus dessus.

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Épisode 28

“Nous y sommes, Salomon : la plaine Puissance !… Tu as été une admirable monture tout au long de ce périple, compte sur moi pour te rendre ta liberté lorsque notre quête sera parachevée.
– Du moment que tu me retires cette selle, moi tout me va.
– Allons, tu sais que je déteste monter à cru. Et puis que se serait-il passé si nous avions croisé le fer ?
– Pourtant je ne vois ni lame ni pétoire à ta ceinture… ni même de ceinture d’ailleurs.
– Le courage est la seule arme dont j’ai besoin pour défaire mes ennemis. N’as-tu donc écouté aucun de mes récits, tandis que nous battions la campagne ?
– J’ai cru en effet comprendre que le chevalier Balézard avait une propension à perdre sa queue en même temps que ses combats, n’en déplaise aux courtisanes.
– De si longues oreilles, pour un cerveau à ce point raccourci, quel gâchis ! Ne souhaites-tu pas que je négocie quelques lapines pour toi auprès de la princesse Chocolat, une fois que nous l’aurons délivrée ?
– Pour cela, il faudrait déjà que vous accomplissiez cette rescousse. Or, ce que je constate à chaque étape, c’est que vous flirtez essentiellement avec l’été et son soleil.
– C’est que je me dois d’être chaud bouillant : la première impression, c’est important.
– Vous semblez viser la conquête avant la rescousse, gare ! En tout cas, ne comptez pas sur moi pour la ramener jusqu’au château, je commence à en avoir plein les pattes.
– Nous amadouerons votre appétit le moment venu, voilà tout.
– Je vous le dis tout de go, vous porterez cette maroufle sur votre propre dos.
– À coeur vaillant rien d’impossible, cher compère ! Reprenons la route, que je puisse plonger mon regard dans ses doux yeux noisette…”

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Épisode 29

Dans le monde Écorce, lorsque princes et princesses entrent dans leur quatorzième année, la tradition veut qu’ils arpentent le vaste monde. Ce voyage, propice aux découvertes et aux rencontres, est aussi l’occasion pour ces jeunes gens de frayer avec l’humilité. En effet, la noblesse du coeur devant précéder celle du rang, ces souverains en devenir n’ont droit qu’à un seul privilège avant de voyager anonymement, et un seul seulement : le choix de leur monture. Comme vous pouvez l’imaginer, on retrouve toute une ménagerie dans les annales royales ; cependant, peu de ces bêtes restèrent autant en tête que celle de la princesse Césylve.

Les jours qui précédèrent son départ furent semblables à ceux de ses prédécesseurs : les animaux affluaient de tout le royaume, cherchant à gagner ses faveurs. Les membres de la famille royale se tenait aux côtés de l’adolescente au cas où celle-ci s’enquerrait de leurs conseils. Mais Césylve savait ce qu’elle voulait, ou plutôt ce qu’elle ne voulait pas : les serviteurs avaient à peine le temps d’annoncer les montures que ces dernières se faisaient congédier ! La princesse avait l’oeil, et identifiait tout de go les potentiels défauts. L’inquiétude et le souci gagnaient ses proches, tandis que les boucs makers spéculaient joyeusement sur l’heureux élu.

Un jour, ou plutôt à la fin d’une journée, tandis que le ciel se perlait de rose, un moine entra dans la salle où trônait la princesse. Il se présenta rapidement, car il y avait peu à dire : il arrivait des montagnes, et souhaitait soumettre sa bête à la belle insoumise. Césylve, intriguée jusque dans ses babouches, dirigea son regard vers celle-ci : il s’agissait d’un yack des montagnes, à la calme puissance. Tout en cornes et en poils, il marqua cependant une certaine déférence quand la reine-mère caressa son front.

“Votre grâce, j’ai pris soin de ce yack, et nous avons longtemps marché ensemble. Mais mon corps faiblit tandis que le sien a atteint sa pleine force. Kitori est prêt à vous accompagner dans le voyage qui s’en vient.

– La bête semble puissante et docile, mais supportera-t-elle votre propre départ ?

– Parez-vous de ce châle les premiers jours, et vous deviendrez sa prochaine maîtresse.”

