À l’emporte-pièce

Une maison, c’est d’un commun… en une journée, combien de seuils franchissons-nous ? bien souvent, des tas, à coup de voyages miniatures. Intérieur, extérieur, nous ne savourons que trop peu ces langoureux glissements que nous opérons le long de nos mondes.

Cinq ans ont passé depuis que ce lieu existe. Qu’elles soient belles ou terribles, les ères s’y sont succédées sans manière, surplombant nos nœuds et l’amour de nos vies, ainsi agencées.

Je n’y suis pas entré le premier, ce n’est même pas moi qui fermerait la porte le dernier, et pourtant je ressens le besoin impérieux de balbutier quelques formules. Ce n’est pas tellement que nous avons accompli quelque chose, mais bien que nous le réalisons désormais. La nostalgie est une couverture un peu chaude qu’il faut savoir enlever à temps… et pourtant, mon cœur est doux ce soir, alors que le feu s’éteint doucement.

Ce lieu, ce feu, c’est une histoire de branches et de buchettes, qui ont veillé année après année à briller, briller, à en pousser les étoiles ! des tisons s’éteignent, certains repartent, et le crépis toujours crépite. La voilà, la belle conséquence, l’incendie de nos amitiés !

Feue la colocation, oui. Nous allumerons d’autres étés.

Que l’image aurait été belle, si nous avions été tous ensemble ici et maintenant. Quel dommage que nous ayons invité le hasard… Peu importe : la colocation a toujours été un lieu de passage, et c’est une fidèle fin que nous offrons à ses derniers lendemains. Le texte, lui, restera : voilà pourquoi je dédie ce texte à qui se reconnaîtra et pour qui cet endroit importa.

Mes plus beaux sentiments s’adressent immédiatement à Alexandre, Edouard, Arnaud et Bruno. Mes comparses, aventuriers avec lesquels nous affrontions une pléthore de quotidiens, poursuivant les itinéraires bis et ter. Je ne vous ai jamais remercié pour ces années et ces couleurs ; à présent, je crois, c’est le moment, c’est l’heure. Merci.

Nous avons obtenu cette bicoque au lendemain du lycée. Sans ergoter, disons que notre argot et notre gargote ont rempli un espace qui dès lors serait nôtre. A nous et pour toujours, plus ou moins trois jours. C’était là une liberté luxueuse, bordélique et lumineuse. Je chérie ces instants et ces premières fois, abritées et choyées par quatre murs et un toit. Heaume sweet heaume.

Le monde est ainsi fait que doucement, nous en sommes arrivés à l’automne. A quelques-uns près, nous étions loin. La baraque tenait fièrement, envers et contre tout, insensible à la tectonique des BACs. Ma vie se réalisait à proximité, je suis resté. J’ai fait ma part, gardien de phare. A cette époque, l’horizon s’étendait, irrésistible.

Jouets des cycles, nous finissions inlassablement par nous retrouver : Noël, pont, jours fériés, chacun revenait saluer et sourire le temps de son escapade. Nous savions où aller : dans cette colocation devenue colloque, l’œil du cyclone jetait un voile intemporel sur nos destins. Encore aujourd’hui, je crois en la nécessité de tels lieux. Vous pourriez croire qu’un tel soliloque est l’œuvre d’un sentimental, que la prose est faible et la faiblesse facile, et vous auriez raison. Il est temps d’épiloguer. C’ont été de longues années pour des vies aussi petites que les nôtres. Une porte se ferme, une autre s’ouvre. L’année prochaine, un autre abri s’offre à nous : une nouvelle partie commune, où jouera qui voudra. Les pensées et les souvenirs nouveaux sculpteront patiemment les murs, rires et dires tinteront ; que tout le reste s’envole.

– Rémi

Badinage artistique

Chère chair,

La nuit a basculé dans le prune, peu avant que je ne me lève avec le rosé du matin. Alors que je t’écris, il est encore tôt, c’est certain ; enrobé par la brume, l’horizon toussote des nuages. Des branches à mes bras, tout s’étire ici-bas. Veille époque et temps nouveaux rappellent la ritournelle des étourneaux…

Aujourd’hui je porte ma chemise bleue ; oui, ce vieux chiffon azur. C’est comme un plongeon, un énième plongeon dans les souvenirs profonds. Je la revois un peu sur toi, un peu sur moi… nos existences se mêlaient et nous fondions, ensemble, au cours d’un été sans nul autre pareil. Aujourd’hui, autre été et même chemise ; l’eau est calme et renonçante.

