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Le Goût des jours

Lorsque je me rends au travail, dans la navette, je m’installe toujours derrière le conducteur, côté fenêtre ; ainsi, mes yeux peuvent voir la route. Les cheveux en bataille, j’épie les gens qui monte, le monde qui geint… Quant au quidams s’asseyant à mes côtés, je leur consacre toujours un peu de temps. Voir, regarder, considérer l’autre ; comme un objet, comme une personne, cela fluctue.

Ce matin par exemple, j’aurais ainsi passé plusieurs minutes à mettre des mots sur une jeune femme replète, au menton doublement triste, sur qui la lumière glissait par intermittence. Mes lignes encrées se mêlaient alors à l’ambre de sa chevelure, sous le regard approbateur des autres paysages.

Et nous tous, nous en étions là.

La douceur tout en ombres de ce moment tanné n’enlevait pourtant rien à la dureté de son visage. Je scrutais, faussement indifférent, à la recherche du véritable et de la justesse. Je ne visais alors pas des réponses, mais un territoire dont la carte s’escamota peu avant que je n’atteigne ma propre destination.

La descente s’effectue toujours un arrêt après, histoire de marcher un peu plus. En ligne droite, le trajet, lent et direct, s’étend et détend mes pas, qu’une musique égaie parfois. Pourtant, la zone n’est que grillages et pierre humaine, le désespoir s’y propage ; mais derrière ce grillage se tient le soleil, dont les salves d’or frappe mes sens.

Il y avait tant de lumière, ce jour-là, un aveuglement magnifique, quand je suis devenu épileptique. Enserré, étreint, éteint ; trois secousses et puis plus rien.

Vivre les crises, c’est une promenade de santé ; le véritable péril résiderait plutôt dans la période consciente de latence entre elles. Et que dire du regard des autres, de sa propre estime…

Pendant de longues années, je n’ai pas été opérable ; à cela s’ajoutait la dangerosité d’un procédé à la base incertain qui avait le chic pour me laisser circonspect.

Et voilà qu’au détour d’un rendez-vous de courtoisie, un autre procédé se dévoile : plus sûr, moins risqué, avec quelques résultats. Tonnerre sous les topiques.

Même si l’épilepsie concerne la lecture et le sens, cela n’a pas empêché ma photosensibilité d’être anormalement élevée. Sans causer de crises, elle est cependant la cause d’hallucinations, dont j’ai fini par apprécier les kaléidoscopes icaresques.

Mais revenons à la ligne droite, dont la trajectoire en flèche laisse tout le temps à mon cœur pour se gonfler. Mettons ça sur le compte de la solitude, de la joie, de l’abandon, du bonheur, de la folie : toutes ces humeurs en verre. Tantôt opaques, tantôt si claires, si vite estompées : l’instabilité ne durant jamais longtemps, le grillage finit toujours par finir.

Lorsque j’arrive à destination, dans le calme zénith, je lis et écris, histoire de gagner ma vie.

 La peur de lire est toujours là. Elle disparaît désormais derrière la lutte et la souffrance ordinaires ; pauvre peur qu’ont tôt fait d’achever l’habitude et la routine…

 “Tu n’étais que ça.”

Je vois les mots, les touche presque ; ils sont ma meute. Je n’ai plus peur. Mettre des mots sur ce que je suis, ce que je sais ; juste des mots justes. Créer, décomposer, recomposer : mes lettres et mal-être, unis jusqu’à la fin, puisque je ne tiens à rien.

Désormais, à l’instar de ces espoirs qui terrifient autant qu’ils bouleversent, un choix se présente.

La paix.

Cela fera sept ans en juin. Sept ans de lutte, d’incompréhension, de rage. Sept ans à lutter contre l’ennemi intime.

Je crois me rappeler qui j’étais avant, mais je doute tellement.

Je sais qui je suis maintenant, mais cela ne va-t-il pas disparaître suivant ce qui se passera ? Qui vais-je devenir, ensuite?

Et que deviendront mes mots ? Ils ont tant souffert…

Je peine à discerner la peur et le courage, tout comme j’ignore la nature de la victoire.

Allons. Point d’interrogations lorsque les questions restent sans réponse.

“Laisse faire les choses, et marque à la dernière minute.”

Rien ne vaut le monde pour se rappeler la place de chaque chose. Pas de misère, pas d’espoir, quelques cycles. Ah oui : l’homme aussi. Mais c’est là un engrenage inutile…

D’un coup de sans, je disparais.

– Rémi

La moindre des proses

Un texte de plus, en sus, complété ; hébété, je dévisage la nuit et ses idées noires. Je savais qu’en devenant plume, je risquais d’en perdre quelques-unes, mais j’avais mésestimé ma maladie et ses tâches de rongeure. 

