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Les Silences entendus


Ça y est ?
En avons-nous terminé ?

Pas de réponse.

La chose est incessante ; sentiments et ressentiments se font face, balbutient puis crachent, crachent, crachent. Le quotidien n’en a que faire de ce ressac ; même, il commencerait presque, dans sa sagacité, à s’agacer.

“Allez, il est temps maintenant. Finis ton assiette, sors de table.”

L’abeille que je suis obéis ; le bourdon attendra. Je demande à mes métaphores de filer.

Jours, semaines et nouvelle lune. L’esprit en roue libre, je vaque à mes occupations, un tas de musique et de feu dans le cœur. La routine se fait chape ; bientôt le prévisible supplante le tragique, dans un affreux affadi.

Une vie privée, abandonnée en place publique.

La désespérance est un mot à propos : ses hauteurs et ses sifflements laissent une traînée toxique pour qui le susurre, pour qui la subit. Mais la désespérance n’est qu’une fleur seulement dans le puissant présent. L’élégance consiste alors à regarder le bouquet entier et sourire, pourtant.

Ce qui est savoureux dans tout ceci, c’est le protocole. Affects, résolutions, tout y passe et se succède dans un probable ridicule… mes yeux jaunes n’en finissent plus de s’enténébrer.

Allons bon, me voilà devenu gardien de fards.

Mes yeux parcourent le document cerné. La main et le calme accompagnent le réveil des mots, précipitant leur mélodie comme autant de fous alliés. A la fin de la lecture, la feuille glisse et soupire par terre, en attendant l’automne.

Il y en a tant… des tas et des tas de tus, à perte de vue. Ils jonchent des dialogues sans répliques, invoquent les piques, toujours crépitent… que les haines sèment, joyaux diadème !

J’aimerais vous dire que je me rappelle les avoir tapés, aplatis à l’écrit. Pourtant mon poing seul s’est exclamé, quand la douleur a commencé à scander. Deux ex machinal : l’amertume a noirci le grain blanc, j’étais déjà loin. Ces exorcismes arrivent quelquefois ; je laisse partir les griffons de papier au loin avant que de ces beautés antérieures enfin je me résous à faire inventaire, entre l’inventé et l’éphémère.

Bien. Marquons une prose.

Il paraît que l’on ne supporte pas de ne pas comprendre. L’absurde a cette gratuité qui épouvante et que chacun combat à sa manière… pour ma part, je nomme. Par le titre, je résume et épingle une personne, une situation, une saison… Dans ce nom, cet adjectif, je puise dans mon histoire et ma poésie pour en sublimer les reliefs et insuffler un sens.

Je n’ai pas mis longtemps à lui trouver un mot plus à propos : un murmure angélique et délicat, nimbé d’évidence… Pour le moment je le laisse bruire, comme un secret, dans les tourments de mon cœur. J’ai besoin de silence.

(soupir)

Je l’aurais tellement aimée. Un jour peut-être lui raconterais-je pourquoi, peut-être même que ça l’intéressera. Et l’on rira, oui, l’on rira, de l’anecdote litote.

Allons, il est temps de revenir au musée des histoires naturelles.

Une fois toute la paperasse ramassée, classée et compilée, l’incertitude et l’hébétement trainaient encore. Malgré le chaos furieux, je ne pouvais m’empêcher de sentir une profonde affection pour l’ensemble. Que faire, lorsque tout déborde et survient ? j’avais visiblement choisi ici de rédiger et d’ériger mes tout jeunes souvenirs en une sorte de tombeau littéraire.

Chaque feuillet renvoie à une pulsion plus qu’une passion. Ce sont des variations, un éventail plein d’entailles… Et dans cette description pleine de déboires, la non-histoire : celle d’une muse et d’un garçon, tombé en pâmoison. Deux grés, deux forces, qui se sont croisés : comme une rature, comme une nuance.

Ecrire autant pour quelqu’un que je n’ai jamais pu lire, il y a de quoi amuser. Mais le fait est que je n’ai pas de regrets ; j’ai vu des éclats de lumière glisser sur son cou, sur son corps… je l’ai surprise à sourire, au-dedans et au-dehors. J’avais de simples absolus, des désirs sincères ; mettons de côté la navrante farce qui est arrivée. Tout le reste est un allusif bonheur.