Cette promesse sembla résonner chez le yack, qui plongea un peu plus son regard dans le reflet des eaux royales. Césylve resta un temps songeuse, avant d’accéder à la requête du moine. Cette décision, annonciatrice de ce qui allait devenir la geste de Dame Césylve, scella son destin avec Kitori, dont elle allait bientôt découvrir la nature véritable…

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Épisode 30

Ces derniers temps, les articles foisonnent autour du confinement. On nous informe, nous relaie, nous détaille, nous met en garde… Fort bien. Mais l’esprit d’Albert ne saurait se satisfaire des seules informations, alors même que son corps est entravé. Il lui faut davantage : un remède à la monotonie que les écrans n’ont que temporairement soulagé.

À force de retourner sa maison, le bonhomme finit par retomber sur de vieux cartons. À l’intérieur : des bédés, des romans… Il y en a à lui et aux enfants, qui ont bien grandi depuis. Intrigué, Albert sélectionne délicatement l’un des ouvrages ; il parcourt le titre, quelques pages. La lecture l’absorbe, il finit par trouver un petit pouf où s’asseoir. Au-delà de l’intrigue, il se souvient d’anciennes journées… de lui-même confiné, il s’envolait pour d’autres réalités, au nez et à la barbe des vacances scolaires. Il se rappelle les soirs si nombreux où, mimant une princesse ou un dragon, il émerveillait ses fils. Les souvenirs lui reviennent sans nostalgie, au contraire : il éprouve de la reconnaissance pour ces piles bigarrées, aux sensations si vives encore.

Lorsqu’Albert ramène les cartons dans son salon, il sourit. Comme une envie de merci, pour tous ces livres et leurs péripéties. Chacun recelant une seconde histoire, bien cachée, pour peu qu’on prenne la peine d’y repenser…

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Épisode 31

Voilà quelques heures que nous avons atteint l’oasis. Nous sommes déjà venus, et nous y revenons maintenant. Mais, cette fois, la luxuriance de l’endroit affecte nos sens, ajoute à la confusion de nos êtres. Comment croire à la possibilité d’un tel lieu, après l’étreinte des dunes ? Chez chaque homme, l’insoutenable baigne les yeux, alors que s’achève la mise en terre de notre père. Sur son corps encore taché d’ocres, les pelletées de sable trouvent refuge dans le pli de sa dépouille. Il part nourrir le monde, et nous l’y rejoindrons progressivement.

Le chef de la caravane vient de prendre la parole : nous reprenons la route. Déjà ? Oui, déjà. Les hommes marmonnent, scrutent les vallons orangés ; après tout, peut-être est-il plus simple de quitter ce qui n’a pu nous appartenir ? Nous n’avons jamais été maîtres de ces lieux, car nous appartenons au mouvement, superbe et intangible. Alors nous désertons, rejoignons le sillon. Les bêtes ont pu se reposer, elles tiendront jusqu’au prochain arrêt ; les hommes, eux, se recueillent dans la douceur chaude et sèche de l’erg.

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Épisode 32

Je pense que je pourrais passer ma vie à décrire celle des autres. Au printemps, c’est plus simple, les gens sortent. Ils ne vont jamais très loin, ça m’arrange d’ailleurs. Ce matin, il n’y a que deux hommes à la terrasse du café, sans compter le serveur. Dom’ me reconnaît et m’adresse un salut discret ; il sait que je ne trouble jamais son commerce. En effet, ça ne m’intéresse pas tant de connaître les gens que de les deviner ; cela atténue la déception. Voilà pourquoi peu avant midi, chaque jour, je prends place sur le même banc devant cet inénarrable café, avec une bouteille remplie d’eau-de-vie et des antipasti. C’est un petit village, je suis vieux, les gens trouvent ça charmant… Voyez ça comme ma manière de mourir doucement.

