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Le témoin

Nous l’avions pris jadis — pour sceller notre abri,
Petit dieu végétal, témoin de nos aurores,
Mais vint le temps du froid, des mots jetés dehors,
Et tu dis : « Prends-le, garde-le, c’est ton prix. »

Je le traînai plus loin — jusqu’à Marseille, exil,
Sa sève s’obstinait, grouillante, infecte et vive.
Il ne mourait jamais — sa survie me poursuive,
Un vestige d’amour, un reproche immobile.

Une nuit, las, je l’ai laissé dans la rue.
Un voisin restaurateur le prit, fier, triomphant ;
Son tronc, chaque matin, me clouait son affront.

Souvent j’ai voulu le voler, l’abattre nu,
Mais l’arbre a depuis disparu, sans bruit, sans lien.
Et ce rien m’a rendu le silence du matin.

– Rémi

Oui mais non.

Ce texte a été généré par intelligence artificielle. Si cette histoire a bien existé, si je l’ai modelée par prompts successifs pour en faire un sonnet qui me convienne, ce n’est pas tout à fait moi qui vous parle de ma vie.

La question ici n’est pas de savoir si c’est bof ou bien, je laisse ça à la discrétion du lecteur. J’aimerais simplement vous livrer mes pensées en tant qu’auteur.

Tout d’abord, je savais que j’aurais recours un jour ou l’autre à l’IA. L’idée était d’expérimenter, d’approcher une technologie en progression pour en apprécier le vertige de ses possibilités, couplé à l’enivrement de l’écriture. Si un jour j’ai des ambitions narratives plus poussées, j’y recourrais certainement comme compagnon d’écriture. Mais avant, il me fallait défier la bête sur le terrain littéraire et poétique.

Ensuite, pourquoi cette histoire ? Parce qu’elle me bouffe depuis un an, et que je ne suis pas capable de la sortir autrement pour le moment. Triste et absurde, je peux vous la conter à l’oral mais pas en faire une transcription écrite actuellement, pour une foultitude de raisons

« Alors, heureux ? » Pas vraiment. Malgré mon accompagnement, l’intelligence artificielle a accouché d’un texte – à mon sens – profondément vain. Si techniquement, le contrat est rempli, l’exorcisme n’a pas eu lieu. Il n’est même pas ici question de mérite, ou de qualités littéraire : je fais ce commentaire d’expérience, et en me basant sur mon rapport à l’écriture. Certaines peines, certaines peurs doivent être draguées et remontées lentement à la surface. La démarche est rugueuse, l’ambiance âpre, avant que l’art ne se fraie un chemin et sublime avec fatigue ce qu’il adviendra.

L’émotion artificielle n’aura donc pas sa place ici.

– Rémi

Le Chemin du marais calme

Pour mes vingt ans, j’ai souhaité avoir un animal de compagnie ; un chien, un Scottish Terrier, Guinness, pour être plus précis. S’il y eut des voix étonnées qui s’insurgèrent, elles s’évanouirent rapidement face à la pulsion de vie que représentait cette petite chose.

Fin juillet 2025, quatorze ans plus tard, Guinness cessa d’exister. Nous primes des chemins différents, et il fallut décider du sort de ses restes. Depuis plusieurs semaines, ses cendres se dispersent donc au gré de là où elle a vécu.

Malgré ma guimauverie, je sais que je n’aurais pu vivre avec sa tombe. Il ne me faut que quelques reliques ; le reste sera rendu au vent et à la terre.

Et puisque nous sommes nos souvenirs, il me paraissait important de signer une élégie. Celle-ci fut lue à la Campagne Pastré, où Guinness de son nom complet Guinness du Chemin du marais calme nous promena souvent.

Puisse-t-elle continuer de se perdre à jamais, comme elle l’a toujours fait.

Imaginons un panorama.

Guinness, tu étais tu es ? un être simple ; c’est le monde autour qui te complique la tâche.

Une petite pantoufle charbonneuse, fraichement débarquée de Montélimar, qui se retrouve au beau milieu d’une colocation encore adolescente.

En 2011, je revenais d’années universitaires décevantes, avec une épilepsie encore vivace. Et pourtant j’avais fini par accéder à une forme d’équilibre, qui m’a motivé pour mes 20 ans à demander un chien. Une volonté de perpétuer l’héritage familial, oui, mais je me savais désormais prêt à prendre la responsabilité de quelqu’un d’autre que moi.

Certes j’avais déjà eu un chien auparavant, mais tout est différent quand on est seul aux commandes. Quand on est seul responsable. J’étais fier, si fier de t’avoir avec moi.

Je ne t’ai jamais considéré comme un enfant, mon bébé, ou une ineptie de ce genre. Tu étais trop indépendante pour ça, le sentimentalisme n’avait pas sa place dans la relation. Cela a fait de nous des partenaires au long cours.

De ces deux premières années, je me rappelle la lente et longue éducation à laquelle tu as eu droit. Il faut dire que je faisais tout à l’instinct, et que tu me le rendais bien. Deux bêtes pas très malignes, impétueuses, émotives dans notre rapport au monde.

Et puis qu’est-ce que tu pissais… C’est sans doute à cette époque que j’ai vraiment compris les subtilités d’une machine à laver.

Mais tu as grandi et moi aussi.

Aujourd’hui encore il m’arrive de raconter comment tu as survécu à ton premier carrefour, ton premier marché de la Plaine sans laisse. Tu n’imagines pas à quel point j’étais fier de toi… je suppose que dans ces moments, la mémoire est particulièrement sélective, qu’il s’est passé d’autres choses, mais toutes ces petites victoires… on pourrait appeler ça « La Revanche de la pisseuse ».

Tu as vécu 14 ans. Ce discours en durera nettement moins. Mais j’avais besoin de revenir sur ces premières années parce qu’elles aident à comprendre notre dynamique.

Jusqu’en 2017, ç’a été toi et moi et la Coloc’. Malgré toi, tu es devenue la mascotte de beaucoup d’adulescents. Une présence plus ou moins discrète, mais la promesse d’un duo, quand les gens se rendaient rue Imhaus. Les colocataires allaient et venaient, mais nous étions les tauliers. C’était une époque, de celle que l’on chérit quand vient la mélancolie.

Puis le Québec, la première grosse séparation. C’a duré un an et demi. J’avais beau te savoir heureuse à Briançon entouré des chiens de ma mère, j’aurais tellement voulu t’emmener çà et là dans le pays québécois. L’été indien c’est bien, avec deux truffes c’est mieux.

Après nos retrouvailles, les destinations pourraient juste se lister, tant les gens qui m’écoutent aujourd’hui n’y ont pas forcément pris part : Boulogne-Billancourt et son chômage, Angers et son confinement. Il n’y a qu’à Nantes que nous avons toi et moi recroisé des amis de Marseille et Paris : nous tous avions vieilli, l’époque était différente, plus fragmentaire.

C’est vers 2022 que les problèmes de santé ont commencé. On a beau s’y préparer, l’impuissance reste la même. C’est ton ouïe qui a lâché la première ; l’endurance a diminué, puis ce sont tes yeux qui galéraient. Je pourrais aussi parler des aspects plus pipi-caca, mais après tout il fallait bien entretenir ta réputation.

Tu n’as pas lâché. Je ne t’ai pas lâché. Les promenades demeuraient, quitte à ce que tu termines dans mes bras ou ton sac de transport. Je voulais que tu continues de vivre, de sentir l’herbe fraîche sous tes poils. J’allais être là jusqu’au bout pour toi, qu’importe le coût des médicaments, les désagréments au quotidien, les heures des balades qui se multipliaient…

Mais on ne se parlait plus. Notre communication, jadis omniprésente, n’était plus. A de rares occasions, tu venais te blottir contre moi, à la recherche d’une présence rassurante ; autrement, tu séjournais désormais dans un monde d’où je ne pouvais te ramener.

Tu n’as pas lâché. Je ne t’ai pas lâché. Le combat a duré trois ans. J’étais fier, même les derniers mois, de te présenter à mes amis et que tu nous accompagnes dans des balades et des randos. Qu’importe si tu ne finissais pas le trajet. Je te ramenais toujours.

Mais, ce mois de juillet, tu as fini par mettre les voiles. Tu aurais pu prévenir quand même, on a tous bien pleuré. Alyzée m’a posé mille et une questions existentielles sur la vie et la mort. Avec Mamie, on a fait comme on pu pour que les choses se fassent rapidement, sans chichis. Et rapidement, tu m’es revenu sous la forme de poussières, dans une horrible urne en forme de poisson rouge.

T’as beau être un chien d’appartement, tu n’es pas faite pour vivre dans une urne, Guinness du Chemin du Marais Calme. Tu as vécu dans un paquet d’endroits différents, rencontré une foultitude de zigues en tout genre… Et surtout, tu n’as jamais su tenir en place. Voilà pourquoi tu mérites une dernière balade.