Ces écrits, reproches déjà étrangers, resteront sous clef. Laissons s’éteindre les dernières braises graciles, pendants de mon présent. Nous singeons bien assez les songes.

« et, dans un dernier message, elle retrouve toute sa prestance et s’éloigne, à pas feutrés, du brouillon qu’elle a dessiné. »

– Rémi

Impair

Derrière l’ardoise décor
Toi aussi, tu atteindras le monument aurore…

____________________________________________ Ouvrez la parenthèse,

Je l’ai laissée prendre des photos, des souvenirs, je l’ai laissée partir. Le reste de la semaine s’est déroulée avec retenue, dans un écroulement élégant.

 Fermez la parenthèse.

____________________________________________

Tôt un matin, sept matins plus loin ; lumière par intérim dans la ville, je quitte ma réserve. Les lampes cuivrent toute la cité phocéenne, ambre portée et ambre réelle.

“A quoi tu penses ?

– Non, toi, à quoi tu penses ?”

Mes bris se perdent dans la brise.

(soupir)

Dans la nuit nacre, une partie du bleu de la mer s’attendrit et s’élève, haut dans le ciel. Je retourne sur mes pas, remonte les journées, silencieux et pensif. Les routes désertes chuchotent au détour des carrefours. Le visage noir de barbe, je me surprends quelquefois à afficher un vieux sourire, féroce et entendu. La nuit est relative.

Le bout du chemin ; je dépasse la villa Méditerranée, le MuCEM et contemple ma destination de la matinée : un vaste escalier. Joyeuse semaine, toi. Je retrouve rapidement ma place, et pose ma sacoche sur le côté. Au loin, des badauds pêchent les premiers rayons du soleil.

Et puis… plus rien. Un silence impérieux, bouleversant.

J’essaie de poétiser, de chercher des réponses dans l’azur sucré et piquant, en vain. L’heure est aux constats, aux situations noyées dans l’aube de ma dépouille. Tout ceci donne l’impression d’une tristesse télégramme, émiettée et freinée, d’une mécanique inhumaine.

Suis-je donc si défait ?

Oui et non. Suffisamment pour maudire un paquet de choses, suffisamment peu pour le faire en mangeant une pomme.

Ruinant un peu plus mes efforts de dramaturge, le ciel prend des allures de crème.

Elle portait sa vie comme un bel accessoire et d’une légèreté indolente badinait…

Au moins, revoilà l’inspiration. Je m’enivre et murmure ce que je crée, au fur et à mesure de la démesure, perdant de vue mon cœur fendu.

Quelques feuilles piaffent et pépient, à moitié en-dehors de la sacoche. Il y a un joli vent, c’est vrai. Il presse les nuages, et donne au monde une accélération enfantine. Ça m’a pris le temps, mais je crois que le compte y est. Tous mes textes, compilés, ensemble, existant. La plupart n’avaient jamais été imprimés, et prennent l’air pour la première fois.

D’un œil faussement expert et non sans malice, je considère le classeur : voilà, ça c’est moi, c’est ce que je vis, ce que j’écris. Mon art ou, résumé comme j’espère je le résumerais toujours, ce qui me passe par la tête. Ces mots, couchés sur le clavier, désormais accouchés par l’imprimante, resteront : ils n’ont plus besoin de moi. D’autres manquent m’occupent.

Et tandis que mon immortalité, ce pauvre trophée, bruisse,

Dans une désespérance humaine, je pense à elle et mes yeux brillent.

Tant pis pour la satisfaction et le repos de l’âme. In cauda venenum.

L’écume dessine un grossier carrelage par-dessus les vagues. Entre don et abandon, les promesses et les serments y glissent, avant de se fracasser sur les côtes saillantes du littoral. Les portes du musée finissent enfin par s’ouvrir ; des silhouettes fuient l’extérieur jour et disparaissent dans les locaux. Je reste silencieux, d’une attention absurde.