N’aie crainte, la nostalgie déjà s’efface. Je laisse les caresses au vent, qui sifflote de-ci de-là et concurrence les oiseaux. Le matin prend son temps : il est odeurs, moments. Tandis qu’à terre je cherche mes maux, deux derniers passés viennent s’inviter.

Il y a d’abord Héraclite, qui disait qu’on ne franchissait jamais deux fois la même rivière : cette phrase me place toujours dans la terreur et la réjouissance, une peur folle où ma vie s’écoule et se meut… cette phrase entêtée qui me poursuit, m’attrape et m’attaque, me ronge. Polymorphe, elle habite et hante chaque fente, chaque faiblesse ; chaque force, chaque hardiesse. Cette suite de mots questionne mes mondes, sans égards pour les réponses désespérées que je peine à lui adresser.  Incandescence ; tout autour, l’on fauche les blés des contraires amoindris.

Et puis ensuite… eh bien, ensuite, il y a Chateaubriand. Tu te rappelles de ses aventures romantiques ? il est parti en Amérique et a ramené ces fresques superbes et solennelles, ces rêves lycéens que je voulais miens. La superbe fut à la mesure de l’impuissance, et je dus renoncer à ce détour. J’ai troqué les fresques contre des frasques, crachant mes bourrasques aphones et faunesques à la première Vénus… je me voulais roman, je suis resté page.

Mais l’heure n’est pas aux larmes aïeules.

J’ai changé d’endroit pour t’écrire ; me voici désormais sur une souche. Tout semble naître autour de moi. Une poésie boisée s’empare des environs, se faufile jusqu’à mon cœur, où elle entre en résonance. Je balbutie un silence… j’aimerais tellement que tu sois là, avec et sans moi. Aujourd’hui, après deux destins, mon monde entonne un nouveau refrain. Rappelé à l’écriture pour devenir rédacteur professionnel, je partirai un semestre au Canada début 2016. Il y a là comme un joyeux boomerang, un espoir renégat et infatigable…

En cet instant, je suis le géant ordinaire, survivant des éphémères.

La journée n’en finit plus de commencer. Au beau milieu du ciel, elle déboutonne ses lèvres, inonde et dénude ce monde… bleu pistole. Souvent je me dis que la poésie est tout ce qu’il nous reste au quotidien, tant elle recueillera toujours l’or du commun. Peut-être cela fait-il de moi un endimancheur à la petite semaine, qui sait… Tu me diras.

Alpagué par les pics, je délaisse les sols et décolle, côté falaises. Cette jeune montagne a probablement eu aussi vingt-trois ans. Dis-lui, toi, qu’elle n’a pas à avoir peur ! fraie, fraie, que le froid effleure ce soleil ! ça y est : la neige écume le relief, les crêts n’en finissent plus de siffler les tourmentes… et puis il y a les torrents, ces torrents qui déversent leurs pleurs sauvages, inlassablement.

Tout ça, j’aurais pu te le dire, te l’annoncer. En le déclamant, peut-être t’aurais-je tenue en liesse suffisamment longtemps pour que tu oublies pourquoi nous nous sommes éteints, la première fois… mais tout a déjà changé. A partir de quel instant s’arrête une rencontre, dis-moi ? qui est parti, déjà ? ah, voilà que le naguère m’égare par mégarde… foutue guerre ; et pourtant, nos cœurs résonnent.

Je te laisse, désormais… peut-être m’écouteras-tu au gré de nos vécus. Une chose est sûre : je te regarderai, encore et encore, dans le toujours de l’instant : car n’oublie pas, nous sommes le drapeau et le vent.

– Rémi

Mardi, mercredi, jadis

Bourdon en tête, bourbon en main, le marin de douceur s’accoude au bastingage. Il vogue, comme dans les magazines, vers un ailleurs fameux, un coma idyllique.  Le fer de ses yeux fend l’horizon, qui déjà rouille son regard ; l’esthète brûlé atteindra bientôt l’atoll.