Voilà pourquoi tu reposes aux deux Colocs, à Briançon, à Hyères, à Nantes, à Montech. Et voilà pourquoi, aujourd’hui, tu reposes à la Campagne Pastré. Parce que c’est l’une des premières sorties en pleine nature que nous avons pu faire, toi et moi, à l’aube de la vie qui nous attendait, ensemble.

Tu n’es plus là désormais. Je vais tâcher d’assurer en attendant qu’on se recroise, un de ces quatre. Merci pour ce que tu m’as permis de devenir, merci pour les truffes dans le dos, merci pour les jappements tandis que j’empoignais la laisse. Merci pour avoir été mon amie, pendant tellement d’années.

Le Chemin du Marais calme est droit devant, tu ne peux pas le louper.

– Rémi

Une pièce dans la machine

Petite expérience, sur une quinzaine de jours. Elle s’interrompit naturellement quand je me rendis compte qu’un mal-être rampant contaminait voire stérilisait mon écriture. J’ai alors posé la plume, et contacté un thérapeute : cette fois, je ne m’en sortirai pas seul.

Jour 1

Mille tournures fatiguées me viennent en tête… En fait, on tourne plus autour de quatre-cinq : c’est dur de reprendre. D’autant que je suis déjà revenu, en soi, une fois. Mais les circonstances étaient différentes ; j’étais alors quelqu’un d’autre. Je m’efforçais d’infuser dans mes textes de l’esprit, de la poésie, voire de l’espoir les grands jours. Tout autour, mon monde brûlait, mais je trouvais ça si romantique… Ça allait avec le personnage ; ça n’a pas réussi à la personne.

Aujourd’hui, il y a… ce paragraphe. C’est un début.

Et c’est si laid. Sans exercice, sans effort, sans considération, ma vie intérieure se flétrit. Ma mémoire, pis encor, mon vocabulaire reculent dès lors. Des pans entiers de l’existence décrochent, s’arrachent de ma chair dans un soupir sourd.

Peut-être fallait-il en arriver à ces extrémités pour secouer mon derche de causaliste. J’y ai perdu quelques belles années au passage, répétant jusqu’à écœurement des modèles viciés, qu’ils soient familiaux ou propres à mon chemin.

L’écriture, d’aussi loin que je me souvienne, a toujours été un moyen et non une fin. En stimulant et développant mes sensibilités artistiques, elle a entretenu cette pulsion de vie qui tenait tête à ces flammes intimes, comme des marées tranquilles. Aussi, lorsque j’ai choisi de poser le crayon, je me suis rayé de la vie. Oh j’existais encore en tant que compagnon, que fils, frère, neveu, ami, salarié… Je donnais la réplique, m’efforçais d’être là où on m’attendait. Ces relations sont devenus les derniers miroirs où je m’entrevoyais, avant que les cendres ne finissent par les recouvrir à leur tour.

Cet article ne règlera pas tout, loin s’en faut. Mais pour moi, il est le premier d’une longue série vouée à raviver le dialogue intérieur de votre serviteur. Et cela se fera avec de la régularité, pour qu’à nouveau j’ai des petits gribouillis plein le cerveau.

Et cela arrive avec cette première pièce dans la machine.

Jour 2

Nous y (re)voilà : après les grands discours, il s’agit de les appliquer. Occuper l’espace. Pas par angoisse du vide, non : pour se mettre en jambe. Cultiver l’effort, rétablir l’habitude, et tout un tas de mantras qui vont de soi… à moins que.

En matière d’écriture, j’ai toujours été du camp de l’inné. Des gens savent écrire, d’autres non. À l’époque, on me disait que j’écrivais bien ; j’étais donc un génie. Toute sortie, toute production devait alors être soupesée, pour entretenir le mythe. Il ne s’agirait pas de détromper une audience d’une quinzaine de personnes, quand même…

Alors j’attendais souvent, des fois longtemps, pour avoir quelque chose à dire et le formuler joliment. Cette exigence a les défauts de ses qualités : on écrit moins, et on ne s’autorise plus l’expérimentation à moins qu’on la considère exceptionnelle – bonjour le melon. Bien sûr, j’ai continué sur certaines périodes à prendre des notes, des fulgurances qui me venaient en tête. Mais sans un peu de rigueur, ces assemblages abscons finissaient par s’apparenter à des reçus que l’on sort de ses poches un lendemain de soirée arrosée.

Cette écriture épisodique et sinueuse me donnait en outre une allure insaisissable, voire douée. Avec le recul, il me semble que j’avais surtout peur de déplaire. Alors je me suis vautré dans mon inné, et les années ont passé. Certaines personnes qui n’écrivaient pas si bien que ça ont appris deux-trois trucs, chacun a vécu et grandi plusieurs années durant, jusqu’à me rendre compte que mon unicité était bel et bien derrière moi. Blessure d’orgueil dont je me suis dans un premier temps remis en convoquant la posture du vétéran, me cantonnant à des rôles bien plus confortables de relecteur occasionnel. Mais je ne trompais personne, et moi le premier… d’autant plus que pendant tout ce temps, une graine avait germé en moi. Celle d’un récit et de personnages à part entière, marquée d’une vraie ambition littéraire.

Il y a donc une perspective, au-delà de ces geignardises. Tâchons déjà d’aller jusqu’au bout de l’expérience, ici et maintenant.

Jour 3

En 2020, je suis devenu prestataire en rédaction technique. Je n’imaginais alors pas à quel point ma perception de l’écriture évoluerait. Plus que dans toute autre expérience jusqu’alors, les mots ont disparu pour faire place à du contenu. Les écrits ? des prestations. Tout s’est ainsi lentement gâté, avant que je ne prenne la pleine mesure de ce dans quoi je m’étais fourré.

J’ai poursuivi mes études en jonglant entre un idéalisme sur le retour, et un handicap rampant. Et puis il a bien fallu travailler, trouver des sous quelque part en faisant quelque chose. Si le résultat est loin d’être honteux, la vie professionnelle, elle, me laisse songeur.

Ou bien c’est juste un brown-out.

Où sont passé mes cookies de quand j’étais petit ?

Jour 4

Hier jeu de rôle, ce soir théâtre d’improvisation… de loin, cela donne l’impression de courir après les identités.

Et pendant ce temps, la posologie du traitement qui augmente, comme pour mieux m’anesthésier.

Je me souviens quand j’ai appris le sens du mot vivoter. C’était il y a longtemps ; à l’époque, tout cela paraissait si abstrait. Nous aimions la nuit, parce qu’il nous fallait être le jour. Cette flamboyance renversante l’emportait sur tous les pauvres chagrins du moment.

Désormais… je tiens beaucoup, comme une fonction rémanente. Nul instinct de survie, nulle combativité ; seulement de l’endurance, les dents serrées.

Jusqu’à avoir quelque chose à dire.

Jour 5

Tard le soir, après le théâtre d’improvisation, je marche quelquefois une quarantaine de minutes jusqu’à mon domicile. Je longe principalement le boulevard Sakakini, où vrombissent encore quelques engins énervés de ne pas encore avoir atteint la ligne d’arrivée.

Hier, je patrouillais donc. L’occasion de réfléchir à ce retour timide dans l’écriture, et à ses retombées tandis que je chute encore et encore, chaque jour un peu plus, dans le décor.

Le constat oscillait entre le défaitisme et la sévérité. D’ordinaire si prolixe, j’accouche chaque jour de quelques lignes avec grande difficulté. Chaque jour, me voilà à ramasser le morceau nouveau d’un miroir fatigué, dans le but de retrouver un reflet, une substance.

Je maugréais donc, pas après pas, jusqu’à atteindre un pair ensommeillé et sa fille. Celle-ci semblait tout juste débuter une nouvelle nuit, bien à l’abri de tous les maux du monde. Le père regagnait son immeuble, la victoire tranquille ; ça ne devait pas être la première fois.

Cette vision m’emplit d’une bouffée d’espoir. Comme si, de vétéran à bleusaille, on venait de me rappeler que dans la vie, il n’y a pas que des batailles.

Jour 6

Aujourd’hui, randonnée. Marcher d’un point A à un point A, en profitant au passage de quelques panoramas. Les regards se tournent vers les lieux-dits, les endroits ; je peine à les identifier. Mon monde se délite, est-ce bien le moment pour donner des noms à quelques briques ? Depuis la crête, mes yeux préfèrent suivre les ombres portées. Le paysage entrevoit alors un formidable ocelot, qui se réfugie rapidement dans le feuillage.

Jour 7

La bonne posologie d’un traitement n’est pas chose facile. Ces dernières semaines, ma neurologue joue au petit chimiste ; en résulte un patient décidément très patient qui oscille entre abrutissement et ahurissement.

La pensée est comme bloquée, la parole s’empâtant de concert. Les autres semblent atteindre un niveau stratosphérique de conscience, tandis que l’on peine à expédier les tâches courantes. J’en viens quelquefois à regretter mon opiniâtreté, quand cette épilepsie était encore pharmacorésistante : j’ignore comment mener le combat désormais.