Fin de la pomme, restent la saveur et les pépins.Je pars enfin, en traînant les pieds ; dans ma simplicité, entoilé.

– Rémi

Narration synchronisée

Il s’agit d’une scène prenant acte dans une pièce. Les rideaux fredonnent à tue-tête un vieux jazz, que reprennent à leur tour les vêtements danseurs posés sur les chaises. D’ensommeillés et burinés coussins fanfaronnent depuis le canapé. Tout est coi, clos, chaud, froid.

Nous sommes en paix, empêtrés dans un calme mélancolique. Les personnages s’éteignent et s’éclairent, comme pris dans une guirlande éclectique. La question n’est pas ici de savoir contre quoi ils luttent, mais comment ils vivent.

« Et si je te dis… trois mots pour parler de ton changement d’orientation ?
– Aha, exercice intéressant ! eh bien, hmm… Salutaire. Logique, aussi, irrémédiablementEt (silence) Solitaire.
–  ça va mieuxmarchait aussi. »

Pelotonnée, une jeune fille dort et laisse sa vie quelques instants. Inconsciente, anonyme, le sommeil lourd, le sommeil d’un parcours, voilà ce qui se dit ; mais qui écoute encore, aujourd’hui ?… Peu importe le réveil et les directions usuelles ; ne peut-on pas, juste un court moment, se concentrer sur cette sourde douceur qui précède l’arrache et le retour ?

Le brun de ses cheveux rappelle une écorce profonde, douloureuse ; elle se perd en tourbillons au-dessus de l’assoupie, cascade sa nuque et borde ses yeux. Au détour d’un entracte, son corps tout entier resplendit, d’une beauté accalmie.

Il y a de la joliesse et de la finalité dans ces traits fatigués, comme griffonnés. En eux réside tout ce qui fait le sort d’une vie, ce qui reste et qui continue. Chaque lourde respiration est un songe, un récit palpitant. Un état dame.

Solitaire, le troisième terme. Je ne la réveillerai pas. Ce n’est pas mon rôle ; à moi d’esquisser l’exquis d’elle ou de lui, d’en remémorer la mémoire et les essais. Tout est là, céans, prêt pour le conte : un conte de faits. D’aucuns diraient que je l’aime… mais, ne comprenez-vous pas ? Je la regarde, absolu et lumineux. Tout ceci apparaît et disparaît, sans jamais m’appartenir. Il n’y a que mes lettres, possédées.

– Rémi

Ruée vers l’hors

Nous y voilà. 

Comme un vinyle dont la pointe serait sortie de ses sillons, je raille mon chemin et m’éloigne : adieu “destin”, bonjour demain. Quelques coups de fil, deux-trois papiers… cela semble si peu, si facile et tout déjà semble s’effacer. Année fanée, année finie.

Il est temps de faire autre chose.

Choisir, c’est renoncer. Dans une pochette, quelques affaires, des souvenirs : pour le dernier jour, les enfants ont dessiné, gravé, déchiré le blanc du papier.

Adieu Monsieur Maître.

C’est dommage. Ça sonnait bien. Le bureau était joli, aussi. Tout y était à sa place, et l’espace d’un instant, tout ceci faisait sens. D’ailleurs, à un moment donné, entre les bancs et le tableau, croyez-le ou pas, je flamboyais.

Au sortir de l’école, l’enveloppe ne rentre pas dans mon sac ; blottie contre un cœur hésitant, elle est le dernier enfant, ma détresse d’école.

Je vais marcher.

Tout est si lourd. Le temps, le chagrin, mes chaussettes. Cela faisait quelques temps depuis le dernier contre-courant : Liberté, vieille maîtresse, où étais-tu donc passée ? ai-je fait de si mauvais choix ? dis-moi : quelle est la suite du programme ?

L’invitation au volage est presque palpable, les projets s’enchaînent et se cramponnent, accrochant la trame d’un futur déjà trop inconséquent. Canevas caniveau, nouvelle donne et vieilles fripes.

Cent mètres engloutis et déjà cent vies. Je crois qu’il est temps pour un cookie.