Oui, mes ami(e)s, ces temps-ci, je suis charpie ; en bouts plutôt qu’à bout. Mes miettes sont d’émeraude : on dirait des herbes folles, de jolis verts, un lierre qui s’étend. La littérature, les intrigues, tout ceci s’efface… Il n’y a que le son et l’eau des mots.

Dans cette apnée de la dernière pluie, les rencontres sont tout ce qu’il me reste. Peut-être est-ce de saison ? Le Printemps, par ses hasards, a l’art de délivrer toute son impériosité sur les boutons bougons succédant aux annales hivernales. La croissance qui en résulte donne de splendides fleurs d’époque, à même le roc.

Mais venons-en au fait et à son effet pris sur le fait.

Il y a un et un et un jour, alors que j’attendais qu’un camarade terminasse sa transaction monétaire au détour d’un distributeur, mes yeux croisèrent ceux d’une jeune femme. Les siens et les miens s’attardèrent de concert sur un égal mystère : qui diable étions-nous, l’un pour l’autre ? Des camarades de classe, oui sûrement, mais de quel établissement ?

Au silence succédèrent les gestes, à peine plus probants mais assurément plus apparents. Leur légèreté et leur retenue n’avaient d’égales que la gaucheté qui animaient nos pudeurs. Des mots furent balbutiés, baragouinés, les quidams se coupant la parole d’interjections aux accents chevrotants. L’abrutissement régnait donc, tout juste pouvais-je deviner le sourire en coin de mon ami non loin derrière. La conversation qui enfin s’ensuivit tint bon plusieurs minutes, pour finalement s’effondrer sous le poids des poncifs. Nous nous quittâmes en souriant et sans réalités.

Ah, comme je plains mon compère ! J’ai passé tout le reste de notre route à supposer et présupposer… sans être plus avancé. Groggy et guingois, je subissais alors le contrecoup d’une extase qui n’en finissait plus d’engourdir mes sens. Mon cœur battait la charade, tandis que je me remémorais une fois encore la combe de son cou. Stupeur au ventre, elle m’avait malgré tout confié deux éléments d’importance : ses horaires (jeudi et samedi, à partir de 19h) et le lieu où elle officiait en tant que serveuse… lieu que j’oubliai presqu’immédiatement, provoquant ergo l’hilarité de mon camarade.

Mes rêveries m’amenèrent à une réflexion plus poussée sur mes années passées au secondaire. J’ai alors pensé à tous ces visages et ces destins mitoyens, croisés année après année. La concernant, nul ressentiment ; au contraire, je me souviens l’avoir aimée. Tout seul, de mon côté ; de cet amour qui n’engage à rien, qui s’en va et puis revient : un amour raté et bénin.

Depuis, comme vous avez pu le constater, les choses n’ont que très peu évolué. Je ne sais toujours rien d’elle, méconnaît ses goûts et son intelligence… Pourtant, son visage et son corps n’ont de cesse de m’éblouir, tout comme son charme subjugue mes poses, balaie mon éloquence. Brume brune aux joues empourprées, elle existe seulement, et cela suffit pour me laisser ailleurs.

Tout bien considéré, ne pas (s)avoir, ne me gène pas vraiment. Au contraire, j’en retire une certaine poésie. Au milieu des convictions et autres lignes droites, ces sarments qui ne vont nulle part m’émeuvent. Ils poursuivent leur propre piste, libres et relâchés, comme autant de frontières que je pourrais un jour franchir.

Je ne vous dirai pas comment l’histoire se termine, si la trouvaille éperdue s’est poursuivie ou bien s’est tue. Tout juste préciserai-je que, récemment, j’ai fini par me rappeler le nom du bar.

Pour la fille, on repassera.

– Rémi

Glissement de terriens

Les jours paissent dans l’herbe grasse, sans sens aucun. Je les surveille, marchant tout autour, des dattes plein la poche.

Ma sœur et moi sommes une montagne. Un agrégat d’éléments intimement mêlés, pulvérisés à même le lieu de nos vies. Nous grouillons, marmonnons, évoluons ; mais nos natures se dissocient. Elle est la terre, je suis l’eau. Désormais, nous nous aimons sans nous comprendre, d’une neige éternelle.

Je m’écoule, m’étend, change de couleur là où je sombre. Elle, elle demeure, brute et pierreuse. Le moindre de ses mouvements se fait dans la puissance, dans la lourdeur, avec pertes et tracas. Ses entrailles se déchirent, j’y continue ma course, sans pouvoir rien y faire. L’écho de mes gouttes dans les grottes, dans les cavernes, retentit et fait pleurer la roche.

Et tout se brouille.

Notre concomitance, devenue un naufrage où reposent la vie et le temps, fait gronder la montagne. Les cours grossissent, de grands arbres tombent. Le ciel, pauvre petit diable tout en azur, domine la scène.