Tout est si ouatée… nul besoin de cellule capitonnée.

Jour 8

Ma mère me questionne sur la décoration de ce nouvel appartement. Elle ne pense pas à mal, mais elle n’imagine pas les souffrances immobiles qu’elle titille.

Décorer, c’est dépasser l’aspect utilitaire et afficher une vision de soi, des goûts, des préférences. Autant de tâtonnements : je ne sais plus qui je suis, ce que j’aime, et où je souhaite me rendre. Dès lors, qu’afficher ? ma déco’ actuelle, je la traîne depuis 2012 de lieu en lieu, comme un souvenir d’une époque, et de la légèreté qui l’accompagnait.

Pour autant, et sans sombrer dans le matérialisme, il est précieux que son milieu de vie nous corresponde. Cela a débuté avec ce nouvel appartement (histoire de trancher avec l’hibernation du précédent), et cela s’est poursuivi hier avec une première visite chez la fleuriste.

Je ne sais si c’est par phobie sociale ou anxiété économique, mais je rentre rarement dans une boutique. Le geste était d’autant plus sympathique par sa spontanéité. J’en suis ressorti avec plusieurs fleurs et du terreau, de quoi ravir mes jardinières. Après tout, quitte à avoir autant de fenêtres, autant afficher une jolie vitrine depuis le dehors. Peu importe si la moitié d’entre elles caneront d’ici deux mois : tout ça fait partie d’un cycle. Et à tout prendre, c’est mieux que de tourner en rond.

Jour 9

Cela devient un rituel. Un rituel mal fagoté, mais un rituel.

J’avais lu quelque part qu’il fallait trois jours pour créer une habitude à court terme, et vingt et un pour viser quelque chose de plus pérenne. M’épancher par fulgurances n’est pas ce dont je rêvais pour ce blog mais, eh, s’il faut en passer par là. Je reviendrai vers un thérapeute un jour ou l’autre… pour le moment, je me satisfais d’avoir rouvert une vanne : c’est bon de boire un coup.

Prochainement, j’associerai à chaque jour un petit défi d’écriture, histoire de me décentrer un peu. Puis on passera à des contenus plus ambitieux, qu’il s’agisse de bloguer comme avant, ou alors de proposer des formats de fiction plus inédits. Tourner en rond dans une cage ne m’a jamais vraiment réussi ; autant décrire le paysage, en attendant de trouver cette fichue porte.

Jour 10

La fatigue oculaire, c’est quelque chose. Rien que chez moi, j’ai huit écrans différents. Ma réalité passe de l’un à l’autre, avec détachement, alors que l’oubli veille.

Les choses ne sont pas devenues plus complexes ; elles ont juste gagné en présence.

Je ne parle pas de l’infobésité, du droit à la déconnexion. Enfin si, mais pas que. Il y a derrière un épuisement généralisé que ni la lecture, ni le sport ne me permettent de totalement dépasser.

Et l’écriture alors ? aha, très drôle.

Jour 11

Jardinage et recherche d’emploi : le terreau idéal.

Jour 12

Une journée bien remplie. L’étreinte se dessert, pour laisser entrevoir quelques paysages inédits. De nouvelles erreurs pour un peu de vie ?

Jour 13

Tout s’écroule lentement. La main reste suspendue au clavier, comme si ne pas écrire la suite de cette phrase pouvait tout arrêter.

Pas vraiment. Plus vraiment ; la fin débute.

Jour 14

Je parle tant, toute la journée… que reste-t-il à écrire ? Le silence, je suppose.

Jour 15

Chancèle, chancèle,
Ce serait dommage
Que tu n’aies pas d’ailes.

Chancèle, chancèle
Il reste à bousiller
On ne reste jamais tel quel.

Rémi

Port franc

11.05 : Par ailleurs

La première journée est immanquablement celle du départ. Pourtant, le decorum ne laisse rien paraître : tout est encore bien à sa place. Il n’y a guère qu’une grosse valise qui pourrait suggérer un ailleurs. Autour, quelques visioconférences, L. qui s’affaire ; un plan suit son cours. Et il s’applique dès 10h30, presque par surprise, quand nous prenons le large définitivement, pour quelques temps.

D’abord le tram, puis une navette, avant l’attente. Sur le chemin, on repense au quotidien vachard dont on s’extrait, et à ce qui nous meut. Le Portugal, c’est avant tout une destination prévue de longue date, où le souvenir le dispute au désir. A croire que c’est en partant que nous aurons une raison de revenir… et ça tombe bien, puisque le dédale de l’aéroport nous opposera une dernière résistance par ses innombrables étapes et points de contrôle… jusqu’à ce que nous touchions terre, pour enfin nous dérober.

Il y a dans les voyages en avion et surtout dans le paysage qu’ils proposent une quiétude : celle d’un ciel qui surplombe les nuages, et qui évoque une frontière inédite. Qu’importe l’apparat low-cost de notre vol, nous ne pouvons nous empêcher de songer à ce que nous laissons derrière, et ce qui désormais nous gagne. 

À peine apercevons-nous les premiers paysages lusitaniens qu’il nous faut nous poser et regagner un énième sous-sol ! le métro lisboète requiert en effet deux lignes pour atteindre son centre-ville : l’Orient (linha vermelha) puis la Caravelle (linha verde). Un plan simple ; toutefois…

Après avoir frayé avec les incidents techniques locaux, qui n’ont rien à envier à nos propres gauloiseries, le Living Lounge Hostel nous ouvre ses portes. Rapidement, nous prenons connaissance des agréments et autres commodités dont nous pourrons profiter au cours du séjour. Nous y avons mis le prix, mais nous avons bien choisi : cette auberge de jeunesse a tout pour nous plaire. Et pourtant, nous peinons à y croire, tant nous nous économisons au quotidien : pareil plaisir n’est pas commun… c’est presque soulagé que nous partons moins d’une heure plus tard pour le “Fado em Si”, un restaurant où les mets s’entrecoupent de morceaux un peu plus musicaux.

Jusqu’ici, j’ignorais tout du fado : ce chant populaire portugais, né de la rencontre de chants de marins et de musiques de rue venues du Brésil. Pouvait-on faire plus typique pour notre première soirée ? En chemin j’aperçois la ville, calme et vivante à la fois. Je ne sais pas à quoi m’attendre, j’ai hâte. Mais les yeux restent attentifs au GPS, jusqu’au restaurant. Parmi les premiers arrivés, nous choisissons avec grand soin notre table : il s’agit de ne rien manquer du spectacle. 

La nourriture précède le premier concert. Cela fait bien longtemps depuis ma dernière morue. L’océan n’est pas loin, nous l’avons salué en chemin. Puis la lumière faiblit, et le premier fadiste entre en piste. Dans son sillage, un guitariste et un mandoliniste ; tous savent ce qu’ils ont à faire. Alors ils jouent, le temps de trois chansons. Le chagrin qui nous embrume tous ne connaît pas d’équivalent français : il s’agit de la saudade, un sentiment complexe où se mêlent mélancolie, nostalgie et espoir.

Lorsqu’une seconde artiste viendra chanter, elle évoquera à son tour ces grands thèmes chers au fado :  l’amour inaccompli, la jalousie, la nostalgie des morts et du passé, la difficulté à vivre, le chagrin, l’exil…

Au troisième et dernier passage, la fadiste nous emportera tous. Je ne songe même pas à empoigner ma caméra pour immortaliser l’instant, il y a tant à vivre maintenant. Quand les dernières notes s’évanouissent, nous regardons penauds la fadeur nouvelle de nos assiettes.

Une douce fatigue accompagne le retour à l’auberge. La nuit tombée, les rues du centre-ville semblent s’éveiller une seconde fois. Elles bruissent, et la foule se renforce à chaque intersection. Lisbonne n’a pas encore eu vent de notre présence. Elle ne nous remarque pas, alors que nous savons déjà qu’au cours des prochains jours, nous n’aurons d’yeux que pour elle. 

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12.05 : Première incursion

Notre premier réveil est hors du temps : le décalage horaire nous exhorte à nous lever bien trop tôt. Gare ! Il nous faudra des forces pour mener à bien l’exploration. 

Quelques deux heures après, nous savourons le petit déjeuner préparé par nos hôtes. Après quelques crêpes et son lot de tartines, nous préparons le paquetage avant de nous mettre en route. Plusieurs étapes nous attendent, avant que le WE ne déverse encore plus de touristes. 

Direction donc le quartier Cais do Sodré : autrefois un endroit parmi les plus défavorisés de Lisbonne, aujourd’hui l’un de ses lieux les plus tendances. Ses murs colorés nous rappellent Trentemoult, le soleil en plus. Je peine à prendre conscience que nous arpentons une ville, qui plus est une capitale : tout semble simple, presque accessible. Mais ces pensées n’iront pas plus loin, tandis que nous embarquons en direction d’un autre quartier, celui du Belem. 