Les biscuits ont été cuisinés par les enfants – décidément, ils savent tout faire. Recette fabuleuse, biscuits passables. A chaque bouchée, mes yeux ajoutent un ingrédient secret, discret, pour un résultat sucré-salé.

Dans le ciel, le soleil a des airs de tâches. Les jours rallongent, la lumière reste un peu plus longtemps que d’habitude. J’ouvre un peu l’enveloppe, histoire de discerner quelques dessins, avant de relire une note trombonnée. Merci d’avoir été là.Formule d’usage, mots de circonstance. Sincères ? pourquoi pas. C’est fou le nombre de vérités que les gens écrivent sans s’en rendre compte. Merci d’avoir été là, c’est ça. Et dans un reflet, parmi les lointains cyprès, la tragédie plate, le fait d’hiver.

De la verdure, je longe un parc. La végétation est humide, presqu’enrhumée. L’ensemble fait se côtoyer pluie d’ors et vieille boue. Une vieille image me revient alors, une agréable construction, de celles qui se répètent encore et encore jusqu’à ce que vous la fassiez éclore. “Le jardinier, perdu dans ses pensées”. Aha, ça mérite bien un sourire triste.

Vous savez, même si je suis un fervent défenseur de l’inné, je ne crois pas au destin. Je me réjouis des vocations, la plus belle sécurité de l’emploi qui soit, mais cela reste de la poudre aux yeux. Ou au nez, tout dépend de ce que vous prenez. Je savais que je ne serai pas vraiment un psychologue, pas vraiment un professeur des écoles ; à défaut d’avoir eu la confession, je me serais contenté de la profession… et maintenant, quoi ? rédacteur professionnel, rédactologue pour les intimes… hmm, ça sonne presque médecine parallèle. Et pourtant, c’est peut-être ce qu’il me faut. Dans tout cet absurde, parmi tous ces touts (et sans oublier les riens), ce machin sonne bien.

(sourire)

Moi qui m’étais juré de ne jamais bosser dans l’écriture. Il faut croire que le destin déteint sur mon chemin.

Le jardinier, perdu dans ses pensées. Oui, c’est un peu ça. Beaucoup de choses vont changer dans ma vie, joyeuse déroute. Pas mal de sacrifices et de renoncements, tout ça dans le seul but de pouvoir à nouveau se regarder en face et murmurer “je sais ce que je vaux, je sais ce que je vis, je sais ce que je veux”. Fidèle à soi-même, effrontément et non sans superbe.

Et voilà : je parle, je parle, et il est déjà trop tard pour décrire le coucher de soleil. Et croyez-moi, les lumières blafardes de l’artère où je m’engouffre n’ont pas le même éclat. Les voitures laissent des traînées sanguines qui zigzaguent dans la nuit. Noir crevé et nuages boursouflés sous le ciel hôtelier. Je te salis ma rue pleine de crasse.

L’enveloppe est toute perlée, quelques miettes de cookies glissent encore à l’intérieur. J’atteins mon bâtiment, mon étage, ma porte, ma chambre. Ici aussi, un bureau… le seul et l’unique ? Si seulement. Rien n’arrête les sursauts de la vie.

J’avais surnommé ma classe les “petites sexions d’assaut”. On était une équipe, une belle équipe… C’est une chose de rendre l’uniforme, c’en est une autre de saluer les copains.

Chaque dessin est signé ; on croit deviner derrière les thèmes et les symboles ceux qui ont compris que ce serait le dernier papier pour Monsieur Maître. J’essaie de me remémorer les parcours de chacun en faisant glisser mon doigt le long de leur signature biscornue… des traits hésitants, de courageuses alliances de couleurs, et voilà leur vie qui se signifie une dernière fois. C’est grandiose, c’est absurde, c’est vécu et survécu… et puis la dernière feuille, et puis plus rien.

Le passé, dernier présent avant l’après,
Dans une ultime concordance des temps,
Sans cesse mouvants.

Merci.

– Rémi

Derechef

Plus jeune, je me posais souvent la question du crayon blanc. Droit et intact, il trônait au milieu des mines cassées et des pelures chromatiques, la crasse des autres finissant inlassablement par voiler l’ecclésiaste. C’était une des mélancolies dont l’enfance a le secret, où le juste et la tristesse se câlinent sans trop savoir d’où viennent les chagrins.