De nos jours, seules les falaises rescapées nous permettent de prendre de la hauteur et de nous retrouver. Le vent se mêle alors à l’érosion, balaie tout et laisse des sillons à même l’océan. Dans la chute, pas de bruit ; un amour brut et malappris.

– Rémi

Lettre et le néant

J’ai aimé t’écrire, une dernière fois. Glisser la lettre dans l’enveloppe, sagement, doucement, comme une heureuse cagnotte. Je suis sorti, j’ai salué les pêcheurs ; et puis la boîte aux lettres, et puis cette lettre.

Tout est si simple, j’y vois mille brises. Ces lignes ont été caressées par le sel et la mer, sans une bruine. Au loin, la tempête est parfaite, tu comprendras pourquoi j’ai choisi ce timbre : 

Je ne sais pas vraiment encore ce que je vais y mettre… un mot d’amour, peut-être ? C’est compliqué, tu sais, je ne sais jamais comment tu m’aimes. Tu me vois comme ceci, je me vois comme cela, alors que je suis juste moi. Moi, qui suis trois tandis que toi, tu m’émois… ah, je jongle encore avec les mots ! ces petits coussins qui ne valent rien, à l’ombre de tes seins.

Cela me fait repenser à ce que dit Red, dans notre film : “Il vaut mieux ne pas dire certaines choses. Je crois que c’était quelque chose de si beau que ça ne peut pas s’exprimer avec des mots et c’est pour ça que mon cœur en souffre.”. Tu te rappelles ? Des fois je laisse le film tourner, sans le regarder, à faire autre chose. C’est tout un monde qui pépie, c’est magnifique.

Je sais que tu désapprouves ces odes. La vie n’est pas notre vie, car tu es avec lui. Tous ces voyages, ces souvenirs survenus, arrivés et maintenant tus… une teinte affreuse encre ces jours-ci le bateau nostalgie.

J’aurais aimé quelque chose de similaire, pour nous. Un truc doux et qui dure à la fois, qui retarderait tout ce qui dans nos vies ne va pas. Je t’aurais aimé, si tu m’avais laissé…

Si je t’écris, une fois de trop, c’est pour te rappeler que cette histoire – la tienne, la mienne, la nôtre, choisis ta version – était belle. Belle comme une mise en abyme, comme un printemps engourdi qui s’anime, enfin. Tu crois que sans nous, cela n’existe plus ? en es-tu si sûre ? Quand donc comprendras-tu qu’une œuvre ne disparaît jamais vraiment…

Evanescence, évanescence,

Chantonne la balance….

Reviens-moi, deviens-toi.

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A la base, c’est un exercice de style. Puiser dans sa culture générale trois œuvres que l’on juge belles, et s’en inspirer pour créer une quatrième beauté, combinaison des trois précédentes. Je trouvais cette consigne stupide, la tâche m’apparaissant comme un crève-cœur. Pendant des mois en effet, à mon regard, la beauté avait résidé en une seule personne. Elle était une certitude, et il y a quelques semaines encore, je ne voyais qu’elle pour répondre à cette question…

Comme vivoter ne faisait pas partie de mes priorités, j’ai choisi la déchirure plutôt que la rupture, bien plus adaptée aux désespoirs unilatéraux. On ne peut rompre ce qui n’est torsé ; lorsque cela vous agite l’âme, il ne reste plus qu’à arracher, ponctionner et passer la balayette lorsque la force vous manque.

Pourtant, je regrette quelquefois de m’en être tenu aux maux. S’il n’est pas certain qu’elle méritait une dernière affection, mes sentiments, eux, pouvaient prétendre à un autre sort. Après tout, vivre accompagné de tendresse et d’espoir pendant tant de mois n’est pas chose si difficile. Si mon cœur a tant souffert, ce n’est que par un manque de jugement considérable que l’on mettra sur le compte de l’affre et la demande. Le sentiment, lui, était superbe.

Je pourrais proroger sur ce que cette jeune femme a pu m’apporter mais, si je devais asserter une seule réalité, la voici : elle fut une muse. Née d’un hasard paroxystique, elle restera ; une empreinte plus qu’une impression, une allusion plus qu’une illusion.

Cela nous ramène à ce devoir sur table. J’ai rapidement trouvé de jolies œuvres que j’ai jetées ensuite dans la mer blanche, qui longe la page. Au fur et à mesure que j’écrivais ces lignes, celles qui avaient tant tardé à venir, le soulagement m’étreignit. Je rendais enfin justice : à elle, à moi, à ces si belles heures passées à ses côtés ou encore tout seul. Il y  a de la fiction, de la forme : le travail est scolaire, ce parcours professionnel. Mais mon être arpente les parallèles, et j’écris pour elle.