Le train qui nous y emmène à des allures de RER, la pisse en moins. La ville s’étire, se dévoile ; on devine une croissance complexe, où le tourisme n’est finalement qu’anecdote.

Descendus à Alges, nous remontons l’avenue Brasilia jusqu’à apercevoir la Torre de Belem. Fortification ayant initialement pour but de défendre la ville, son accès est rendu possible par un modeste ponton. De là, cinq étages accessibles via un unique escalier en colimaçon. Pêle-mêle, on y trouve des canons, une chapelle, un âtre, et une plâtrée de damiers. Un touriste évoque même une gargouille en forme de rhinocéros, que je peine à identifier. Il faut dire que la foule est dense, comme contenue dans cette pierre de cinq cents ans d’âge. Tout semble glisser dans ce lieu ratissé par le sel et le vent… Le vivant n’y a plus sa place depuis bien longtemps, ne subsiste que la poigne des faiseurs. 

C’est songeur que je toise l’édifice, alors que L. déploie son attirail en vue d’en faire une aquarelle. De l’extérieur, on réalise que la tour entière est parsemée de cordes torsadées sculptées à même la pierre, lesquelles forment même un nœud sur l’une des façades. De ces détails, ma douce fait de la couleur. Aux alentours, des bosquets d’arbre présentent leurs respects au nouvel édifice. 

Après avoir créé, nous nous déplaçons. Direction le Mosteiro dos Jerónimos, l’une des visites touristiques les plus importantes de la ville. Les deux monuments sont reliés par des petites rues où chaque bâtisse craquelle et resplendit à la fois, comme emportée par les vives couleurs qui les vêtent. 

Sur la route, nous apercevons au loin le musée de la marine et sa décoration minimaliste (une ancre) et le Padrão dos Descobrimentos que je confondis pour le Farol – voilà qui m’apprendra à ne pas réviser mon portugais. Mais il est encore trop tôt pour marquer une halte, et nous attendons patiemment notre tour pour pénétrer le monastère. 

Au-delà des proportions monumentales du cloître, c’est bien dans la générosité de sa confection que nous appréciâmes notre visite. Jamais l’on ne vit autant de voûtes à croisée d’ogives que ce midi-là… ce ne fut toutefois pas dans les lieux de culte que se rassemblèrent la plupart des fidèles, mais bien dans les gogues ; comme si le vivant avait désormais bien du mal à réinvestir ce monde empierré… Que voulez-vous : il ne fait pas bon être vestige parmi les ruines.

Au bout de cette seconde visite, la fatigue nous rattrape. Fort heureusement, nous pûmes récupérer chez un petit camelot des cerises et des abricots, avant de les déguster à l’ombre du Jardim da Praça do Império.

Un poil lassés par ce tourisme de masse, je propose à L. de nous esquiver au jardin botanique de Belém, misant sur sa grande variété de plantes et sa beauté paisible. Le pari semble réussi, puisque nous croiserons majoritairement des paons, des paonnes, et des oies. Déambulant au hasard, nous atteindrons même une serre où poussent des caféiers. Mais c’est au lagon des serpents que nous marquerons une vraie halte. Le temps pour moi de réaliser que mon appareil photo n’est plus, alors que L. capture un nouvel instant. Au cours de ces longues minutes, la nature nous fixe ; un air lourd et chaud nous accompagne. Une sittelle s’active, entre deux criaillements. L’esquisse achevée, nous prenons finalement congé.

C’est un retour qui se fera attendre, tant il faut composer avec les transports en commun, la foule et la condition humaine. Lisbonne est définitivement touristique, il y fait bon vivre et elle reçoit avec plaisir. Encore faut-il y trouver sa place, ne serait-ce que le temps d’un séjour.

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13.05 : Plonger dans le grand bain

Après une première journée sur les chapeaux de roue, nous décidons d’y aller plus en douceur. Las ! C’était sans compter sur une classe de petits Français, bien décidés à engloutir la moindre crêpe de l’auberge de jeunesse… salauds !

En route vers la station Oriente, le métro s’échappe d’un tunnel et nous égare dans la lumière lisboète. La moindre bâtisse évoque la couleur, à mille lieux des gris franciliens. Comme il fait bon vivre ici…

Au bout de quelques minutes, nous émergeons pour nous retrouver au sein du parc des Nations, quartier créé pour accueillir l’Exposition internationale de Lisbonne de 1998 « Océan avenir de l’humanité ». Une formule ma foi fort à propos, puisque notre destination n’est autre que l’Oceanário ; L. l’avait jadis visité, et était ravie d’y remettre les pieds.

Si la billetterie et le magasin de souvenirs se situent sur la terre ferme, l’aquarium en lui-même est « posé sur l’eau », dans un bassin donnant sur le rio Tejo. L’accès se fait via une passerelle, donnant rapidement sur un vaste aquarium, observable sur deux niveaux. Raies, mérous, requins, thons et autres poissons-lunes baignent ainsi dans l’équivalent de deux piscines olympiques, sous l’œil ahuri des petits et des grands. Parmi toutes les espèces que nous observons, les bancs de poisson nous fascinent, tant leur masse semble dirigée par une conscience unique à chacun de leurs mouvements… Aussi vaste soit le bassin, on peine à croire que ce volume suffira pour étancher une telle soif de liberté.

Aux alentours, quatre écosystèmes sont représentés : 

  • l’aile “Antarctique”, avec ses manchots et ses gorfous.
  • l’aile “Océan Indien”, avec ses oiseaux exotiques, ses poissons exotiques de toutes les couleurs, ceints de récifs coraliens bioluminescents
  • l’aile “Atlantique Nord”, avec ses inénarrables murènes (allez brûler en enfer)
  • l’aile Pacifique “tempéré”, qui fut notamment l’occasion de débusquer des loutres et autres requins-chats.

Après avoir écumé la boutique, nous sillonnons les Jardins da Água avant de pique-niquer devant une sculpture de girafe qui me rappelle la Zarafa de Marseille. Les jeux d’ombre et de lumière nous font oublier un temps les premiers coups de soleil, tandis que nous dodelinons de la tête.

Pour ajouter au dépaysement, nombre de Portugais ont revêtu leurs plus beaux cosplays : ils se dirigent à la Feira Internacional, pour participer à l’IberAnime 2023. Le vent chahute tenues et coiffures, alors que nous rebroussons chemin. 

L’idée est en effet de prendre de la hauteur, direction l’un des miradorous lisboètes, sorte de belvédères surplombant “la ville aux sept collines”. Notre choix se porte sur le mirador de São Pedro de Alcântara, à proximité du quartier de Barrio Alto et de l’église de São Roque. 

Pour résumer ce périple, j’emprunterai une raffarinade : “la route est droite, mais la pente est forte”. Au sommet, nous reprenons discrètement notre souffle avant de profiter du paysage. Il faut dire que le point d’observation nous offre une bien belle vue sur le Castelo de São Jorge, sans compter les jardins en contrebas du belvédère. Loin du tumulte, ici les gens se posent et profitent de la musique jouée par quelques artistes de rue. L. en profite pour reprendre l’aquarelle ; de mon côté, je souris du va-et-vient des touristes. L’après-midi coule ainsi doucement, avant que nous n’achetions quelques cartes postales et ne revenions à notre auberge.

Le soir venu, l’Eurovision se rappelle à nous. Comme pour nous rappeler que cette année, nous nous trouvons ailleurs, et que l’Autre c’est nous. Autant de variations qui sont loin de nous déplaire…

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14.05 : rencontrer les vivants

C’est par un doux dimanche que nous décidons de ralentir la cadence, histoire d’arriver à peu près frais le lendemain à Porto. Puisque les derniers jours nous ont permis d’explorer la ville, le jour du Seigneur débutera par une nécropole ! Direction le cemitério do Alto de São João, le plus grand et l’un des plus importants cimetières de Lisbonne, où sont enterrés de nombreux personnages illustres de l’histoire du pays.

Situé au nord de Graça, nous apercevons rapidement l’endroit tandis que nous remontons la rue Morais Soares. En cheminant, nous sourions des devantures bariolées des façades alentour, qui évoquent une partie de Monopoly. Ce sera notre seule visite ce matin : L. a déjà visité le musée de Azulejos – non loin – lors de son précédent séjour. 

Sur place, la surface du lieu impressionne avec ses innombrables mausolées. L’architecture funéraire locale compose avec une végétation centenaire : cyprès, eucalyptus, robiniers, caroubiers, jacarandas… A l’entrée, nous croisons quelques badauds que nous perdons rapidement de vue, sans trop savoir où nous-mêmes nous rendons. Culturellement, c’est bien les vitres des mausolées qui nous désarçonnent : l’intérieur est souvent visible, tout comme le nombre d’emplacements déjà occupés. De même, quand le monument est abîmé, nous détournons le regard par crainte d’apercevoir le bout d’un défunt dépasser d’un cercueil fracassé. Quand la porte est carrément ouverte, nous la refermons par pudeur… peut-être avons-nous tort ? Notre propre culture nous rattrape…

L’endroit célèbre à plusieurs endroits des figures historiques et nationales, sans que leur nom nous évoque grand-chose. L’Histoire, intime et universelle à la fois… Cela donne paradoxalement envie de revisiter le cimetière du Père-Lachaise. Sur le chemin du retour, je réalise à quel point le Portugal est un pays qui m’échappe tout autant qu’il m’accueille. Le voyage ne fait que débuter.