Toujours est-il que ce terme, cette expression du crayon blanc, est restée. Chaque personne construit dans l’ordinaire sa propre mythologie, ses symboles où s’encastrent -avec plus ou moins de coups- valeurs et principes. De là vous vous doutez bien de la place et du sens qu’a pris ce petit bâton de bois : une angoisse, une vague alarme. Sonnerie et cliquetis, des aiguilles et une vie.

Café noir et aspirine.
La lune fond ;
Encre de chine.

(sourire)

“Une vie” ; cela sonne presque impérieux. Un cap, une direction, un trajet, une destination. Comme si l’on convoyait un bien précieux vers un point, le point où tout serait mieux, voire bien.

Idée séduisante.

J’ai essayé, vraiment. Trouver une voie qui me parlerait, ça ne semblait pas si difficile ; il suffisait d’un peu de fantasme et d’inconscience. Les postures et le bluff feraient le reste.

J’ai passé la majeure partie de mes études à arpenter, non sans délice, les lignes de fuite d’un tableau laissé anonyme. Mais aujourd’hui, alors que le voyage semble bientôt se terminer, je m’aperçois soudain que j’écris un destin le crayon blanc à la main.

Ce n’est pas moi.

La voyez-vous, la bascule ? le choix, le renoncement, le gâchis et tout ce qui s’ensuit ?… c’en est écrasant.

La rumeur s’ébruite et bruissent les vieilles abysses. Il paraît que la détresse se coiffe des palinodies, ne peux-tu donc pas continuer ? Mime la fatuité, admets vacuité ; comme tous tu pesteras à la nuitée.

Ce camouflet aurait probablement pu passer inaperçu. Il l’a été ; s’il n’émerge que maintenant, ce n’est que parce que les idées étaient noires et le crayon blanc.

Cette situation me renvoie en écho un épisode d’il y a six ans maintenant. Un ancien temps, où le temps était presque absent. Il a fallu que je me détourne d’une voie qui n’était pas la mienne, que nous nous enfuyions, elle et moi, ensemble. Sans l’un, sans l’autre, je crois que nous n’y serions jamais parvenus. Aujourd’hui, tandis que je reprends les armes, seul, j’espère qu’elle a enfin trouvé la paix.

Le présent représente – oui, oui, disons cela. Il s’affaire, fait disparaître les caractères.
Bel et doucereux étang.

Mon passé psychologue a repris rendez-vous ces dernières semaines. Les syndromes se succèdent, les diagnostics sans appel. Je m’épelle, me dissèque, la distance savante et le contrôle féroce. Moi qui pensais avoir enterré ces automatismes et ces jugements, je me retrouve à faire le lit de l’ordalie.

Qui pour finir les restes ?

Ce serait bien de terminer ça correctement. Avec les honneurs, un beau diplôme. La famille serait fière, les amis réjouis, moi quelque part. Tomber dans le panorama, une dernière fois… avant de repartir, heureux, derechef.

Ce n’est pas une honte mais… pas loin. Je me suis mis de côté, un peu, longtemps.

Je ne veux plus d’harangue, simplement retrouver un sens. On convoque souvent la figure du carrefour, de la croisée des chemins ; fuir une ligne pour en rejoindre une autre, c’est encore trop tragique.

Laissez-moi, oui laissez-moi… rejoindre le delta. 

– Rémi

Historiettes

J’ai toujours trouvé le mois de Décembre un peu poussif : deux fêtes en moins d’une semaine, cela laisse bien peu de bonheur au reste de l’an. Il a au moins le mérite de faire revenir les vieux amis et les compagnons de route, inaperçus et perdus dans un ailleurs qui ne nous parvient que trop peu.

Au milieu de cet amical chaos, on se met à jour, on écoute et on parle. Il y a des coupes au montage selon qui demande, des histoires enjolivées, quelquefois des yeux fuyants. Chose omise, chose tue.

C’est dommage. J’aime les quotidiens car ils trahissent. Ils trahissent nos postures, nos défaites, mais également la place que l’on laisse à nos valeurs et (ce que l’on croit être) notre personnalité dans ce lieu commun qu’est la réalité.