Aujourd’hui, ces deux hommes – la cinquantaine et la quarantaine – ne semblent pas correspondre : l’un a tout de l’avocat, tandis que l’autre porte encore son bleu de travail. Un mécano, pour sûr ; des pinces monseigneur dépassent de sa blouse. À leurs attitudes, leurs postures, ils se connaissent. Des frères, des amis peut-être ? En tout cas cela fait bien longtemps depuis leur dernière rencontre : les gestes sont retenus, presque maladroits. Le repas se déroule, la météo est mauvaise : de noirs nuages végètent au-dessus de tout ça. Deux cyclistes en tandem, par précaution, viennent s’abriter. Lors du dessert, le patron amène aux deux attablés un gâteau poignardé de bougies. La surprise est là, l’arthrite aussi : il lui faudra pas loin de cinq allumettes pour allumer la bête. Je ricane. J’accompagne la scène en suçant quelques sucreries ; j’ignore ce qu’il se passe, mais la scène m’émeut. Les hommes soufflent de concert sur l’opéra, s’étreignent ; l’un d’eux pose son regard sur le tandem, avec des envies d’ailleurs, ensemble…

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Épisode 33

L’aube pointe le bout de son nez, tandis que nous essayons de faire bonne figure. Nous, c’est Suzanne et Ludivine : première année de médecine, livides, divines. Cette nuit, c’était révision sous pression. Et un peu de champagne aussi, histoire de titiller le destin. Ce serait bien qu’il nous donne un coup de main, ou un coup de tête, bref qu’il se manifeste. Parce que là, les jours se succèdent et nous n’en faisons plus vraiment partie. Comme si ce qu’il allait advenir allait advenir sans Suzanne et moi. Une équation à laquelle on aurait retiré deux palpitations, sans sommation. Peut-être que c’est ça l’amour : déceler en l’Autre sa propre immuabilité ? Ça expliquerait pourquoi, lorsqu’elle me raccompagne, je traîne les pieds.

Ludivine s’est effondrée sur son lit, un léger filet de bave au creux de ses lèvres. Suivant l’angle, elle me sourit. Mignonne, crapule : on a bien fait de coucher ensemble. Au-delà de la gymnastique, ça nous a fait du bien je crois : les refuges sont si rares de nos jours. Je crois que j’ai envie de veiller sur elle. Autour du lit et malgré les volets, le soleil étend son regard. Le petit monde de Ludivine exhibe son patatras, où le bureau tient une place de choix. Avec deux grammes dans le sang, j’hésite à me prononcer : indolence ou studiosité ? J’ai l’impression qu’elle est au début de tellement de choses… Elle est sa propre époque, je crois. Son ronflement ralentit, la journée s’endort. L’examen est dans quelques heures. Il va falloir faire un choix. Le temps de griffonner quelques notes, de prendre mon manteau… Au moment de passer la porte, je songe : “des repères, ça se retrouve”.

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Épisode 34

La surface de l’étang ne se déride guère… Cela ne va pas faciliter les choses pour les deux hommes qui assis sur le banc scrutent poliment l’horizon. Une pinède embaume les lieux, relâchant par intermittence – et non sans espièglerie – une pomme de pin pour trouer le silence. Pourtant, il s’agit là des retrouvailles de deux vieilles branches ! Mais leurs regards ne proposent comme autre reflet que celui d’un brouillard sans fin… jusqu’à ce qu’ils se décident à réagir. Après tout, que vaut le calme s’il n’est pas ceint d’excessif ? L’un des hommes sort une maraca, fredonne un rythme qu’ils avaient pris l’habitude de jouer ensemble. Dans le temps. La mélodie semble emporter une araignée, qui s’active sur sa toile. La nature n’est pas en reste, et c’est bientôt tout l’automne que l’on surprend à batifoler comme si juin ne s’était jamais arrêté. Comme si un enchevêtrement de fumée n’avait fini par harasser les deux hommes. Comme s’ils n’avaient jamais rompu, il y a un an jour pour jour, lorsque le soupçon a fini par l’emporter sur l’amour. Mais certaines choses vivent plus longtemps que d’autres, au mépris des vides qui nous boursouflent. Alors les revoilà, de nouveau prêts à franchir le pas.

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Épisode 35

Comme nombre de Terriennes, Maude est en perte de repères. Si le déconfinement lui a au moins permis de se faire licencier de visu, ses activités connaissent encore quelques entraves. Difficile en effet de fréquenter parmi ses ami.e.s quelqu’un.e qui ne soit ni complotiste, ni collapsologue, ni surmené.e, et qui aime la moule. Tout comme il est ardu de trouver une plage encore accessible pour buller parmi les bulots. Maude doit bien l’admettre : sa conchyophilie la consume, et un certain désemparement l’étreint désormais. Quand vient la nuit, il n’est ainsi pas rare qu’elle regroupe autour d’elle tous ces coquillages aux gravures touristiques, patiemment collectés depuis tant d’années.