L’écume accompagne le beau lai de ses rosaces blanches et l’âpre nacre que postillonne les nuages. 

Le doigt s’arrête de pianoter sur l’écran. La réalité regarde par-dessus mon épaule, avant de s’en retourner Printemps. Je quitte mon capitaine quelques secondes, les yeux perdus dans le vague.

Une jeune femme frôle mon banc ; sa bandoulière en cuir beige s’évanouit dans sa chevelure, elle me sourit. Une sensation agréable et de saison m’envahit tandis que fleurit l’inspiration.

Cela va bientôt faire deux mois que je passe mes journées à écrire dans une boîte. J’y suis stagiaire rédactologue, avant de commencer le Master en septembre. Du papier faisons paperasse… lorsque je sors de là, les yeux rieurs et fatigués, je n’ai pas vraiment envie d’écrire. Oh, bien sûr, je gribouille deux-trois lignes et je consigne de menues expressions dans un coin, mais vous admettrez qu’on ne puisse pas vraiment causer littérature avec ce genre de matériau.

Pourtant, la poésie me fait continuellement du pied.

J’aime bien me rendre au travail à pied. Les allées arborent feuilles et pétales dans le vent, j’ai l’impression de marcher sous un splendide orage vert. Bourrasques et tourbillons accompagnent les voitures dans leur routine mécanique, le long des lignes grises…

La joliesse sourde cache cependant des moments plus difficiles, où les fantômes font leur apparition. Alors, le rat des villes déchante… Oui, je dois bien l’admettre, la solitude est une piètre compagnie.

En ce moment, j’écoute mes yeux et je tais mon cœur. Ce recul, cette tempérance, tout cela me navre, pis, me nargue, mais elle est un émail nécessaire. La beauté des alentours me consume, elle est illustre ; je n’y ai pas d’endroits, aucune cache, mon individualité lentement recouverte par un monde d’inexorables.

Ni nage, ni noyade, juste une belle dérive. Un hors-sujet, hors de soi et calme plat.

‘pensif’

Malgré ce que susurrent mes murmures, je sens venir la fin des ellipses… l’appât des pas est impérieux ici-bas. Bientôt je remonterai en selle et, d’un dernier clin deuil, saluerai le passé.

Le souvenir en coin.

– Rémi

Les Silences entendus


Ça y est ?
En avons-nous terminé ?

Pas de réponse.

La chose est incessante ; sentiments et ressentiments se font face, balbutient puis crachent, crachent, crachent. Le quotidien n’en a que faire de ce ressac ; même, il commencerait presque, dans sa sagacité, à s’agacer.

“Allez, il est temps maintenant. Finis ton assiette, sors de table.”

L’abeille que je suis obéis ; le bourdon attendra. Je demande à mes métaphores de filer.

Jours, semaines et nouvelle lune. L’esprit en roue libre, je vaque à mes occupations, un tas de musique et de feu dans le cœur. La routine se fait chape ; bientôt le prévisible supplante le tragique, dans un affreux affadi.

Une vie privée, abandonnée en place publique.

La désespérance est un mot à propos : ses hauteurs et ses sifflements laissent une traînée toxique pour qui le susurre, pour qui la subit. Mais la désespérance n’est qu’une fleur seulement dans le puissant présent. L’élégance consiste alors à regarder le bouquet entier et sourire, pourtant.

Ce qui est savoureux dans tout ceci, c’est le protocole. Affects, résolutions, tout y passe et se succède dans un probable ridicule… mes yeux jaunes n’en finissent plus de s’enténébrer.

Allons bon, me voilà devenu gardien de fards.

Mes yeux parcourent le document cerné. La main et le calme accompagnent le réveil des mots, précipitant leur mélodie comme autant de fous alliés. A la fin de la lecture, la feuille glisse et soupire par terre, en attendant l’automne.

Il y en a tant… des tas et des tas de tus, à perte de vue. Ils jonchent des dialogues sans répliques, invoquent les piques, toujours crépitent… que les haines sèment, joyaux diadème !