Je parle souvent de mon travail d’apprenti professeur des écoles, source inépuisable de petites histoires. Cela choque, émeut ou fait rire, il y en a des tas et je pioche en fonction de l’interlocuteur et de l’effet désiré. Mais toujours, des petites choses rapides et croustillantes.

Quelquefois, les gens me conseillent de les noter quelque part, et d’en faire un livre,même que ça pourrait bien plaire. C’est ce qui se dit. On m’a aussi proposé de relater mon chemin épileptique,après tout tu écris déjà. Évoquer les souvenirs d’une mémoire poreuse, dévorée par la dégénérescence, avant qu’il ne soit peut-être trop tard (des maladresses dignes d’un bookmaker, pour sûr).

Moui, certes, pourquoi pas, on verra. La plupart du temps, j’expédie rapidement ces discussion. Il y a une différence entre laisser quelques traces ici et élever une souffrance au rang d’objet, faire d’une vie une histoire. Vivre ailleurs, sans soi, sans foi, cent et cent fois, entre toujours et jamais.

Si c’est le propre de chaque individu de vivre en satiété, je chéris d’avoir retrouvé cette année un vis-à-vis avec mon existence.

Bonne faim d’années.

– Rémi

Deuxième personne du singulier

Arrimée à son bureau comme mille ancres au bord de l’eau, la nuit dépeint ses étoiles dans le firmament blanc.

Derrière cet absolu, une maigre paire d’épaules dessine calmement, d’un trait noir et lent, une rencontre. Mots pluriels et phrases singulières laissent des contours goguenards sur le papier ; bientôt chantera la lecture, ce dernier exode.

La voix ricoche légèrement contre les murs qui, pour peu, tomberaient amoureux. Sérieuse dans sa timidité, heureuse comme un bonheur cécité, elle et son écrit sus-cité suscitent et ressuscitent les bêtes battements de mon cœur.

Comme il paraît loin le temps où mon temps était l’antan ; voilà qui est du passé maintenant. 

Les boucles de ses cendres vaporeuses rebondissent paisiblement lorsqu’elle bute sur une rime. Peu après, son poignet relâche avec douceur la feuille tachetée que je m’empresse de récupérer. Quelques corrections, et la voici posée sur la petite pile. Gloire à deux, feuille A4.

Cela ne peut que perdurer, cela perdurera : nous sommes les intendants de notre propre mythologie, rongés par l’affre et la demande.

– Rémi

Hommages et intérêts

Je me demandais : mais comment présenter tout ça ? un dialogue, c’est bien un dialogue. On échange, on confronte, on construit. On s’en sort. Cela en tête, je me suis mis à écrire. Pourtant, quelques répliques plus tard, je retins mon geste. Silence, carences. Sans elle, je n’étais que moi.

Reprenons. Vie rêvée, vie vécue, vie cuvée.Hello there, miscellanée.

(sourire)

Cela fait bientôt deux semaines, voire peut-être trois que je me penche et m’épanche sur tout un tas de brouillons. Des idées, des obsessions, des destins d’une minute ou deux, écrits tapés pensés dévisagés.

Toutes ces hésitations à propos de la forme, de la belle allure que devraient revêtir mes sentiments, ne sont au fond que poudre aux yeux. Peu importent les brandons que les lettres mordorées tisonnent, si le geste est attentif ou rageur… seule la vieille chaleur taraude mon cœur.

Tout ça pour parler de quoi ? d’elle, d’émois ? pas si simple, et pas forcément.

L’ennui quand on n’a pas aimé depuis longtemps (grand et bel amour, bonjour), c’est que l’on ne sait plus à quoi il ressemble. Petit à petit, on finit par le confondre avec l’attachement et la simple affection. On se méprend, on se méprise. Naviguant à vue, on enchaîne les galères, espérant en secret que quelqu’un s’arrêtera, quelqu’un qui comprendra et nous emmènera loin, bien loin, si loin, que tout s’arrête enfin.