Nous déjeunons à l’auberge de jeunesse ; la marche reprendra bien assez tôt. Nous ne dormons pas, malgré la chaleur qui s’installe déjà en cette mi-mai.

A goûter, nous nous rendons au Mercado da Baixa, un marché en plein air proposant des boissons et une cuisine de rue traditionnelle, ainsi que des produits locaux. L’endroit est en effervescence : la saison touristique débute et l’argent ne se reflète pas que dans les fontaines. L. est joyeuse, elle patrouille à plusieurs reprises entre les échoppes pour trouver de beaux souvenirs à ramener en France. Parmi les breloques, beaucoup de machins en liège et de bijoux de toutes sortes. Les camelots sont souvent francophones et amènes ; le sac se remplit doucement. Comme toujours, je peine à me faire plaisir : à croire que le quotidien est encore trop près… je profite du moment, à ma manière : en offrant une bague à la donzelle, en partageant des pasteis de Nata avec elle. L’après-midi coule doucement, et la fraîcheur des jets soulage la Praça da Figueira tout entière. 

Ce ne sera toutefois pas suffisant : au retour, nous partageons un bol d’açaï, les yeux dans les yeux, l’esprit assommé mais heureux.

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15.05 : Entre (nous) deux

Ce matin, le timing est trop juste pour visiter la cathédrale de Lisbonne. Une fois le paquetage terminé, direction la gare de Santa Apolónia au bout de la ligne bleue, aussi appelée linha da gaivota (ligne de la Mouette).

Outre le fait qu’elle est pavée comme une rue portugaise classique, l’estação a ceci de singulier qu’elle est construite sur l’emplacement d’un ancien couvent. Rajoutez à ça que Sainte-Apollonie d’Alexandrie s’avère être la sainte patronne des dentistes, et vous avez votre lot d’anecdotes à partager d’ici à ce que le train pointe le bout de son nez.

Le trajet n’a rien de bien particulier, et nous observons en frémissant la température augmenter encore et encore jusqu’à attendre la Cidade Invicta, trois heures plus tard.

Depuis l’estaçao ferroviária de Porto-Campanhã, nous remontons laborieusement jusqu’au centre-ville ; la faute à un réseau de transports pas très clair, et un chauffeur guère affable.

Trop occupés à retrouver notre chemin, nous ne prenons pas le temps d’observer ce nouveau tissu urbain, qui a donné son nom au pays… nous nous rattraperons les prochains jours.

La nouvelle auberge de jeunesse, le Porto Wine Hostel, se situe non loin du Jardim da Cordoaria, un petit parc historique à l’ambiance paisible. L’endroit sera idéal pour prendre nos repas parmi les arbres, les plantes et les sculptures.

Après un petit verre de porto en guise d’accueil, nous déballons nos valises et poursuivons nos travaux d’écriture et de peinture. Il y en a des correspondances à honorer ! Mais il est des générosités qui ne peuvent décemment rester sans réponse. 

Au moment de dîner, nous remontons la rue de Cedofeita à la recherche de denrées à picorer. C’est finalement dans un petit snack tenu par un Brésilien que L. m’offrira un plat typique de la ville : la francesinha. Basé sur notre croque-monsieur national, on y retrouve de la linguiça, de la saucisse fraîche, du jambon, et de la viande de bœuf ; le tout est couvert de fromage fondu. En guise de garniture : une sauce à base de tomate, bière et piment, avec un œuf au plat ou des frites en accompagnement. Un pari risqué de la part de ma bien-aimée, en ce que nous partageons cette fois le même lit. Qu’importe, à peine rentrés que nous dissertons déjà du programme des jours suivants ! Les yeux ensommeillés, nous nous doutons qu’il ne nous reste que quelques minutes… en vain : pour la suite, on verra demain.

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16.05 : La ville se livre

Avec un lever à 8h, nous célébrons notre première grasse mat’ du séjour ! Après avoir récupéré nos billets pour la livraria Lello, il est temps d’entamer une longue marche d’environ cinq minutes.

La véritable épreuve consiste à se faufiler parmi les files d’attente jusqu’à trouver son bon créneau. En effet, le lieu s’avère être la première attraction touristique de tout Porto, à la grande surprise d’une L. qui comptait simplement passer par là.

Figurant parmi les plus belles librairies au monde, on devine que ce n’est pas uniquement son style Art Nouveau qui attire l’œil : l’endroit aurait notamment influencé l’univers Harry Potter. A l’époque, J.K. Rowling était une cliente régulière de la Lello et s’en est inspirée pour de nombreux décors de son premier livre (la librairie Fleury & Bott, ou encore les escaliers de Poudlard). Fort bien ! Je m’attendais presque à croiser des potterheads sur leur 31 : il faut dire que les robes et capes noires portées par les étudiants portuans tout au long de l’année ont également inspiré l’uniforme des étudiants de l’école de sorcellerie. 

C’est donc fort logiquement que nous croisons de nombreuses éditions de cette heptalogie. Enfin, nous les devinons, tant nous cheminons laborieusement. L’endroit est à mi-chemin entre le monument et la librairie, et ne convainc jamais vraiment dans l’une ou l’autre de ces incarnations. Victime de son succès, et malgré une entrée payante, le lieu a des allures de fourmilière fatiguée. Bien sûr, sur ses murs, on devine les bustes de grands écrivains portugais : Eça de Queirós, Camilo Castelo Branco ou encore Teófilo Braga. De même, quand on lève les yeux au ciel, on peut apercevoir un impressionnant vitrail recouvrant la surface du toit, sur lequel est inscrit la devise des frères Lello, « Decus in Labore » (« dignité dans le travail »). Avec un peu de patience, nous avons aussi eu l’occasion d’emprunter l’escalier de carmin à double entrée qui a contribué à la renommée de la librairie. Mais l’inconfort de cette visite a donné un tour ingrat à cette découverte, et c’est désabusés que nous nous consolons en admirant le jardim dos oliveiras situé en surplomb.  

L’itinéraire se poursuit, en direction de la rua Miguel Bombarda. L’axe est connu pour ses nombreuses galeries d’art et ses magasins originaux : librairies alternatives, magasins de vêtements rétro, objets au design innovateur… La réalité se dévoile bien plus modestement ; nous nous contenterons de quelques collages çà et là en guise de foisonnement culturel.

Souhaitant échapper aux vrombissements de la ville, nous atteignons les Jardins do Palácio de Cristal. Par l’entrée principale, nous distinguons rapidement le pavillon Rosa Mota – une salle de spectacles dont l’aspect m’évoque le Dôme marseillais. Tout autour, un ensemble de jardins verdoyants et au charme fou ; le lieu offre en sus une vue impressionnante sur la ville et l’embouchure du Douro. 

Nous nous perdons facilement dans ce creuset d’arbres et de plantes exotiques, où l’on retrouve pêle-mêle des fontaines, des chapelles, des étangs, des statues, des coqs, des paons et des petits poussins. Au bout d’une allée, nous découvrons des tables en pierre : l’endroit idéal pour pique-niquer. La digestion se fera au même endroit, sous la supervision d’un goéland. L. temporise finalement la sieste, et sort les pinceaux.

La suite du périple du jour est plus diffuse : toujours dans le quartier Miragaia, nous nous glissons dans d’étroites rues pavées, bordées de maisons mitoyennes et pittoresques. Nous avons en tête de visiter le Palácio da Bolsa. Depuis le jardim do Infante Dom Henrique, l’endroit est scruté par la statue d’Henri le navigateur, illustre personnage de la marine portugaise et des découvertes de terres lointaines.

Las ! Le palais demeure le siège de la Chambre de Commerce de Porto dont l’activité se poursuit dans ces murs, ce qui explique que l’entrée soit filtrée afin de limiter le nombre de visiteurs, et la visite guidée obligatoire. Un peu déçus, nous nous reportons sur la première gelataria venue, avant d’achever nos cornets sur les marches des escadas da Vitória. La liberté et la gourmandise pareilles à celles d’un enfant, nous poussons jusqu’au miradouro non loin pour mieux apprécier le panorama. Ce n’est qu’après cette énième étape que la fatigue l’emportera et que nous nous écroulerons dans notre chambre à l’auberge, histoire de prendre un peu de repos.