J’aimerais vous dire que je me rappelle les avoir tapés, aplatis à l’écrit. Pourtant mon poing seul s’est exclamé, quand la douleur a commencé à scander. Deux ex machinal : l’amertume a noirci le grain blanc, j’étais déjà loin. Ces exorcismes arrivent quelquefois ; je laisse partir les griffons de papier au loin avant que de ces beautés antérieures enfin je me résous à faire inventaire, entre l’inventé et l’éphémère.

Bien. Marquons une prose.

Il paraît que l’on ne supporte pas de ne pas comprendre. L’absurde a cette gratuité qui épouvante et que chacun combat à sa manière… pour ma part, je nomme. Par le titre, je résume et épingle une personne, une situation, une saison… Dans ce nom, cet adjectif, je puise dans mon histoire et ma poésie pour en sublimer les reliefs et insuffler un sens.

Je n’ai pas mis longtemps à lui trouver un mot plus à propos : un murmure angélique et délicat, nimbé d’évidence… Pour le moment je le laisse bruire, comme un secret, dans les tourments de mon cœur. J’ai besoin de silence.

(soupir)

Je l’aurais tellement aimée. Un jour peut-être lui raconterais-je pourquoi, peut-être même que ça l’intéressera. Et l’on rira, oui, l’on rira, de l’anecdote litote.

Allons, il est temps de revenir au musée des histoires naturelles.

Une fois toute la paperasse ramassée, classée et compilée, l’incertitude et l’hébétement trainaient encore. Malgré le chaos furieux, je ne pouvais m’empêcher de sentir une profonde affection pour l’ensemble. Que faire, lorsque tout déborde et survient ? j’avais visiblement choisi ici de rédiger et d’ériger mes tout jeunes souvenirs en une sorte de tombeau littéraire.

Chaque feuillet renvoie à une pulsion plus qu’une passion. Ce sont des variations, un éventail plein d’entailles… Et dans cette description pleine de déboires, la non-histoire : celle d’une muse et d’un garçon, tombé en pâmoison. Deux grés, deux forces, qui se sont croisés : comme une rature, comme une nuance.

Ecrire autant pour quelqu’un que je n’ai jamais pu lire, il y a de quoi amuser. Mais le fait est que je n’ai pas de regrets ; j’ai vu des éclats de lumière glisser sur son cou, sur son corps… je l’ai surprise à sourire, au-dedans et au-dehors. J’avais de simples absolus, des désirs sincères ; mettons de côté la navrante farce qui est arrivée. Tout le reste est un allusif bonheur.

Ces écrits, reproches déjà étrangers, resteront sous clef. Laissons s’éteindre les dernières braises graciles, pendants de mon présent. Nous singeons bien assez les songes.

« et, dans un dernier message, elle retrouve toute sa prestance et s’éloigne, à pas feutrés, du brouillon qu’elle a dessiné. »

– Rémi

Impair

Derrière l’ardoise décor
Toi aussi, tu atteindras le monument aurore…

____________________________________________ Ouvrez la parenthèse,

Je l’ai laissée prendre des photos, des souvenirs, je l’ai laissée partir. Le reste de la semaine s’est déroulée avec retenue, dans un écroulement élégant.

 Fermez la parenthèse.

____________________________________________

Tôt un matin, sept matins plus loin ; lumière par intérim dans la ville, je quitte ma réserve. Les lampes cuivrent toute la cité phocéenne, ambre portée et ambre réelle.

“A quoi tu penses ?

– Non, toi, à quoi tu penses ?”

Mes bris se perdent dans la brise.

(soupir)

Dans la nuit nacre, une partie du bleu de la mer s’attendrit et s’élève, haut dans le ciel. Je retourne sur mes pas, remonte les journées, silencieux et pensif. Les routes désertes chuchotent au détour des carrefours. Le visage noir de barbe, je me surprends quelquefois à afficher un vieux sourire, féroce et entendu. La nuit est relative.

Le bout du chemin ; je dépasse la villa Méditerranée, le MuCEM et contemple ma destination de la matinée : un vaste escalier. Joyeuse semaine, toi. Je retrouve rapidement ma place, et pose ma sacoche sur le côté. Au loin, des badauds pêchent les premiers rayons du soleil.

Et puis… plus rien. Un silence impérieux, bouleversant.

J’essaie de poétiser, de chercher des réponses dans l’azur sucré et piquant, en vain. L’heure est aux constats, aux situations noyées dans l’aube de ma dépouille. Tout ceci donne l’impression d’une tristesse télégramme, émiettée et freinée, d’une mécanique inhumaine.