Mais, à nouveau, nous voilà repartis droit dans les songeries. Oh, il ne faut pas les négliger : de certaines émergent merveilles et citadelles mais (sourire) quelquefois “que votre volonté soit faîte“, cela ne suffit pas.

Et voilà, je m’égare encore. Le maître d’ouvrages qui rechigne à se livrer, voilà qui est cocasse !

Peut-être tout simplement que je ne sais pas où je me trouve actuellement, dans ce calendrier de l’Avant. Est-ce vraiment terminé ? ne me reste-t-il qu’à doucement remettre mon chapeau de paille et franchir le seuil ? ou bien faire volte-face, à nouveau, pour mieux défendre cette vie inanimée, cette chérie ?…

Estampe, belle estampe, c’est toi que je choisis. 

Je n’ai pas de problèmes du côté de mes sentiments. Pas de tortures, pas de hontes. Oh, bien sûr, il y a des contradictions, mais elles font sens. Je les accepte comme ils viennent, les vis et m’y attache quelquefois trop, comme une fleur que l’on aurait finalement choisi de cueillir. De là, tout n’est plus que sensations, désirs impérieux et faim. C’est ce qui est arrivé cet été : une série de foudres.

Whatever happened, happened.

Féroce je suis resté, alors que se réécrivaient de-ci de-là quelques instants volés. Le soleil brûlait ma nuque. Au fil des lignes, je sentais se ranimer une sincérité, une passion d’un autre temps. J’avais l’œil brillant et fou. Mais c’était là le moment d’une seule personne, le prodige d’un seul cœur.

Lorsqu’enfin j’ai relevé la tête, qu’enfin j’ai compris ce que je ressentais deux mois après, elle n’était plus là. Partie. Pof. Nos chemins avaient eu le temps de se séparer, et la réalité était redevenue d’actualité.

Elle est belle, ailleurs.

Aux non-événements, nul triomphe, nul péril et nulle gloire. Pourquoi alors suis-je si fatigué ? Tout lui avouer ne fait même plus sens.

Grisé j’étais, et désormais reprends-je des couleurs. Satané, suranné espoir, iriseras-tu mon ciel, une dernière fois ? La route est longue jusqu’à la fin de l’histoire. J’aurais bien aimé que tout ceci commence en chanson. J’aurais bien aimé que tout ceci commence.

♫ Elle m’a dit …
Elle m’a dit d’aller siffler là-haut sur la colline
De l’attendre avec un petit bouquet d’églantines
J’ai cueilli des fleurs et j’ai sifflé tant que j’ai pu
J’ai attendu, attendu, elle n’est jamais venue ♫

– Rémi

Gymnastique achromatique

Cette année, je travaille de temps à autre dans une école ; je m’élève au rang de maître, de professeur, du haut de mes 22 ans. Il y a comme une incongruité, un absurde qui retiendrait son souffle alors qu’une ère paisiblement s’achève.

Lorsque les enfants délaissent leurs classes et que tinte midi d’une ou deux éclaircies, je sors moi aussi. Zébré de rues, le quartier est un peu excentré ; un grand parc a pourtant réussi à y pousser, en vert et contre tous. Quelquefois l’après-midi et moi nous y promenons : l’on y emprunte les grandes allées tout en effeuillant les chemins. Le vent qui enveloppe, d’un triste chuchotis strie les bassins. Il écorche çà et là les ondes saphirs et, de sa merveille, érode les colosses verts.

Partout, la lumière et sa sarabande.

A quoi ? cinq, dix minutes de l’école, la Grande Bleue, mer méditerranéenne de son état. Entre midi et deux, le bord de mer est d’un calme plage, les hardis badauds restant à bonne distance de l’écume. Suivant les jours, le paysage paraîtrait presque adolescent : mal fichu, peaufiné mais pas fini. Guère armé contre le béton, les galets semblent renfermés sur eux-mêmes… pour observer un sursaut, il n’y a guère plus que les ricochets. C’est ainsi : face à la mer, difficile de se marée. Restent un flux et un reflux discrets, qui soucieux s’insinuent dans les cœurs de pierre.