Notre estomac nous commandera quelques heures plus tard de mettre un pied dehors. Direction le Bilha Nova, que L. avait repéré depuis quelques temps déjà. Deux serveurs alternent pour nous servir : un dépité, l’autre débonnaire. Curieux mélange, mais qui ne saurait ternir notre bonne humeur ! La bouteille de rouge se vide juste avant de passer aux desserts. Nous repartirons du restaurant ronds et sereins, sans même penser à demain.

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17.05 : Faire le pont

Au réveil, le ventilateur peine à rafraîchir la chambre. Les ragnagnas tambourinent à la porte et s’invitent au voyage : la journée ne va pas être simple.

Histoire de nous mettre en jambes, nous rallions l’avenida dos Aliados afin de profiter du Mercado do Bolhao, situé dans le quartier éponyme. En chemin, nous croisons un grand nombre de monuments, aussi bien civils que religieux, qui montrent un visage plus historique de la ville. Cette authenticité prend la forme de rues pavées s’entremêlant de manière plus ou moins organisée, et où les azulejos sont rois.

Le marché ne date pas d’hier : depuis 1914, on y trouve de la viande, du poisson, des fruits et des fleurs, entre autres produits locaux. Le marché présente plusieurs étages où les commerces sont distribués autour d’un grand patio central. S’en dégage une atmosphère d’un autre temps, que nous observons en sirotant un petit verre de jus bien frais. 

Malgré la fatigue et le vent, les derniers jours passés à crapahuter nous font tenir. Nous suivons aveuglément le GPS vers notre prochaine destination, quitte à ce que celui-ci soit floué par le grand nombre de chantiers en ville. 

Avec ses allures de forteresse imprenable, la Sé do Porto domine la quasi-totalité de la ville de par son emplacement en haut de la colline ; de puissants contreforts sur la façade bordent sa rosace originelle. Fondée au XIIème siècle, restaurée puis agrandie aux siècles jadis, la catedral présente une façade au style roman pour un intérieur baroque. Parmi toute cette dorure, deux pièces traduisent la domination ecclésiastique sur la ville : le maître-autel surmonté d’un impressionnant retable, ainsi que l’autel de la chapelle du Saint-Sacrement. C’est toutefois l’élégant cloître gothique, avec ses beaux azulejos et son panorama à 360°, qui retiendra notre attention. 

A l’extérieur, une statue du chevalier Vimara Peres, héros national, nous salue du haut de son dada. En la contournant par la gauche, nous débouchons sur une esplanade où se trouve o Paço Episcopal qui s’inscrit en complément de la . Au milieu, une colonne rococo y trône phalliquement. En contrebas nous apercevons une fortification médiévale : la Tour de Dom Pedro Pitões. En face enfin, notre prochain point de passage : le ponte Luis I.

Y accéder par le niveau inférieur requiert de descendre plusieurs escaliers, dont je vous épargnerai les appellations le temps d’un paragraphe. Outre des petits voiliers, le Douro est constellé de rabelos : des bateaux traditionnels portuans qui servaient autrefois à transporter les barriques de vin depuis les vignobles jusqu’aux villes voisines. Désormais, la flottille se consacre au tourisme. Plus anachronique encore, un trois-mâts mouille paisiblement à côté d’un navire de guerre. Soit.

Le pont, construit dans les années 1880, affiche une structure métallique de 395 mètres de long ; il relie les villes de Porto et Vila Nova de Gaia. S’il nous évoque un petit quelque chose, c’est peut-être parce que son créateur, Teofilo Seyrig, fut le disciple de Gustave Eiffel (cocorico). Nous l’empruntons les yeux grands ouverts, avec quelques œillades en direction du quartier de la Ribeira : la Vieille Ville et ses maisons typiques se préparent doucement au déjeuner.

Nous avons fort faim nous aussi, mais avant cela, il faudra en passer par la calçada da serra et sa longue pente – encore une ! Cela nous amène jusqu’au Jardim do Morro, un espace de verdure mignon comme tout avec ses arbres exotiques, ses cavités de pierre et de petits bancs bordant les étendus d’herbe. L. tombe d’autant plus sous le charme qu’un duo interprète non loin quelques titres de bossa nova… Le déjeuner se déroule dans un pur panorama, tant rien ne nous échappe : le pont, les quais, les quartiers… l’occasion pour nous de réaliser le chemin parcouru en devinant les itinéraires empruntés les jours précédents. A une centaine de mètres de là, le Mosteiro da Serra do Pilar est en vue, et quelle vue ! Avec son église et son cloître circulaires, nous sommes ni plus ni moins face à une bâtisse des plus remarquables.

La digestion se passe grosso merdo en mode cuisson et au fil des chansons. Toutefois, les menstruations nous feront rapidement lever le camp ; l’occasion d’emprunter cette fois le niveau supérieur du pont et ses soixante mètres de haut. Entre les coups d’épaule et les rafales de vent, gare à ne pas lâcher son téléphone ! En contrebas, le funicular dos Guindais poursuit sa propre route.

Sur le chemin retour, je reconnais la gare de São Bento et l’Igreja e Torre dos Clérigos. La ville a beau être petite, quatre jours c’est court et je sais déjà que nous ne pourrons pas tout voir. Je préfère voir dans ces aperçus plusieurs promesses : le temps aidant, le moment venu, et advienne que pourra.

A l’auberge, le repos et les ablutions ne nous occupent qu’un temps ; il faut poursuivre la rédaction des nombreuses cartes postales. Déjà qu’il nous fallut quelques journées pour identifier l’emplacement des boîtes aux lettres, souvent posées à même le sol (!). C’est aussi l’occasion de remercier toutes celles et ceux par qui ce séjour est arrivé. Une tâche dont nous nous acquittons avec plaisir, dévotion… et procrastination. La langueur a été la plus forte, on verra ça demain.

En fin de journée, nous nous autorisons à flâner dans le quartier. Au menu : chaussettes, librairie jeunesse et carottes. Après avoir zieuté l’Igreja do Carmo, L. décide d’aller dessiner un peu dans le Jardim da Cordoaria. Calée entre deux platanes d’Orient, la voici qui se met à croquer une sculpture de bronze intitulée “Treze a Rir uns dos Outros”. De mon côté, je prends congé et me glisse sous la douche !

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18.05 : sur la plage abandonnée

La journée débute avec une belle prise de tête : comprendre les transports en communs portuans ! La chose n’est pas intuitive, et à force d’ergoter nous nous rabattons sur une plage plus facile d’accès : la praia do Carneiro

A l’estuaire du fleuve du Douro, apparaît une grande digue qui part de la plage et s’enfonce dans l’océan jusqu’au phare du Molhe do Douro que l’on peut rejoindre à pied. Nous préférons plutôt poser nos serviettes, ne sachant estimer la fréquentation de l’endroit. Une fois le camp de base établi, je me mets en quête de pierres pour stabiliser tout ça. L’occasion d’escalader quelques rocailles et d’aller goûter l’eau. L. s’amuse des coccinelles et du bourdon qui volettent autour de mon maillot, dont le motif – des flamants roses – évoque des fleurs criardes.

Il fait bon, le sol est frais et le soleil encore brumeux… autour de nous, quelques locaux pêchent dans des quantités surprenantes : l’un d’eux dépose nonchalamment une anguille d’1m60 sur la plage, tandis qu’un autre joue les Père Noël avec son filet de crustacés à l’épaule.

Mais fi des distractions : il est grand temps d’achever la rédaction des cartes postales ! Entre les baignades et le pique-nique, nous en signerons une quinzaine. Nous battrons toutefois en retraite en début d’après-midi, sous peine d’être transformés en chipo’ par l’astre du jour. Le bus qui nous ramène passe par des voies et des lieux qui nous semblent de plus en plus familiers : la satisfaction nous gagne en cet avant-dernier jour au Portugal.

La cuisson déjà bien entamée, nous refroidissons à l’auberge avant que L. n’aille poster les ultimes missives. Je souris en la voyant s’éloigner par le balcon : cela me semble naturel que la dernière sortie lui revienne, elle qui a rencontré le pays seule il y a sept ans déjà. Chacun voit dans ce pays des choses toute personnelles, et il faut se laisser de l’espace et du temps pour les exprimer librement.

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19.05 : sur le départ

Nous partons de bon matin. Tout est déjà presque prêt : le sac a été savamment préparé hier soir. L’arrêt de bus pour l’aéroport n’est pas loin, nous y avons pensé aussi. L’idée est de quitter en douceur le pays qui nous a accueilli et enrobé au cours de la semaine.

Le Portugal nous laisse quelques coups de soleil et éraflures, que nous arborons bravachement dans un sourire ambigu. 

Les discussions autour de l’après reprennent : vie pro’, mondanités, échéances… La routine, dans tout ce qu’elle peut avoir de structurant et d’aliénant à la fois.

Les trajets se font dans le sens inverse, des décors familiers réapparaissent.

Je me suis toujours méfié des vacances, car leur exécution n’atteint que rarement nos aspirations. Autant soigner le quotidien et s’y épanouir autant que possible, plutôt que de s’aveugler à force de fixer l’horizon.