Suis-je donc si défait ?

Oui et non. Suffisamment pour maudire un paquet de choses, suffisamment peu pour le faire en mangeant une pomme.

Ruinant un peu plus mes efforts de dramaturge, le ciel prend des allures de crème.

Elle portait sa vie comme un bel accessoire et d’une légèreté indolente badinait…

Au moins, revoilà l’inspiration. Je m’enivre et murmure ce que je crée, au fur et à mesure de la démesure, perdant de vue mon cœur fendu.

Quelques feuilles piaffent et pépient, à moitié en-dehors de la sacoche. Il y a un joli vent, c’est vrai. Il presse les nuages, et donne au monde une accélération enfantine. Ça m’a pris le temps, mais je crois que le compte y est. Tous mes textes, compilés, ensemble, existant. La plupart n’avaient jamais été imprimés, et prennent l’air pour la première fois.

D’un œil faussement expert et non sans malice, je considère le classeur : voilà, ça c’est moi, c’est ce que je vis, ce que j’écris. Mon art ou, résumé comme j’espère je le résumerais toujours, ce qui me passe par la tête. Ces mots, couchés sur le clavier, désormais accouchés par l’imprimante, resteront : ils n’ont plus besoin de moi. D’autres manquent m’occupent.

Et tandis que mon immortalité, ce pauvre trophée, bruisse,

Dans une désespérance humaine, je pense à elle et mes yeux brillent.

Tant pis pour la satisfaction et le repos de l’âme. In cauda venenum.

L’écume dessine un grossier carrelage par-dessus les vagues. Entre don et abandon, les promesses et les serments y glissent, avant de se fracasser sur les côtes saillantes du littoral. Les portes du musée finissent enfin par s’ouvrir ; des silhouettes fuient l’extérieur jour et disparaissent dans les locaux. Je reste silencieux, d’une attention absurde.

Fin de la pomme, restent la saveur et les pépins.Je pars enfin, en traînant les pieds ; dans ma simplicité, entoilé.

– Rémi

Narration synchronisée

Il s’agit d’une scène prenant acte dans une pièce. Les rideaux fredonnent à tue-tête un vieux jazz, que reprennent à leur tour les vêtements danseurs posés sur les chaises. D’ensommeillés et burinés coussins fanfaronnent depuis le canapé. Tout est coi, clos, chaud, froid.

Nous sommes en paix, empêtrés dans un calme mélancolique. Les personnages s’éteignent et s’éclairent, comme pris dans une guirlande éclectique. La question n’est pas ici de savoir contre quoi ils luttent, mais comment ils vivent.

« Et si je te dis… trois mots pour parler de ton changement d’orientation ?
– Aha, exercice intéressant ! eh bien, hmm… Salutaire. Logique, aussi, irrémédiablementEt (silence) Solitaire.
–  ça va mieuxmarchait aussi. »

Pelotonnée, une jeune fille dort et laisse sa vie quelques instants. Inconsciente, anonyme, le sommeil lourd, le sommeil d’un parcours, voilà ce qui se dit ; mais qui écoute encore, aujourd’hui ?… Peu importe le réveil et les directions usuelles ; ne peut-on pas, juste un court moment, se concentrer sur cette sourde douceur qui précède l’arrache et le retour ?

Le brun de ses cheveux rappelle une écorce profonde, douloureuse ; elle se perd en tourbillons au-dessus de l’assoupie, cascade sa nuque et borde ses yeux. Au détour d’un entracte, son corps tout entier resplendit, d’une beauté accalmie.

Il y a de la joliesse et de la finalité dans ces traits fatigués, comme griffonnés. En eux réside tout ce qui fait le sort d’une vie, ce qui reste et qui continue. Chaque lourde respiration est un songe, un récit palpitant. Un état dame.

Solitaire, le troisième terme. Je ne la réveillerai pas. Ce n’est pas mon rôle ; à moi d’esquisser l’exquis d’elle ou de lui, d’en remémorer la mémoire et les essais. Tout est là, céans, prêt pour le conte : un conte de faits. D’aucuns diraient que je l’aime… mais, ne comprenez-vous pas ? Je la regarde, absolu et lumineux. Tout ceci apparaît et disparaît, sans jamais m’appartenir. Il n’y a que mes lettres, possédées.

