Airelle x Zaromatt : Saison 2

L’illustratrice Zaromatt et moi-même menions un petit jeu créatif : simultanément nous nous envoyons un texte et une illustration, et nous donnons quelques jours pour apporter notre propre inspiration au contenu initial. Le tout sans se concerter, pour créer plus librement. Si je n’ai pas obtenu son accord pour les illustrations, restent les textes… et votre imagination.

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Épisode 1

Vêtu de diodes et d’alcools, Didier perd le fil des évènements. Il ne reviendra à lui que quelques minutes plus tard, au beau milieu d’un bois dont le noir complet ne fait pas un pli. Silhouette hésitant entre le faune et le festivalier, le préadolescent se meut avec douceur pour rapidement se cogner dans un objet volumineux qu’il parcourt avec biture… jusqu’à l’allumer. L’ampoule ravive subitement les environs, au grand dam des locaux et de Didier – le dernier au courant de ses capacités. Le cerveau – notamment – bourré de questions, le zozo tarde à réagir ; il songe à Gulliver et Prométhée, aux nuits qui tombent trop vite ainsi qu’à toutes ces piles usagées qu’il a chez lui. Il fixe incrédule le filament de longues minutes, le temps pour la météo de virer à l’orage…

Ne nous reste plus qu’à espérer que deux-trois idées auront traversé le saoulard, histoire qu’il sorte du bois avec un minimum de casse. Si le Didier n’a que rarement brillé par son intelligence, l’on n’est jamais à l’abri d’un éclair de génie.

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Épisode 2

Malgré le vacarme, l’araignée n’a attrapé qu’une poignée de gouttelettes cette nuit. En lieu et place des vibrations, ne demeure qu’une eau à demi entoilée non loin des rosiers. Sur quelques épines en miroir, la rosée s’attarde et dispense ses histoires.

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Épisode 3

Petit jogging en solitaire. Quelques coquelicots sur le chemin, des jarres cassées. Le sentiment d’être libre, alors que la ville entière semble irisée. Une bruine persistante applaudit chacun de mes pas. J’imagine mes joues, entre le rose et le rouge, que révèle désormais une barbe ratiboisée. Mes poils poussaient n’importe comment, cela étoilait mon visage… j’ai préféré couper court à ce visage en friche, le temps d’une fuite en avant.

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Épisode 4

Cette nuit, la mer largue les amarres… elle prend de la vitesse et s’élance, claque, rebondit contre chaque obstacle ! Par endroits, elle semble se battre contre elle-même, écume aux lèvres. Son fidèle compagnon le vent est lui aussi de sortie ; lui suggère-t-il la paix, le tonnerre ?

Il n’est pas sans savoir qu’à la dernière lune, une étoile a éconduit la petite étendue d’eau… Soit disant qu’elle n’était pas très chaude pour une relation à distance et que, de toute façon, elle était déjà maquée à une constellation. Que voulez-vous, il est des refus qui font plus mal que d’autres, et celui-ci faisait partie de ceux-là. Dès lors et depuis quelques nuits, ce qui ne semblait pas la mer à boire devient toute une histoire. Qu’entend-elle résoudre, cette colère bien vague ? Le ciel est toujours bien en vue, malgré les trombes d’eau déferlant vers le haut. Le jaune des astres se reflète ; seules les lueurs de l’aube l’évanouiront. Il est en effet certains cycles qui ne cessent, pendant que l’amer tourne en rond.