Il n’empêche que nous l’avons fait : nous sommes allés au Portugal, et pendant huit jours nous avons pris le temps, notre temps. Nous qui évoquions ce pays depuis tant d’années, nous avons concrétisé, ce qui de facto ouvre la voie à d’autres projets, d’autres envies, tout aussi possibles.

Aujourd’hui, nous rentrons en France bardés de souvenirs neufs, de textes et de dessins. Nous mettrons un peu d’ordre dans les photos. D’ici quelques jours, les premières cartes postales arriveront ; au cours des prochaines semaines, nous partagerons nos impressions. Tout ceci dans le seul but d’embarquer les proches avec nous, et de leur donner à voir ce qu’ils nous ont permis de (re)découvrir à Lisbonne puis à Porto. Par la suite, nous l’évoquerons de manière plus anecdotique, à la manière d’un repère ou d’une inspiration. Comme quoi, nous aurons beau aller et venir, certains lieux ne feront jamais vraiment leurs adieux.

– Rémi

Annecy you again

28.08.2020 – Retrouvailles que Vaille

Vendredi matin. C’est en vainqueur que j’embarque dans mon petit bout de TGV, les reflets de la pluie pour seuls éclats. Ce WE de trois jours est inespéré au vu du contexte et de nos trains-trains respectifs. La pandémie s’ajoutant à la hotte de l’âge adulte, voilà qui augurait une donne kaput ! Mais des âmes audacieuses (Thomas, Arnaud, Nina) parsèment notre effectif, et contre toute attente une alternative fit fi des tyranniques logistiques de chacun. Certes nous ne partions plus une semaine, mais nous nous retrouvions quand même. La destination prenait presque des airs de refuge, à considérer nos moyens de locomotion (un bus, deux trains et deux voitures) ; la chose prenait même une envergure internationale avec un Nono nous arrivant d’Allemagne. Il fut d’ailleurs le premier d’entre nous à atteindre la ville de bon matin, attestant au passage de la morne météo qui nous était promise depuis déjà plusieurs jours. Quitte à attendre quelques heures le second de cordée, le bon docteur se lança à l’assaut de la ville ; les photographies qu’ils semaient en chemin sur Messenger donnait le ton – voire la couleur – dans un bleu blanc gris auquel la Provence ne nous avait guère habitué.

À peine arrivé, un ascenseur émotionnel : Nina ne sera pas des nôtres, accablée de fatigue et de doutes dans cette période pandémique. Son concours déterminant à ce séjour ne restera pas vain, aussi nous recentrons-nous après lui avoir souhaité un prompt rétablissement : il y a des courses à faire ! Deux jeux de société s’ajoutent à la besace, avant de s’atteler à quelques achats d’appoint. Enfin, histoire d’attendre les zozos, Arnaud et moi prenons un pichet de Nonne à une brasserie non loin des AirBnB. La ville quoique sous les flaques offre par ailleurs un premier aperçu charmant, avec son centre historique plutôt préservé et ses drôles de canaux.

Revenu à l’appartement, c’est patiemment que nous attendrons un à un les compagnons de voyage : Claire, Sarah, Olivier, Juliette, Edouard, JC et Thomas. La fatigue du voyage est là mais une certaine tchatche aussi, et c’est joyeusement que les heures s’écoulent passé minuit. Ressasser le passé, commenter le présent, évoquer l’avenir, histoire de coexister à nouveau le temps de quelques mots.

Au moment de se coucher, demain est déjà dans le coin – et les intempéries aussi. L’incertitude règne quant à l’articulation de cette journée pivot. Le harassement l’emporte toutefois : attendons d’être remis sur pieds pour décider comment se dégourdir les pattes !

28.08.2020 – Gras des villes, gras des champs

Le samedi matin est principalement dédié à l’engloutissement du petit déjeuner et à diverses spéculations météorologiques : louer ou ne pas louer ces fameux vélos autour de ce fameux lac ? L’alerte orages et notre incapacité à nous projeter comme paratonnerres ont raison de nos velléités : marchons, mes bons ! Muni d’une carte de la ville, la troupe repue se met mollement en route ; déboutée à l’entrée du musée, elle traverse le centre-ville jusqu’à atteindre l’un des ports de plaisance. L’eau lacustre dévoile alors toute sa transparence face à nos regards vitreux. Sous la pluie, les discussions vont bon train et ne se soucient guère du paysage : le décor semble en effet absorbé par le brouillard et la bruine. En guise de fond sonore, nul chant d’oiseau ou même de quelconque sirène en villégiature ; simplement l’averse et son crépitement par à-coups sur les flots. Nos masques esquissent eux aussi quelques remous, laissant à nos voix et aux hauts du visage la lourde charge de l’expressivité. Un spectacle qui ne fera pas long feu face à la pluie puisque nous succombons rapidement à nos appétits – décidément bien en forme ! Or donc, à peine le temps de prendre le large que nous échouons dans une brasserie ; sous ses atours et sa carte impersonnels, celle-ci semble tout à fait disposée à suspendre momentanément notre mascarade. Au terme des échanges, des mastications, puis de quelques courses alimentaires (!), une partie d’entre nous décide de s’incliner face au climat maussade et de poursuivre la digestion au camp de base pendant que les plus intrépides sillonneront les échoppes alentours. On trouve dans celle-ci un agglomérat de marchandises plus ou moins inspirées, la charcuterie le fromage et l’alcool trustant les rayons : crème de cassis, saucisson, tome de beaufort, genépi… c’est pourtant du non alimentaire – en l’occurrence un opinel – qui constituera le seul achat de l’après-midi, avant que le groupe ne se reforme dans l’appartement. Le jeu de société « Tu te mets combien ? » (TTMC) vient tout juste d’être inauguré, aussi répartit-on les retardataires dans l’une des trois équipes. Dans le plus grand des calmes, c’est aussi au tour des biscuits apéro’ de faire les frais de l’appétit insatiable de l’effectif. Reposant sur des mécaniques de quiz, TTMC rudoie notre culture générale : Juliette et consorts butent sur une fedilla, tandis que l’équipe de Claire sont mis à mal par un calembour mexicain – (« le pont de Cho ») ; dans un joyeux bordel, tout un chacun en vient à critiquer la stupidité tout en doutant de sa propre intelligence… Diantre. Seule issue à cette paranoïa intellectuelle ? la confection d’une tartiflette, anachronisme aoûtien dont la fulgurance n’a décidément d’égal que la roue-libre diététique de ce WE. Thomas se charge de l’habillage sonore de cette nouvelle étape de la soirée – le temps semble lui aussi bien dilaté – avec une programmation initialement discrète puis graduellement outrecuidante quand il s’agira de troller OKLM. C’est que la discussion est aux films, séries, concerts, artistes et autres albums : vous et moi savons que les choses dérapent facilement en de telles occasions. Ce samedi 29 août ne dérogeant pas à la règle, il connaît donc son lot de différends irréconciliables, avec une thématique 90-2000, pour le plus grand bonheur de Spotify et de l’enceinte Bluetooth. Quelques corps se chaloupent au fil des morceaux, mais la fatigue et la timidité prévalent : progressivement, les convives se retirent pour laisser place aux seules émanations du dîner passé, consommé – et relâché. 

30.08.2020 – Diaspora, par amour du goût

Le dimanche matin n’est pas marqué du sceau de la tranquillité : outre les pluies nocturnes, c’est dans la plus grande décontraction que les acteurs du marché ont choisi de déballer leurs affaires d’une voix forte et claire… Erf. C’est donc piteusement que nous nous levons, le temps d’expédier les affaires courantes (vaisselle, ménage, affichage des préférences radiophoniques) afin de laisser dans un état raisonnable et dans le respect des délais ce refuge qui déjà nous échappe. Pari tenu, merci-au-revoir, nous nous retrouvons maintenant à gravir la rampe d’accès jusqu’au Musée-Château, résidence des comtes de Genève et de la maison de Savoie ! Si le tarif (3 euros plein tarif) nous déconcerte, nous comprenons rapidement la nature du guet-apens : le lieu est pauvre en contenu, et ce qui est exposé semble d’une fadeur à pleurer… Affichant un stoïcisme implacable face aux périssoires et autres montes, nous esquissons malgré tout un sourire lorsque nous retrouvons certains termes du jeu de la veille dont nous nous sommes pris d’affection – l’herminette et la serfouette pour ne pas les nommer. Un revival nineties embaume les salles d’exposition, alors que nous atteignons un étage consacré à la faune empaillée. Entre deux hérons, Olivier et Thomas changent leur fusil d’épaule et guette les pépées locales. Dieu merci, nous achevons la visite de cette aile et marquons une pause au niveau des remparts du Musée-Château. Ces extérieurs ont pour eux d’offrir un chouette panorama sur les toits de la ville, donnant au tout des airs de mosaïque. Par la suite, ni la boutique ni la salle des découvertes archéologiques ne satisferont l’équipée… il faut dire que le bilan semble maigre, et qu’une tuile – même du IVème siècle – reste une tuile. Défaits et à court d’idées, nous nous mettons en chasse d’un ultime lieu où faire bombance. Avec le souci du terroir qui est le nôtre, nous échouons donc dans une crêperie bretonne… Quelques bouteilles de cidre, un peu de grêle pour que fraîchisse le déjeuner, et nous voilà pour la dernière fois attablés ici à Annecy. Une ville fugace, dont Claire et Juliette se souviendront notamment de par sa compatibilité manifeste aux paiements par tickets-restos. Une ville qui nous a permis d’oublier quelques heures beaucoup de choses des mois passés, et sûrement deux-trois trucs de ceux à venir.