– Rémi

Ruée vers l’hors

Nous y voilà. 

Comme un vinyle dont la pointe serait sortie de ses sillons, je raille mon chemin et m’éloigne : adieu “destin”, bonjour demain. Quelques coups de fil, deux-trois papiers… cela semble si peu, si facile et tout déjà semble s’effacer. Année fanée, année finie.

Il est temps de faire autre chose.

Choisir, c’est renoncer. Dans une pochette, quelques affaires, des souvenirs : pour le dernier jour, les enfants ont dessiné, gravé, déchiré le blanc du papier.

Adieu Monsieur Maître.

C’est dommage. Ça sonnait bien. Le bureau était joli, aussi. Tout y était à sa place, et l’espace d’un instant, tout ceci faisait sens. D’ailleurs, à un moment donné, entre les bancs et le tableau, croyez-le ou pas, je flamboyais.

Au sortir de l’école, l’enveloppe ne rentre pas dans mon sac ; blottie contre un cœur hésitant, elle est le dernier enfant, ma détresse d’école.

Je vais marcher.

Tout est si lourd. Le temps, le chagrin, mes chaussettes. Cela faisait quelques temps depuis le dernier contre-courant : Liberté, vieille maîtresse, où étais-tu donc passée ? ai-je fait de si mauvais choix ? dis-moi : quelle est la suite du programme ?

L’invitation au volage est presque palpable, les projets s’enchaînent et se cramponnent, accrochant la trame d’un futur déjà trop inconséquent. Canevas caniveau, nouvelle donne et vieilles fripes.

Cent mètres engloutis et déjà cent vies. Je crois qu’il est temps pour un cookie.

Les biscuits ont été cuisinés par les enfants – décidément, ils savent tout faire. Recette fabuleuse, biscuits passables. A chaque bouchée, mes yeux ajoutent un ingrédient secret, discret, pour un résultat sucré-salé.

Dans le ciel, le soleil a des airs de tâches. Les jours rallongent, la lumière reste un peu plus longtemps que d’habitude. J’ouvre un peu l’enveloppe, histoire de discerner quelques dessins, avant de relire une note trombonnée. Merci d’avoir été là.Formule d’usage, mots de circonstance. Sincères ? pourquoi pas. C’est fou le nombre de vérités que les gens écrivent sans s’en rendre compte. Merci d’avoir été là, c’est ça. Et dans un reflet, parmi les lointains cyprès, la tragédie plate, le fait d’hiver.

De la verdure, je longe un parc. La végétation est humide, presqu’enrhumée. L’ensemble fait se côtoyer pluie d’ors et vieille boue. Une vieille image me revient alors, une agréable construction, de celles qui se répètent encore et encore jusqu’à ce que vous la fassiez éclore. “Le jardinier, perdu dans ses pensées”. Aha, ça mérite bien un sourire triste.

Vous savez, même si je suis un fervent défenseur de l’inné, je ne crois pas au destin. Je me réjouis des vocations, la plus belle sécurité de l’emploi qui soit, mais cela reste de la poudre aux yeux. Ou au nez, tout dépend de ce que vous prenez. Je savais que je ne serai pas vraiment un psychologue, pas vraiment un professeur des écoles ; à défaut d’avoir eu la confession, je me serais contenté de la profession… et maintenant, quoi ? rédacteur professionnel, rédactologue pour les intimes… hmm, ça sonne presque médecine parallèle. Et pourtant, c’est peut-être ce qu’il me faut. Dans tout cet absurde, parmi tous ces touts (et sans oublier les riens), ce machin sonne bien.

(sourire)

Moi qui m’étais juré de ne jamais bosser dans l’écriture. Il faut croire que le destin déteint sur mon chemin.

Le jardinier, perdu dans ses pensées. Oui, c’est un peu ça. Beaucoup de choses vont changer dans ma vie, joyeuse déroute. Pas mal de sacrifices et de renoncements, tout ça dans le seul but de pouvoir à nouveau se regarder en face et murmurer “je sais ce que je vaux, je sais ce que je vis, je sais ce que je veux”. Fidèle à soi-même, effrontément et non sans superbe.