Ensemble, ils forment un récif qui l’apaise un petit moment, juste assez pour ne plus penser à son crabe. Ne manque que le ressac, que même ses vieilles canalisations ne sauraient reproduire ; un bruit qui, hier encore, procurait à Maude une drôle de confiance en l’avenir.

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Épisode 36

« Fait chier. »

La créature magique, surprise par les giboulées, est à l’arrêt. La lourdeur des gouttes affectant son vol, c’est dépité qu’elle et ses ailes rouspètent sous un abri de fortune. Le ruissellement mitraille et crépite le béton jusqu’à l’engloutir – toutes proportions gardées. Nous sommes bien loin de toute forêt. Assise sur un débris, Bénaflette se couvre d’un pissenlit qui poussait dans le coin ; l’ensemble, ma foi, oscille désormais entre le canotier et le chapeau mexicain. Elle grelotte, maudit ses pieds nus et songe à se payer un drone. Si seulement elle avait de quoi… la féérie n’a en effet plus vraiment la cote, et ni ce secteur ni ses acteurs ne s’y étaient préparés. Du coup, c’est chacun pour sa pomme, et Bénaflette goûte l’amertume des rêves laissés sur le bas-côté. Heureusement, certains copains s’en tirent mieux : des dragons qui font dans le transport en commun, des elfes qui bossent dans des parcs naturels… Remarque, c’est toujours mieux que son copain nain qui s’est barré pour aller prouver l’existence de la Terre creuse. Mais le sourire esquissé ne dure pas, car Bénaflette repense aux dires de sa conseillère Pôle Emploi, qui la taxait de “minuscule” et de ”cauchemar pour les assurances”. Elle est fatiguée… fatiguée qu’on lui propose systématiquement de bosser comme escort-girl ou dans les forces spéciales. Qu’on lui refuse désormais de s’approcher des enfants sous peine d’être fichée. Que des cons lui tombent dessus avec des tapettes à mouche et un sourire hilare. Comme une impression de vivre un conte défait, alors qu’elle envisageait autre chose.

Les giboulées cessent peu à peu, et la lumière a tôt fait de percer les nuages grognons. Un arc-en-ciel se déploie, faisant fi de toute l’actualité ici-bas. La fée relève prudemment les yeux, et face au spectacle ricane de ses chicanes. Le temps d’ébrouer ses ailes, la voilà qui s’envole vers un futur fort fort lointain.Les giboulées cessent peu à peu, et la lumière a tôt fait de percer les nuages grognons. Un arc-en-ciel se dé- ploie, faisant de toute l’actualité ici-bas. La fée relève prudemment les yeux, et face au spectacle ricane de ses chicanes. Le temps d’ébrouer ses ailes, la voilà qui s’envole vers un futur fort fort lointain.

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Épisode 37

Des fois, je me dis qu’avec nos peaux constellées de grains de beauté, nous nous rapprochons d’une boîte de cookies. À chacun sa forme et sa saveur, sa teinte et son épaisseur… et même si nous nous suffisons en soi, c’est toujours meilleur quand on se retrouve à plusieurs.

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Épisode 38

“Aujourd’hui, le pré m’a fait une fleur.

– Tout ça pour finir sur la paille.

– Hin hin, très spirituel… N’empêche qu’avec ce nouveau couvre-chef, je serai la plus apprêtée de tout l’étang !

– Attends de voir les grenouilles et leurs nénuphars, tu vas vite déchanter… M’enfin, si tu pouvais nous éviter un nouveau canard, ça m’arrangerait : non pas que je sois fan des prises de bec, mais j’aime bien avoir quelqu’un en face quand je fais mine de l’ignorer.

– T’es vraiment un chat perché.

– Et de surcroît suspicieux: quelque chose me dit que tu as d’ores et déjà quelqu’un en tête…

– Tu vois des signes partout.

– J’avais plutôt un autre palmipède en tête… Jean-Michel Jars ?

– Canaille !

– À mes heures perdues. Pourquoi lui ?

– Il a une belle plume.