Dans ce dernier silence, à la lancinance, j’ai joué et j’ai dansé. 
Aimer une dernière fois, avant de refaire le monde.

– Rémi

Grelot

Il est décembre, quelque part dans ma vie. Les jours rallongent leurs escapades nocturnes et toussent des blancheurs, tandis que je fais l’île en ma demeure.

Laissée sur le bas-côté, non pas une mélancolie mais une tristesse : une tristesse indicible. Son inexpliqué n’en finit plus de s’embarrasser au milieu de tous ces sapins qui font le tapin à attendre que l’on rompe le pain. Ma tristesse a les boules, oui ; elle aimerait enguirlander Noël, tout du moins s’en éloigner… Il est partout cependant, et le ventre crie famille. Ces besoins et ces envies, libres de hiérarchie, ventent mon âme.

Les saisons me manquent. Nul ne pourrait dater leur disparition, pourtant les regrette-je un peu plus chaque jour. Remplacées par des cycles et des rythmes désespérément libres, cette cage sociale – que dis-je ! – cette orgie séculière me régit sans me réguler. J’y trouve mon compte, mes comptes même, mais mes contes… Ma merveille, que j’extirpe, mon vermeil, qui m’inonde, quand noierons-nous ce monde ?…

Les aiguilles défilent. Je ne sais si abandonner ma montre et ne pas racheter de calendrier ferait mon salut ; un bon jour, au moins. À la télévision, Météo Rance est en train d’établir le lendemain. Les décorations lumineuses brillent par leur superfluité ; une dernière fois, l’inventaire des vanités.

Je regrette une telle exposition. Père Noël, « souverain poncif », quel titre ma foi…

Si l’ici supplicie sans discontinuer, il a commencé en douceur quelques semaines auparavant. Mon semestre, qui suivait son cours, a fait l’objet d’une rencontre en la personne d’une professeure de médiation culturelle. Elle avait pour but – ce que nous comprîmes plus tard – d’exercer notre œil de rédacteur vis-à-vis de l’Art avec un grand A. Au contraire, je lui trouvais rapidement de grands airs et me carapaçais derechef. Elle ne se débina pas et malgré mes provocations et mon insolence facile, poursuivit son propos. Son respect et sa bienveillance ont continué de me fasciner jusqu’à l’ultime cours où, lors de la lecture d’une de mes productions, elle commenta – avec une égale fascination– quel cynisme. L’instant d’après, nous commentions l’idéalisme de ma vision de l’écriture avec la complicité de deux jouteurs.

Il faut savoir que je crois aux rencontres. Amicales, amoureuses, je crois profondément aux (mises en) relations. Les dialogues constituent un délice que l’on néglige trop souvent, leur préférant des actes, des expériences… mais le langage, ah ! comment une réplique, devenue secousse, bouleverse soudain…

Nos travaux nous ont donc amené à chercher la Beauté : là où on pouvait la trouver, là où nous la considérions. Aux frontières du personnel, nous étions intimés. Goûts affichés,  comme autant de sensibilités ; nous et nos nus, livrés au mot, comme croqués. Malgré l’éloquence et l’arrogance, je m’étiolais. Nous débattions de notions fortes, flirtions avec l’absolu, suppliciant mon caractère d’un jeu de miroirs.

Ces échanges avait pour but une répercussion sur nos convictions et leur fondement, notre vision et par-là même notre définition par rapport à l’Art et la Beauté. Le contenu tendait vers une approche positive, dans la polysémie que peut impliquer ce terme. La professeure nous a fait réaliser ceci, puis est repartie.

Il est décembre, et j’ai dans ma tête des couleurs chaudes. Ma chambre ressemble à une salle des faîtes, où le lyrisme rôde, spectre. Les lumières déclinent, pourtant palpitent, et le décor m’apparaît. Le concret et l’abstrait des objets, les natures et les essences… et ce drame, cet implacable drame en toute chose. La lumière y a sa place, mais elle semble se joindre à la pesanteur. Toute mon existence se désarticule.

Je brûle.

Tant de fois je me suis dit que l’incendie n’avait pas sa place en hiver ; mais la paix, c’était naguère.

– Rémi

Un peu d’eau dans mon vain

Alors que j’écris ces lignes, l’été est déjà un participe passé. Cela fait un temps que nos petons sont revenus à tâtons de leurs péripéties, enfilant chaussettes et routines. Si j’ai tant tardé à écrire à nouveau ici, c’est parce que j’écrivais déjà. Tout occupé que j’étais par la rédaction professionnelle – et que ne le suis-je encore, j’ai enchaîné mes petits pâtés, structurés. Quelques écritures d’invention ont bien égayé la rigueur planante de cette formation, mais rien qui ne rassasie le vorace de ma verve. Assis sur la page, je ne cessais d’estimer les dunes qui environnent. Ces lignes qui d’un souple sample la direction d’un monde, de tout le monde.