Et voilà : je parle, je parle, et il est déjà trop tard pour décrire le coucher de soleil. Et croyez-moi, les lumières blafardes de l’artère où je m’engouffre n’ont pas le même éclat. Les voitures laissent des traînées sanguines qui zigzaguent dans la nuit. Noir crevé et nuages boursouflés sous le ciel hôtelier. Je te salis ma rue pleine de crasse.

L’enveloppe est toute perlée, quelques miettes de cookies glissent encore à l’intérieur. J’atteins mon bâtiment, mon étage, ma porte, ma chambre. Ici aussi, un bureau… le seul et l’unique ? Si seulement. Rien n’arrête les sursauts de la vie.

J’avais surnommé ma classe les “petites sexions d’assaut”. On était une équipe, une belle équipe… C’est une chose de rendre l’uniforme, c’en est une autre de saluer les copains.

Chaque dessin est signé ; on croit deviner derrière les thèmes et les symboles ceux qui ont compris que ce serait le dernier papier pour Monsieur Maître. J’essaie de me remémorer les parcours de chacun en faisant glisser mon doigt le long de leur signature biscornue… des traits hésitants, de courageuses alliances de couleurs, et voilà leur vie qui se signifie une dernière fois. C’est grandiose, c’est absurde, c’est vécu et survécu… et puis la dernière feuille, et puis plus rien.

Le passé, dernier présent avant l’après,
Dans une ultime concordance des temps,
Sans cesse mouvants.

Merci.

– Rémi

Derechef

Plus jeune, je me posais souvent la question du crayon blanc. Droit et intact, il trônait au milieu des mines cassées et des pelures chromatiques, la crasse des autres finissant inlassablement par voiler l’ecclésiaste. C’était une des mélancolies dont l’enfance a le secret, où le juste et la tristesse se câlinent sans trop savoir d’où viennent les chagrins.

Toujours est-il que ce terme, cette expression du crayon blanc, est restée. Chaque personne construit dans l’ordinaire sa propre mythologie, ses symboles où s’encastrent -avec plus ou moins de coups- valeurs et principes. De là vous vous doutez bien de la place et du sens qu’a pris ce petit bâton de bois : une angoisse, une vague alarme. Sonnerie et cliquetis, des aiguilles et une vie.

Café noir et aspirine.
La lune fond ;
Encre de chine.

(sourire)

“Une vie” ; cela sonne presque impérieux. Un cap, une direction, un trajet, une destination. Comme si l’on convoyait un bien précieux vers un point, le point où tout serait mieux, voire bien.

Idée séduisante.

J’ai essayé, vraiment. Trouver une voie qui me parlerait, ça ne semblait pas si difficile ; il suffisait d’un peu de fantasme et d’inconscience. Les postures et le bluff feraient le reste.

J’ai passé la majeure partie de mes études à arpenter, non sans délice, les lignes de fuite d’un tableau laissé anonyme. Mais aujourd’hui, alors que le voyage semble bientôt se terminer, je m’aperçois soudain que j’écris un destin le crayon blanc à la main.

Ce n’est pas moi.

La voyez-vous, la bascule ? le choix, le renoncement, le gâchis et tout ce qui s’ensuit ?… c’en est écrasant.

La rumeur s’ébruite et bruissent les vieilles abysses. Il paraît que la détresse se coiffe des palinodies, ne peux-tu donc pas continuer ? Mime la fatuité, admets vacuité ; comme tous tu pesteras à la nuitée.

Ce camouflet aurait probablement pu passer inaperçu. Il l’a été ; s’il n’émerge que maintenant, ce n’est que parce que les idées étaient noires et le crayon blanc.

Cette situation me renvoie en écho un épisode d’il y a six ans maintenant. Un ancien temps, où le temps était presque absent. Il a fallu que je me détourne d’une voie qui n’était pas la mienne, que nous nous enfuyions, elle et moi, ensemble. Sans l’un, sans l’autre, je crois que nous n’y serions jamais parvenus. Aujourd’hui, tandis que je reprends les armes, seul, j’espère qu’elle a enfin trouvé la paix.

Le présent représente – oui, oui, disons cela. Il s’affaire, fait disparaître les caractères.
Bel et doucereux étang.