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Épisode 5

Ma foi, le soleil est bien plus agréable quand les touristes s’en éloignent ! Du moins, c’est ce qu’en dit Dupré, un ours adepte de la tranquillité. So long les British, ciao les Italo, et à jamais les Français ! Ne reste sur son domaine que quelques bergers, dont le lent va-et-vient le long des alpages le berce tandis qu’il compte leurs moutons. Ah, comme cela lui a manqué ! Mais il ne faut pas aller trop vite en besogne… une bonne sieste, ça se mérite. Dupré visualise déjà l’endroit idéal : un bout de vallon avec vue sur le cheptel. Il n’aura plus qu’à s’allonger sur un tapis d’herbe encore moelleuse, à côté de cette souche sur laquelle il aime tant se faire les griffes… et les groseilles pas loin, mamma mia… L’ours se laisse ainsi aller, rêvant farniente juste avant de déchanter : quid de l’oreiller ? C’est qu’il n’a plus ses cervicales d’ourson, le vieux bougon ! Qui plus est, le duvet Quechua subtilisé plus tôt à des randonneurs est resté à la grotte…

Nom d’une mouche à miel ! Dupré se vexe mais ne s’avoue pas vaincu : quelques branches de pin devraient suffire. Si l’on peut douter du bien-fondé de cette astuce, l’ursidé n’en a cure et quelques instants plus tard, ressort de la forêt en traînant un pauvre sapin fou- droyé qui n’avait rien demandé. Dupré, n’ayant ces dernières années rien traîné d’autre qu’un vieux rhume, galère. Il s’efforce toutefois : un peu, beaucoup… du moins suffisamment pour que son dos finisse par se kéblo.

Le pauvre ! Spectateur devenu spectacle, ayant péché par le pin… Si les bergers sauront faire preuve de compassion, m’est avis que dans le troupeau une brebis plus proverbiale que les autres conclura, narquoise : “comme on fait son lit, on se couche”.

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Épisode 6

Je retrouve les monts, tapissés de couleurs alpines. Tout y perdure, dans une beauté illusoire. Trônant dans un vieux transat’, je suis ceint d’arbres-mondes qui pépient dans le silence frais du matin. Le chalet où nous résidons pour un temps n’est qu’une écorce parmi d’autres ; ces dernières se répartissent sagement, le long des routes courant le relief.

Qu’allons-nous faire, au cours du jour et demi qui s’offre ici ? Cela importe-t-il véritablement ? Dans ce havre de fortune, ne nous reste qu’à être heureux.

Ici, il y aurait de quoi peindre et peindre encore. Dessiner, déguster, croquer… ce, à tel point que l’objet devient dérisoire. Face aux montagnes invincibles, tout n’est qu’emprunt. Le lit des vallées nous confronte patiemment à nos rêves, avant de nous faire une ultime faveur, en nous ramenant à la fin de toute chose.

Et pourtant… nous durerons encore un peu, jusqu’à abandonner la forme de nos êtres au relief initial.

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Épisode 7

La charrette reste sur la route pendant que je me déporte vers le pré. Un chalet luit au loin, comme pour me rappeler que je ne serai jamais en pleine nature. Le ciel s’empourpre par endroit, quoique blême parfois, comme rattrapé par l’émotion du temps qui passe. Moi et mon poil dans la main nous dévisageons, songeurs ; l’horizon aplanit peu à peu ses volutes colorées, jusqu’à arriver à une forme de chaleur que seules les plus douces lueurs peuvent atteindre. Une brise que l’on croirait tout droit sortie d’un soupir croise mon chemin, le temps d’envoyer valdinguer quelques épis de blé.

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Épisode 8

Le ciel n’est pas n’importe quelle roche. J’apprécie tout particulièrement la qualité de ses sédiments, selon la journée et ses moments. Allons ! Quiconque a jamais pratiqué la coupe d’un nuage ne saurait rester de marbre. Et que dire des horizons qui chaque jour changent d’âge, et dont les strates semblent courir le monde ? Ô jolies collisions de couleur, puissent vos poussières ne jamais cesser d’esquisser l’espace…

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Épisode 9

J’ai un chien qui lui a des peluches qui elles ont la vie dure. À force de bagarres imaginaires avec ces créatures sans défense, l’usure devient intenable ; l’on n’attend alors que le dédain du toutou pour abréger leurs souffrances.