Ce n’est pourtant pas les événements qui ont fait défaut à la narration. Il me serait facile de vous orienter vers une chanson, une musicalité, un livre, mais il s’agit de ma vie. Entre elle et moi, c’est personnel. Jamais je ne pourrais m’en tenir à une simple bibliographie, une documentation.

C’est amusant. Une sensibilité délaissée, voilà qui vous fait voir n’importe quoi. Par exemple, un exemple : à arpenter les ruelles aixoises, je rencontre femmes, filles et féminité. Après quelques instants unidirectionnels à les voir sans les regarder, voilà que d’un item porté toute la personne est affublée. Sans se départir de leur allure, de leur vie. Une couleur en transport, une nuance glissant sur les pierres… Souvent, comme les jours raccourcissent, elle semble marcher au travers de la lumière, laissant l’ombre pour seul sillage. Curieux ; il y a de quoi devenir flou.

Personnellement, cette profusion me fait sourire. J’aspire à un métier architecte où le désincarné est quotidien. L’auteur s’efface devant la bâtisse, laissant jusqu’aux clefs et son nom au propriétaire et sa propriété. Rien ne sera jamais mien. Tout ce que j’ai et aurai jamais, tiendra en un jardin dont je serai le faune. J’y jetterai mes graines et ma patience ; de minces flaques de rosée déborderont par la douceur de mes pas dérobés. Alors et désormais, il y régnera une quiétude créatrice, sauvegardée !

Serre, moi, flore…  

Il est curieux que je reprenne l’écriture “personnelle”, ici, maintenant et désormais. Je reviens de quelques jours avec des proches dont je m’étais éloigné. A moins que ce soit eux, voire même nous. Allez savoir. Quelques jours sur cousin d’air… De retour, mon ventre crie famille ; tout ce que je rapporte, ce sont mes yeux brouillés, à peine de quoi faire une omelette….

Quand je contemple le jeu de cette famille, me vient la larme aïeule.

Oui mais non. Il y a les liens, l’entêtement souverain ! cette pulsion de vie, qui fait face au dé sénile du temps qui passe… Ah ! Le vent se lève et me les brise. En attendant le prochain tonnerre, dédions ces petites poésies à Montech, à mes cousins retrouvés et éprouvés. Accrochons-nous, agrippons-nous, sans un mot. On saura où regarder dans le ciel calypso.

PLUIE PLUS RIEN

Cela commence comme une comptine, une fine.
Fine, fine, fine, s’enfuit la bruine.

Cloîtré dans ma masure, prairie fait féérie de l’indécis
Et le vert pur glisse, glisse, vie douce et verdure…

Le replet de mes couplets s’essoufle, la voix s’étrangle
Nuage, termine cette phrase, l’orage pointe !…

PELLE DU SEIGNEUR

L’eau roucoule parmi les feuilles, patauge le long des troncs. Sans insinuer qu’elle sinue, elle longe et se terre, fond et s’enterre. Qui meuble le texte, désormais ?

LUMIÈRES ET TEINTES

Il règne dans le ciel des campagnes de vieux champs ocres et un or un peu vandale.
Il y coule des aquarelles dont je foule mille archipels.
Lorsque je regarde vers le haut et le Nord tombent les étoiles…
Une bande de bandelettes se décollent et décolorent au contact du décor :
ainsi fond, fond, fond…
Couleurs chaudes et puits sans fond.

– Rémi

Les Presqu’îles

Une petite suite de brèves, griffonnées au jour le jour durant un auguste séjour en Corse. 

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14/08/2014

Je laisse mon corps rejoindre la rivière, tombeau argent où le soleil réverbère…

Pas loin, autour, la Corse me parcourt. Sans mes oreilles atalantes, les sensations décélèrent, atmosphères. Il ne reste que le roulis de l’eau, roulis bateau, tangue et tangue autour de mes yeux en amande…

Fi de nos guerres épaisses, fi de l’errance des torrents,
Figari,
Eux ailleurs et nous ici.

Les yeux gris des guetteurs surveillent le rêve et l’entêtement qui nous échoient, anchois échoués et, l’espace d’un temps, déchus de nos existants. Les mots s’allongent, à en perdre leur phrasé, le temps de roucouler…

Happées, hissées, les volutes Granda Verde.

Il ne nous aura fallu qu’une nuit et le début d’un jour,
Pour prendre le pli de l’oubli et de ses alentours.

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15/08/2014

S’il convient de rendre justice et justesse à l’émeraude et au topaze des sols corses, attardons-nous un instant sur les lacets qui en constituent la matrice. Noirs, gris, roses, ils étreignent tout le sauvage de cette terre, tout enserrée qu’elle est par la pulsion des hommes.