Mon passé psychologue a repris rendez-vous ces dernières semaines. Les syndromes se succèdent, les diagnostics sans appel. Je m’épelle, me dissèque, la distance savante et le contrôle féroce. Moi qui pensais avoir enterré ces automatismes et ces jugements, je me retrouve à faire le lit de l’ordalie.

Qui pour finir les restes ?

Ce serait bien de terminer ça correctement. Avec les honneurs, un beau diplôme. La famille serait fière, les amis réjouis, moi quelque part. Tomber dans le panorama, une dernière fois… avant de repartir, heureux, derechef.

Ce n’est pas une honte mais… pas loin. Je me suis mis de côté, un peu, longtemps.

Je ne veux plus d’harangue, simplement retrouver un sens. On convoque souvent la figure du carrefour, de la croisée des chemins ; fuir une ligne pour en rejoindre une autre, c’est encore trop tragique.

Laissez-moi, oui laissez-moi… rejoindre le delta. 

– Rémi

Historiettes

J’ai toujours trouvé le mois de Décembre un peu poussif : deux fêtes en moins d’une semaine, cela laisse bien peu de bonheur au reste de l’an. Il a au moins le mérite de faire revenir les vieux amis et les compagnons de route, inaperçus et perdus dans un ailleurs qui ne nous parvient que trop peu.

Au milieu de cet amical chaos, on se met à jour, on écoute et on parle. Il y a des coupes au montage selon qui demande, des histoires enjolivées, quelquefois des yeux fuyants. Chose omise, chose tue.

C’est dommage. J’aime les quotidiens car ils trahissent. Ils trahissent nos postures, nos défaites, mais également la place que l’on laisse à nos valeurs et (ce que l’on croit être) notre personnalité dans ce lieu commun qu’est la réalité.

Je parle souvent de mon travail d’apprenti professeur des écoles, source inépuisable de petites histoires. Cela choque, émeut ou fait rire, il y en a des tas et je pioche en fonction de l’interlocuteur et de l’effet désiré. Mais toujours, des petites choses rapides et croustillantes.

Quelquefois, les gens me conseillent de les noter quelque part, et d’en faire un livre,même que ça pourrait bien plaire. C’est ce qui se dit. On m’a aussi proposé de relater mon chemin épileptique,après tout tu écris déjà. Évoquer les souvenirs d’une mémoire poreuse, dévorée par la dégénérescence, avant qu’il ne soit peut-être trop tard (des maladresses dignes d’un bookmaker, pour sûr).

Moui, certes, pourquoi pas, on verra. La plupart du temps, j’expédie rapidement ces discussion. Il y a une différence entre laisser quelques traces ici et élever une souffrance au rang d’objet, faire d’une vie une histoire. Vivre ailleurs, sans soi, sans foi, cent et cent fois, entre toujours et jamais.

Si c’est le propre de chaque individu de vivre en satiété, je chéris d’avoir retrouvé cette année un vis-à-vis avec mon existence.

Bonne faim d’années.

– Rémi

Deuxième personne du singulier

Arrimée à son bureau comme mille ancres au bord de l’eau, la nuit dépeint ses étoiles dans le firmament blanc.

Derrière cet absolu, une maigre paire d’épaules dessine calmement, d’un trait noir et lent, une rencontre. Mots pluriels et phrases singulières laissent des contours goguenards sur le papier ; bientôt chantera la lecture, ce dernier exode.

La voix ricoche légèrement contre les murs qui, pour peu, tomberaient amoureux. Sérieuse dans sa timidité, heureuse comme un bonheur cécité, elle et son écrit sus-cité suscitent et ressuscitent les bêtes battements de mon cœur.

Comme il paraît loin le temps où mon temps était l’antan ; voilà qui est du passé maintenant. 

Les boucles de ses cendres vaporeuses rebondissent paisiblement lorsqu’elle bute sur une rime. Peu après, son poignet relâche avec douceur la feuille tachetée que je m’empresse de récupérer. Quelques corrections, et la voici posée sur la petite pile. Gloire à deux, feuille A4.

Cela ne peut que perdurer, cela perdurera : nous sommes les intendants de notre propre mythologie, rongés par l’affre et la demande.

– Rémi