L’après-midi tourne court, car je suis le premier à partir en train. Deux équipages (voiture) suivent rapidement… Reste Nono, imperturbable usager du FlixBus. Le groupe n’est plus, mais les échanges se poursuivent : on songe à l’après, aux prochaines vacances, au soulagement qu’a été le moment présent… Une opinion à laquelle je ne peux que me ranger : aussi laborieux fut ce cru 2020, le désir d’ensemble aura prévalu.

Alors, Tu Te Mets Combien… en Annecy ? Pas beaucoup, et tellement pourtant.

Merci les amis, et à l’année prochaine pour un nouveau récit.

La Dame qui attend

Je vois souvent une femme le matin, tandis que je descends de mon immeuble pour sortir les chiens. Elle se situe toujours au même endroit, bien qu’en perpétuel mouvement, et m’adresse souvent un regard, avant de replonger dans sa surprenante attente : personne ne vient jamais.

Il serait aisé de la traiter de folle et de simplement passer son chemin. Or, mes petites habitudes me confrontent à elle, chaque jour, alimentant mon intérêt et ma tendresse pour ce pauvre personnage.

Pourtant, alors que j’écris ces lignes, je serais bien incapable d’estimer si ses frusques changent d’un jour à l’autre. Quelque chose hante le visage de cette femme, affectant également ma perception.

Recluse dans sa parcelle imaginaire, on dirait qu’elle attend un événement dont l’importance est si vague qu’elle submerge ses yeux clairs.

La douleur et l’inquiétude de son humanité solitaire ne faiblissent jamais, le temps de ma petite boucle quotidienne. Je pense alors à nos souffrances, nos impasses, et tout ce qui nous lie, quand bien même je sais que je ne lui parlerai ni ne l’aiderai jamais.

Cette femme, qui n’arrive ni ne repart, voyage sans doute bien plus loin que nous. 

– Rémi

Les Sols épuisés

Il arrive de croiser un chagrin,
Assumé ou découvert,
Pareil à un mauvais grain,
Germant en plein hiver.

Ses sillons profonds
Accentuent la blessure
Et l’âme se morfond
Folle d’usure.

La question se pose alors
Du devenir des aurores.

Est-ce l’affaire d’une récolte
Un semis que l’on regrette ?
Ou bien la fin désinvolte
D’une vie sans faîte ?

Travailler la terre
Reste le meilleur remède
Tandis que la lune éclaire
Un appel à l’aide.

– Rémi

Vivre et laisser mourir

Ce matin, je me suis fait la réflexion suivante : le fait, me concernant, de refuser chaque été de mettre de la crème solaire pourrait provenir d’un certain masochisme : brûler le corps, pour mieux observer ce dernier se régénérer à force pelures. Si, de prime abord, ce manège peut sembler ridicule, il n’en demeure pas moins symptomatique de la manière dont j’ai abordé ou plutôt affronté la vie ces quinze dernières années.

L’image du survivant est séduisante, presque romantique ; pour autant, je sais que je vivote plus que je ne survis. Je me souviens très bien du jour où j’ai appris l’existence et le sens de ce verbe : je vivais alors mes années collégiennes, et chaque mot était une nouvelle pépite à fourrer dans ma besace trouée – la faute à une mémoire indisciplinée. Ce n’est que plus tard que j’ai découvert un des adverbes qui lui étaient généralement associés : “petitement” – un de mes termes favoris lui aussi.

Vivoter donc, c’est “vivre petitement, avec peine, faute de santé, de moyens”. À plusieurs reprises dans mon parcours, j’ai constaté que la philosophie et les choix de vie que je m’imposais donnaient cette impression. Encore aujourd’hui, j’ignore exactement les raisons qui me poussent à purger mon existence : le modèle paternel, la perte de ma sœur, la trahison du corps ? Bien d’autres événements pourraient venir alimenter mes comportements actuels.

Sans doute est-ce pour cela que mes proches commencent à me presser pour que j’aille voir un thérapeute. Je ne suis pas inquiet de ce que je pourrais y découvrir – de nouvelles interprétations – mais plutôt déçu quant à l’idée de devoir recourir à un professionnel pour comprendre. Cela me fait penser à ce moment où, enfant, l’on regardait la page des solutions à la fin d’un magazine.

J’aimerais comprendre, mais pas ainsi. Tout comme j’aimerais continuer à vivre, mais plus ainsi.

– Rémi

Multijoueur

Malgré les années, quel plaisir de ressentir des émotions toutes spéciales à la lecture ou l’écoute de certaines phrases. On pense quelquefois avoir tout vu ou entendu – à tort, et le hasard te détrompe alors modestement. Il s’agit ici d’une phrase prise au détour d’un season finale d’une série crasseuse et violente ; le personnage principal souhaite exprimer sa reconnaissance à sa partenaire, et bafouille cette phrase d’une voix caverneuse.

« Tu sais, ce monde n’est pas tout beau mais grâce à certaines personnes, cela fonctionne.
Tu en fais partie. »

Lorsque l’on traverse une période désespérée, je suppose que cela nous rend plus sensible – attentif ? – à certains discours, certains spectacles. En écoutant cette phrase, j’ai tout d’abord pensé à Laura, signe que le lien qui nous unit est encore bien loin des cendres fantasmées par nos entourages respectifs. J’ai ensuite songé à mes amis et à mes proches, tous ces gens qui comptent aujourd’hui. Puis, j’ai simplement perçu de l’espoir dans tout cela.

Pendant des années, j’ai fait en sorte de pouvoir me suffire. Il s’agissait alors de se protéger de cette “nouvelle” vulnérabilité, que l’épilepsie ne fit finalement que révéler. J’ai ironisé à l’envi, arguant que rien n’avait de sens et y trouvant une forme de liberté pathétique : je demeurais prisonnier de mes pudeurs, de mes souffrances, et terriblement seul. Pourtant, j’ai essayé d’accompagner comme je le pouvais nombre de gens autour de moi, tissant un précieux réseau de relations et d’estimes mutuelles. Cependant, la relation n’était que rarement réciproque, puisque personne ne pouvait s’approcher : armé de ma verve, personne ne semblait capable de me déboulonner. Mais le mépris et la moquerie ne possèdent aucune finalité véritable : je suis devenu un homme stérile, déclinant et limité. Certains de mes malheurs furent ainsi, selon une certaine logique, légitimes.

Mais rien ne dure, et cela inclut aussi les pires passes de l’existence. Si je ne crois pas forcément aux cycles, je crois à la fluidité : quiconque questionne et s’intéresse à la sienne connaîtra un développement régulier.

J’ai envie de devenir une meilleure personne : je le mérite, et mes amis, ma famille, mon amour, le méritent.

– Rémi

Peur bleue

Dans nos vies, dans nos nids, il arrive de dénombrer des objets ayant une valeur toute particulière. Je pense en avoir identifié une dizaine, mais un seul relève de l’évidence : une chemise bleue. D’aucuns la traiteraient de chiffon difforme, avec ses motifs d’un autre âge et ses boutons qui n’attachent même plus. Je l’ai reçue de mon père il y a une petite dizaine d’années. Elle n’était déjà plus rien, et peut-être est-ce pour cela que je l’ai immédiatement chérie : sa douceur et sa légèreté m’apaisaient, et je trouvais dans ses défauts un charme désuet. Vous appréciez, je n’en doute pas, la symbolique de l’objet.

Depuis, je ne la porte plus. J’aimerais écrire que je la porte moins, mais ce serait mentir. Avec les années, mon attachement et mon estime pour cet objet sont devenus ridiculement absurdes, et j’attends systématiquement les moments propices pour en être digne : porter cette chemise est devenu l’expression d’un triomphe sans sens, d’une autosatisfaction qui ne pourra jamais se concrétiser, tant il y a de conditions et d’exigences. Naturellement, la chemise est restée sur son cintre, alors que je continuais de l’amener dans tous mes périples. Jadis élément réconfortant, elle est devenue l’emblème de ma raideur et de mon mal-être.

Un de ces quatre matins, je trouverai la force de la porter. Et, sans atteindre l’épiphanie, je suis certain que j’atteindrai quelque chose, dont l’écho m’aidera pour la suite.

– Rémi