Généralement, je leur confère une seconde vie en les déposant en des lieux de villégiatures, chez la belle-famille ou les grands-parents. Ainsi existe-t-il un lieu normand où s’amoncellent différentes versions d’une même peluche, répondant au (dou)doux nom du “cimetière des éléphants”. il n’est pas rare que la chienne, lors de ses villégiatures, renoue avec ses victimes du temps jadis, à grands coups de succions. Comme si elle prenait désormais garde à leur usure, et souhaitait que cette espèce menacée jamais ne disparaisse.

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Épisode 10

Comme à l’accoutumée, le couple ne fera que se coucher. En ces heures automnales, ils ne pourront compter sur le crépuscule et ses lueurs pour se réchauffer le coeur… sans oublier le rideau métallique qui, déployé, met un terme à tout horizon. Dans la chambre annexe, un être connaît le sommeil et ses premiers cheveux crépus. En émiettant leurs vêtements, les peaux de l’une et l’autre s’apparentent à autant de ceintures et de bracelets qu’elles ne portent plus.

Leurs corps ont-ils tant changé ou bien pas vraiment, voilà une question qu’elles ne posent plus depuis longtemps. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir été heureuses, à croire que ce ne fut pas suffisant. Parmi les amis du couple, on suggère une liaison, une blessure suite à l’adoption ; d’un commun accord ils prennent leur distance, se gargarisent de leur considération. À force d’évoquer leur propre vertu, ils en oublient ces deux femmes sans histoire qui désormais, relèvent de l’inanimé. Comme à l’accoutumée donc, le couple ne fera que se coucher ; l’enfant, lui, rêvera pour trois.

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Épisode 11

La nuit a toujours eu du chien, même qu’il s’appelle Emilien. C’est le genre de clebs que je croise quand j’ai du sommeil en retard, l’oeil morne, les idées noires : il débarque, renifle, inspecte – comme tout cabot qui se respecte. En plus ça m’évite de continuer à causer tout seul. Parce que j’ai beau parler, parler, parler, ça s’évacue quand même plus vite aux WC. Oui, heureusement qu’Emilien est dans le coin. Tout comme mes parents, j’ignore ce qu’il fout de ses journées, mais lui au moins il est pas là pour être ici, si vous voyez c’que j’veux dire. Comme je sais pas d’où il vient, au juste, ben quand il se pointe je lui raconte le virus, le bazar, comment tout est devenu bizarre – il pense comme moi. Emilien semble un gars sûr, alors j’ai fini par lui avouer que j’avais les chocottes : celles dont on parle pas, même sur les réseaux sociaux avec une jolie typo. En fait, je crois que je me pose trop de questions et que je me fous des réponses. Moi c’qui m’plairait, c’est de prendre mes skis et de skier loin, loin, tellement loin d’un paquet de machins et d’une floppée de gens. Mais Emilien pense que c’est pas un bon bail, alors on discute d’aut’ trucs qui me plaisent et que je trouve plutôt balèze : les robots, les torrents, la couleur jaune… là-d’ssus je suis incollable mais je prends bien le temps de lui expliquer doucement, parce que j’ai aucune idée de la mémoire d’un chien – faudrait que je demande à la maîtresse sur Zoom – et que je n’ai pas envie qu’il s’ennuie et s’en aille. J’peux tenir des heures, mais pas trop je crois car quand le soleil est de retour aucune trace du cabot… bien sûr j’suis triste, mais un peu moins que la veille : souvent j’ai des tas d’idées et de projets pour le reste de la journée ! et ça c’est cool, enfin je crois.