On devine déjà l’automne, les couleurs froides ont du roussis à se faire. Dans le parc, il ne restera bientôt plus que les épices virevoltantes, taquinant les vieux pins et leurs feux verts… et moi, neutre, avec mes feuilles blanches.

Le midi, j’ai une heure. Plus qu’une pause, une grève azure pour écrire et lire, c’est selon. Des choses à dire ici tout comme d’autres sont à consigner ailleurs, car il est des justesses qui n’ont nul besoin d’éclat. Dans le silence, je me retrouve, presque étourdi de retrouver un vieil ami. Ces précieux instants sont comme des braises sur lesquelles je souffle avec patience. Éperdu que je suis d’avoir retrouvé un foyer, sentiments et sensations se déchaînent. C’est un jeu de couleurs, couleur froide et couleur chaude, un jeu qui ne manque pas de pigment.

Pendant ce temps et même un peu avant, sans un bruit, une tendresse se dessine dans le lointain. Deux couleurs qui ne cessent de s’emmêler les pinceaux esquissent geôles et joliesses. Deux couleurs, à la fois proches et loin.

– Rémi

Le Cœur à l’ouvrage

Je me relève péniblement, après dieu sait combien de temps. L’heure est tardive, la marge délicate ; les événements eux-mêmes semblent hagards tandis que je m’engouffre dans mon jeune quotidien.

A la récréation, tandis que je surveille avec les enfants, de fines balafres me reviennent. Dans le silence nerveux, elles griffent et grignotent comme le pourri asticote. Je ne sais toujours pas qui je suis, ce que je suis en train de vivre. On m’appelle par un prénom que je ne reconnais pas. Plusieurs fois je manque de basculer mais quelque chose me retient. L’habitude. J’ai déjà vécu ça. Je crois. Il faut juste se donner du temps.

La matinée doucement s’écoule et, un peu plus chaque jour, fait le lit de l’automne.

Mes obligations remplies, je suis rentré chez moi faire le point. Appliqué, je vide mes poches comme une mauvaise cuite, regarde avec suspicion les alentours. Je ne suis pas en colère, ni même triste, non. Quatre années ont passé, cela suffit.

Le regard vagabonde, il escalade les hauteurs et se fraye un chemin parmi les détails. Ca y est, il a trouvé. Rapidement l’on déterre l’ouvrage couleur chair.

« L’élégance du hérisson »

Je n’ai pas froissé le papier. Les lignes sont encore droites, et le fond ne manque pas de caractère. Bien. J’ai même pensé à mettre un marque-page avant de m’en aller, suis-je bien élevé ! (sourire)

Comment en suis-je arrivé là ? l’on pourrait piocher bien des mots pour légender tout ceci : ironie, destin… amour ? voyons… n’espérez pas une réponse, les choses manquent d’absolu. Tout ce que je sais, c’est que je veux devenir quelqu’un de meilleur, quelqu’un de bien. Une bonne personne.

Et pour ce faire, il faut commencer par les peurs, et ce qui fait que les fenêtres pleurent.

En relisant à la page marquée, je m’aperçois que je me suis pâmé durant l’acmé. La faiblesse est féroce, mais le passage toujours aussi bouleversant.

Cela faisait quatre ans que je n’avais plus rien lu. Quatre ans que je fuyais jusqu’à mes propres livres de cours, improvisant au fil de mes études. Quatre ans de peur et de féroce, qui désormais tremblent devant l’accalmie et l’espoir. Vécu de l’intérieur, c’est truculent.

J’ai dévoré l’ouvrage, faisant fi du sevrage : j’aurais aimé que mon mal n’ait pas voix au chapitre, mais il faudra attendre encore quelques temps.  Cette lecture m’a également fait prendre conscience de toute la solitude de mon écriture, de son décharnement. Lire quelqu’un est un sentiment merveilleux : découvrir de nouvelles architectures, de nouveaux mots, accompagner ses instants, toucher le sens… Ah ! comme je me plais à y voir rayonner mille et mille écrins.

Tout ce noir, et tout ce blanc, il y a de quoi griser. Et tant pis si vous n’y voyez qu’une frasque déclarative : pour le moment, je vais laisser la lumière allumée.

– Rémi