– Forcément. Ben, eh bien va falloir songer à se trouver un autre duvet…”

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Épisode 39

Que ce soit par terre ou dans la vie, Hakim est le genre de gars qui rebondit. Cela lui est venu tout petit – il a connu une éducation assez souple – et depuis il ricoche… Personne ne se l’explique ; de toute manière, face à ce genre de situations, mieux vaut prendre de la hauteur.

Dans le sillage de ce garçon, on retrouve souvent chaussures et chaussettes, à tel point que ses proches systématiquement étiquettent. Hakim a connu un paquet de situations à la con, et plus encore de complications ; il n’a cependant jamais eu honte de ce qu’il est, s’excusant seulement pour les imbroglios et remboursant les irrémédiables patatras. Mais il vient des moments où la fatigue prend le pas sur l’aventure, et alors nos forces ne suffisent plus… Mais je vous l’ai dit : ce p’tit gars sait prendre la balle au bond ! C’est au cours d’une visite dans un refuge pour animaux qu’il est – métaphoriquement – tombé sur Dalida. Pas vraiment chanteuse et plutôt en recherche d’opportunités, la chienne a fait montre d’un bel enthousiasme en rencontrant Hakim : mieux, elle s’est mis à bondir ! bondir ! et rebondir ! le tout, à une hauteur similaire ! Ni une, ni deux, notre petit gars adopta la joyeuse bête pour, ensemble, s’enfuir à toutes jambes…

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Épisode 40

C’est l’été à Nantes, et un petit vent – venant aux nouvelles – s’immisce par la lucarne. Corona oblige, on repassera pour la bise… Essoufflé mais curieux, l’alizé se retrouve rapidement à frôler les animaux, frayer le mobilier. Entre brousses et roseaux, le bois quoique poli ne pipe mot. Alors le vent, loin de tempêter, s’interroge derechef : que nous est-il arrivé ? Après tous ces mois chacun chez soi, qu’est-ce donc que ce lieu-là ? Ma foi, il ne semble pas au courant… Nous lui murmurons alors un court récit : une histoire qui s’avère abîmée, pleine de détours, et où il n’est pas aisé de s’y retrouver. Quelques trésors ponctuent les péripéties ; des périls, aussi. Chaque saison n’a eu de cesse d’observer un nouveau mouvement, jusqu’à ce que joue la mélodie actuelle : les corps et la tendresse, cette fois au quotidien.

C’est l’été à Nantes, et il fait bon vivre. Airelle et Zaromatt, si souvent à part, s’appartiennent enfin.

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– Airelle x Zaromatt
Du 27/10/19 au 23/08/20, entre Paris, Angers et Nantes

La Dame qui attend

Je vois souvent une femme le matin, tandis que je descends de mon immeuble pour sortir les chiens. Elle se situe toujours au même endroit, bien qu’en perpétuel mouvement, et m’adresse souvent un regard, avant de replonger dans sa surprenante attente : personne ne vient jamais.

Il serait aisé de la traiter de folle et de simplement passer son chemin. Or, mes petites habitudes me confrontent à elle, chaque jour, alimentant mon intérêt et ma tendresse pour ce pauvre personnage.

Pourtant, alors que j’écris ces lignes, je serais bien incapable d’estimer si ses frusques changent d’un jour à l’autre. Quelque chose hante le visage de cette femme, affectant également ma perception.

Recluse dans sa parcelle imaginaire, on dirait qu’elle attend un événement dont l’importance est si vague qu’elle submerge ses yeux clairs.

La douleur et l’inquiétude de son humanité solitaire ne faiblissent jamais, le temps de ma petite boucle quotidienne. Je pense alors à nos souffrances, nos impasses, et tout ce qui nous lie, quand bien même je sais que je ne lui parlerai ni ne l’aiderai jamais.

Cette femme, qui n’arrive ni ne repart, voyage sans doute bien plus loin que nous. 

– Rémi

Les Sols épuisés

Il arrive de croiser un chagrin,
Assumé ou découvert,
Pareil à un mauvais grain,
Germant en plein hiver.

Ses sillons profonds
Accentuent la blessure
Et l’âme se morfond
Folle d’usure.

La question se pose alors
Du devenir des aurores.

Est-ce l’affaire d’une récolte
Un semis que l’on regrette ?
Ou bien la fin désinvolte
D’une vie sans faîte ?

Travailler la terre
Reste le meilleur remède
Tandis que la lune éclaire
Un appel à l’aide.

– Rémi