Cette route ainsi appliquée, l’accès aux beautés îliennes n’en perd pas moins de son insolence. Comme si le bitume élançait ses amertumes, ses idées noires, le long des territoires… histoire de nous perdre, tôt ou tard.

La Corse est ainsi empierrée, boisée, qu’il reste bien peu de place pour les hommes et leurs débris. Dès lors, nous l’arpentons, nous la foulons, sans jamais l’atteindre. Voilà mon tourment, le blues de l’arrière-plan.

J’ai dévalé l’eau, j’ai frôlé la roche,
Courant l’endroit, redoublant d’approches.

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16/08/2014

Le curieux spectacle de nos êtres, (d)étendus et tus.

La mer s’avance et, encouragée par le vent, peint ce sable. Maillots et serviettes, humaine palette, lardent le beige léger.

Nos jambes se croisent et s’allongent, au gré des langueurs… lorsqu’enfin, en bons écumeurs, nous nous décidons à mener l’assaut ! Une magie bleue et blanche recouvre rapidement nos chahuts, qui se joignent à l’horizon.

Bonifaccio n’est pas une vilaine fille ; à dire vrai, elle regorge de joliesse. Pas étonnant que les armateurs soient amateurs, obsédés qu’ils sont d’exposer leurs plus grosses dépenses : un butin de suffisance. Mais laissons les riches pour mieux nous perdre dans la richesse… c’est là une affaire de goûts et de  couleurs, à laquelle ont su répondre glaciers et confiseurs. Forts de nos digestions, nous finissons par rejoindre le bastion, où un dédale véritable nous sirote. La troupe glisse de rues en chemins en ruelles, sous la haute surveillance des surplombs. Nids d’aigle et murs de seigle.

Au sortir de la ville, le vent fauche les derniers épis de nos cheveux.

Un vieux soleil sur le bas-côté regarde la scène avec courtoisie.

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17/08/2014

C’est un chaos d’amis qui, jour après jour, construit sa fourmilière. Que ça grouille, que ça grouille… Joyeuse guerre.

Ah, il faut bien le dire, le papillonnage est un art difficile ! un rien ne paresse, un autre vous transporte, l’aléatoire défile et l’on a tôt fait d’oublier les jours et les villes.

En bons têtes-en-l’air, l’accrobranche semblait tout indiquée. Après avoir casqué, l’équipée équipée du matériel susnommé, voilà que cette dernière est prête à s’envoyer en l’air ! à l’assaut des vertes tiges, armé de métal et d’un pareil courage, pont gré mal gré et peu importe. Lianes, cordes, planches ; fixées, agrippées, vissées ; le tout zèbre les cimes. On crie comme on s’interpelle, tant on s’enhardit de notre haute trahison : la terre s’atterre, et nous nous éloignons.

Plus loin, plus tard, retour à la plage de raison. Le vent cesse et cède à nos moues guillerettes. Jeux de balles, le temps passe à loisir. Tout est si naturel, adieu désir.

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18/08/2014

On sous-estime par trop souvent l’importance des repas et des tablées, dans l’interminable (et inachevée) anthologie de l’amitié. Oh oui, bien évidemment, l’image du confident, du proche et de l’intime est sur toutes les lèvres ; mais il est une autre loyauté, et c’est celle du quotidien. Quand je me réveille, m’attable, et qu’un ami me rejoint, mon cœur se serre et la journée commence bien.

Aujourd’hui, la file randonne. Elle grimpe, grimpe et fredonne. Les pas crissent, les branches craquent : craignez notre cacophonie ! elle se déplace, le long des pistes, murmure muet… jusqu’aux panoramas, où nos mots finissent de se perdre.

Une vue. Une vue, à perte de vue… instant pâmé, mon fief relief, regarde-moi ça. Le thym, le romarin, toutes ces odeurs autour, fragrances atours ! emportez-moi, emportez-nous, emmenez tout… voilà que nous disparaissons.

A coups d’haïkus, nous achevons la journée. Pétanque et sauciflard s’ajoutent sur le tard, et le rosé rosit quelques joues fatiguées. Pourtant une guerre nous attend ce soir : sons et lumières au pays des éphémères…

Le doigt sur la détente,
Des souvenirs pleins les tempes.

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19/08/2014

L’ermitage nous réussit, je crois. Nos personnalités poursuivent leurs évasions, semant problèmes et préoccupations.

Il est cependant de lourdes âmes, dont le bagage nécessiterait plus qu’un soleil ; leur mélancolie se joint aux nuages, et teinte le ciel.

En chœur et en Corse, régénèrent nos forces. Silences, rires, silences, et tout le reste est importance. Le bruit des pas tape en écho la terre, le chaud ; et puis derrière, taches d’hier, la frappe des souvenirs qui déjà s’opère.