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Épisode 12

La vocation de papillon n’est pas propre à chaque chenille. Prenons Vanessa : à rebours du bel avenir que l’on lui promet, la larve s’est attachée à son corps, à sa lenteur… Ce n’est pourtant pas faute d’observer les consoeurs émerger de leurs cocons, mais Vanessa n’a pour ces “pétales de pacotille” que du désintérêt. Vous vous en doutez, les choses sont un brin plus compliquées, et il y a certainement dans ce cœur têtu un peu de peur… Mais pas que : la chenille a les pieds (et les ventouses) sur terre, et entend mener sa propre métamorphose ! Il lui faudra pour cela une formidable énergie, elle le sait : dès lors, Vanessa croque, grignote et ingurgite pendant des jours. La tâche est ardue et les moqueries amères, pourtant et patiemment une chrysalide finit par voir le jour, de laquelle Vanessa ne sortira que bien, bien, bien plus tard…

Entretemps, tout le monde finit par oublier cette larve revêche qui faisait douter tout le monde, même les monarques : “l’évolution oui, la révolution non !”. Chacun poursuit donc son petit bonhomme de chemin, jusqu’au jour où la terre se met à trembler et l’enveloppe se déchirer. Ventouses et mandibules s’agitent en tout sens, que se passe- t-il ? Une forme blanche émerge, puis deux, vient ensuite ce qui ressemble à peine à une antenne… nom d’un scarabée, la colosse que voilà ! De toutes nouvelles proportions s’offrent désormais à Vanessa qui, entre deux barrissements, déploie enfin ses ailes.

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Épisode 13

« Henri, je crois que la cigogne nous a posé un lapin.
– Oui merci, je vois bien. Il jure un peu dans la couvée, non ?
– Uniquement si tu en fais une affaire de poils et de plumes. Regarde-le, si ahuri… il me rappelle un peu ton frère.
– Lequel, j’en ai sei… Oh, non. Non non non.
– Henri.
– Henriette, nous ne pouvons pas le garder, encore moins l’élever.
– Parce qu’il ne vole pas ? Des tas d’oiseaux s’en passent.
– Mais non, mais tu vois bien… bon sang, il a un museau et tellement d’oreilles, de belles cuisses mais aucune aile !
– Quel physionomiste tu fais… Quand tu en auras fini avec tous ces distinguos, j’aurais à ton égard une remarque qui te rendra dingo.
– Je suis tout ouïe.
– Aux dernières nouvelles, tu raffolais d’une saveur que jusqu’ici tu ne trouvais qu’en de rares occasions.
– Oui.
– Faute d’avoir ce qu’il faut là où il faut.
– Oui… Non ! hein ?
– Je te parle de la carotte, banane ! Ça ne te plairait pas de partir à l’aventure avec lui et le reste des oisillons ? Tu leur enseignerais tout ce que tu sais sur les tubercules, et le lapereau serait ravi de te donner un coup de patte pour les déterrer.
– Et l’on nous appellerait… “Le gourmet et les gourmands” !
– Heu oui si tu veux.
– ET ON FERAIT LA NIQUE AUX CORBEAUX !
– Chéri, pas devant les enfants ! »

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Épisode 14

“Rien ne se crée, rien ne se perd, sauf peut-être mon papa. Aujourd’hui que puis-je espérer d’autre, que de le garder au fond de moi ?”

L’enfant marque une pause avant de poursuivre sa rédaction. Le silence par-dessus son épaule, il craint que les mots n’aillent pas plus loin. Pire, qu’il poursuive seul son chemin. Oui, oui, il sait bien que la famille n’est pas loin ; et il y a les amis, aussi. Ces derniers jours, leur bienveillance s’est agglutinée, pour répondre à une terrible béance. Loin s’en faut : l’heure est au mortifère, et l’oubli prendra son temps.

L’enfant enrage devant ses mots, d’ordinaire si capables : ne le suivront-ils pas jusque dans la douleur ? Il a besoin de leur fidélité, de leur justesse, qu’ils témoignent et qu’ils célèbrent ! Pure perte : le rédacteur reste face à l’écrit vain. Il songe alors à convoquer de vieux souvenirs, à partager toutes ces anecdotes qui témoignent avec pudeur d’à quel point ils s’aimaient sans même y penser. Oui, ce pourrait faire l’affaire.

Si seulement il savait les raconter comme son père.

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– Airelle x Zaromatt
Du 05/09/20 au 02/03/21, entre Paris, Nantes et la Normandie

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