Non loin de la maison Luciani, le sol est brun d’herbes et de poussières.

A un coin de table, l’heure est aux arts de la pensée, dépensée à coups d’idées dédiées et quelquefois personnelles. On se révèle, on se dit, puis on se tait, dans l’espoir d’une prochaine fois.

Bientôt on rangera, bourrera et repliera nos vies ici-bas. Le temps d’une dernière expédition, avant de rendre les âmes.

Qu’est-ce que je rapporte, qu’est-ce que je remporte ?

Un pluriel, vu du ciel…

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20/08/2014

Coincés sous l’escalier d’un ferry qui nous ramène vers la métropole, c’est entassé comme le dernier des bagages que le groupe fait maintenant route vers la côte azurée.

Quelques rares vaillants flottent encore des yeux vitreux le long des écrans, mais eux-mêmes ont des doutes quant à leurs dernières forces…

Tout nous ramène à la ville. Même cette pataude embarcation n’est qu’un immeuble flottant. Du grisé au gris, on patauge entre deux vies.

Pourtant, nous avons pris des couleurs. Sur la peau, dans nos yeux, plein le cœur.

Chacun écrit son passé à sa manière, tel qu’il l’aperçut fut un temps et le perçoit maintenant. Il le filme, le photographie, l’écrit ; les feuilles de l’hier sont tantôt mouvements, couleurs, chuchotements. Tout cela rampe autour et en nous, entourloupant le présent et remplissant nos histoires. Car c’est bien de cela dont il s’agit, une histoire, avec tout ce que cela implique : du vrai, du faux, une aventure et des héros.

Ainsi s’achèvent mes notes de sel.
Parti en Corse, groupe archipel,
Revenu presqu’îles,
Dans une foutue ville.

– Rémi

À l’emporte-pièce

Une maison, c’est d’un commun… en une journée, combien de seuils franchissons-nous ? bien souvent, des tas, à coup de voyages miniatures. Intérieur, extérieur, nous ne savourons que trop peu ces langoureux glissements que nous opérons le long de nos mondes.

Cinq ans ont passé depuis que ce lieu existe. Qu’elles soient belles ou terribles, les ères s’y sont succédées sans manière, surplombant nos nœuds et l’amour de nos vies, ainsi agencées.

Je n’y suis pas entré le premier, ce n’est même pas moi qui fermerait la porte le dernier, et pourtant je ressens le besoin impérieux de balbutier quelques formules. Ce n’est pas tellement que nous avons accompli quelque chose, mais bien que nous le réalisons désormais. La nostalgie est une couverture un peu chaude qu’il faut savoir enlever à temps… et pourtant, mon cœur est doux ce soir, alors que le feu s’éteint doucement.

Ce lieu, ce feu, c’est une histoire de branches et de buchettes, qui ont veillé année après année à briller, briller, à en pousser les étoiles ! des tisons s’éteignent, certains repartent, et le crépis toujours crépite. La voilà, la belle conséquence, l’incendie de nos amitiés !

Feue la colocation, oui. Nous allumerons d’autres étés.

Que l’image aurait été belle, si nous avions été tous ensemble ici et maintenant. Quel dommage que nous ayons invité le hasard… Peu importe : la colocation a toujours été un lieu de passage, et c’est une fidèle fin que nous offrons à ses derniers lendemains. Le texte, lui, restera : voilà pourquoi je dédie ce texte à qui se reconnaîtra et pour qui cet endroit importa.

Mes plus beaux sentiments s’adressent immédiatement à Alexandre, Edouard, Arnaud et Bruno. Mes comparses, aventuriers avec lesquels nous affrontions une pléthore de quotidiens, poursuivant les itinéraires bis et ter. Je ne vous ai jamais remercié pour ces années et ces couleurs ; à présent, je crois, c’est le moment, c’est l’heure. Merci.

Nous avons obtenu cette bicoque au lendemain du lycée. Sans ergoter, disons que notre argot et notre gargote ont rempli un espace qui dès lors serait nôtre. A nous et pour toujours, plus ou moins trois jours. C’était là une liberté luxueuse, bordélique et lumineuse. Je chérie ces instants et ces premières fois, abritées et choyées par quatre murs et un toit. Heaume sweet heaume.

Le monde est ainsi fait que doucement, nous en sommes arrivés à l’automne. A quelques-uns près, nous étions loin. La baraque tenait fièrement, envers et contre tout, insensible à la tectonique des BACs. Ma vie se réalisait à proximité, je suis resté. J’ai fait ma part, gardien de phare. A cette époque, l’horizon s’étendait, irrésistible.

Jouets des cycles, nous finissions inlassablement par nous retrouver : Noël, pont, jours fériés, chacun revenait saluer et sourire le temps de son escapade. Nous savions où aller : dans cette colocation devenue colloque, l’œil du cyclone jetait un voile intemporel sur nos destins. Encore aujourd’hui, je crois en la nécessité de tels lieux. Vous pourriez croire qu’un tel soliloque est l’œuvre d’un sentimental, que la prose est faible et la faiblesse facile, et vous auriez raison. Il est temps d’épiloguer. C’ont été de longues années pour des vies aussi petites que les nôtres. Une porte se ferme, une autre s’ouvre. L’année prochaine, un autre abri s’offre à nous : une nouvelle partie commune, où jouera qui voudra. Les pensées et les souvenirs nouveaux sculpteront patiemment les murs, rires et dires tinteront ; que tout le reste s’envole.

– Rémi

Badinage artistique

Chère chair,

La nuit a basculé dans le prune, peu avant que je ne me lève avec le rosé du matin. Alors que je t’écris, il est encore tôt, c’est certain ; enrobé par la brume, l’horizon toussote des nuages. Des branches à mes bras, tout s’étire ici-bas. Veille époque et temps nouveaux rappellent la ritournelle des étourneaux…

Aujourd’hui je porte ma chemise bleue ; oui, ce vieux chiffon azur. C’est comme un plongeon, un énième plongeon dans les souvenirs profonds. Je la revois un peu sur toi, un peu sur moi… nos existences se mêlaient et nous fondions, ensemble, au cours d’un été sans nul autre pareil. Aujourd’hui, autre été et même chemise ; l’eau est calme et renonçante.

N’aie crainte, la nostalgie déjà s’efface. Je laisse les caresses au vent, qui sifflote de-ci de-là et concurrence les oiseaux. Le matin prend son temps : il est odeurs, moments. Tandis qu’à terre je cherche mes maux, deux derniers passés viennent s’inviter.

Il y a d’abord Héraclite, qui disait qu’on ne franchissait jamais deux fois la même rivière : cette phrase me place toujours dans la terreur et la réjouissance, une peur folle où ma vie s’écoule et se meut… cette phrase entêtée qui me poursuit, m’attrape et m’attaque, me ronge. Polymorphe, elle habite et hante chaque fente, chaque faiblesse ; chaque force, chaque hardiesse. Cette suite de mots questionne mes mondes, sans égards pour les réponses désespérées que je peine à lui adresser.  Incandescence ; tout autour, l’on fauche les blés des contraires amoindris.

Et puis ensuite… eh bien, ensuite, il y a Chateaubriand. Tu te rappelles de ses aventures romantiques ? il est parti en Amérique et a ramené ces fresques superbes et solennelles, ces rêves lycéens que je voulais miens. La superbe fut à la mesure de l’impuissance, et je dus renoncer à ce détour. J’ai troqué les fresques contre des frasques, crachant mes bourrasques aphones et faunesques à la première Vénus… je me voulais roman, je suis resté page.

Mais l’heure n’est pas aux larmes aïeules.

J’ai changé d’endroit pour t’écrire ; me voici désormais sur une souche. Tout semble naître autour de moi. Une poésie boisée s’empare des environs, se faufile jusqu’à mon cœur, où elle entre en résonance. Je balbutie un silence… j’aimerais tellement que tu sois là, avec et sans moi. Aujourd’hui, après deux destins, mon monde entonne un nouveau refrain. Rappelé à l’écriture pour devenir rédacteur professionnel, je partirai un semestre au Canada début 2016. Il y a là comme un joyeux boomerang, un espoir renégat et infatigable…

En cet instant, je suis le géant ordinaire, survivant des éphémères.

La journée n’en finit plus de commencer. Au beau milieu du ciel, elle déboutonne ses lèvres, inonde et dénude ce monde… bleu pistole. Souvent je me dis que la poésie est tout ce qu’il nous reste au quotidien, tant elle recueillera toujours l’or du commun. Peut-être cela fait-il de moi un endimancheur à la petite semaine, qui sait… Tu me diras.

Alpagué par les pics, je délaisse les sols et décolle, côté falaises. Cette jeune montagne a probablement eu aussi vingt-trois ans. Dis-lui, toi, qu’elle n’a pas à avoir peur ! fraie, fraie, que le froid effleure ce soleil ! ça y est : la neige écume le relief, les crêts n’en finissent plus de siffler les tourmentes… et puis il y a les torrents, ces torrents qui déversent leurs pleurs sauvages, inlassablement.

Tout ça, j’aurais pu te le dire, te l’annoncer. En le déclamant, peut-être t’aurais-je tenue en liesse suffisamment longtemps pour que tu oublies pourquoi nous nous sommes éteints, la première fois… mais tout a déjà changé. A partir de quel instant s’arrête une rencontre, dis-moi ? qui est parti, déjà ? ah, voilà que le naguère m’égare par mégarde… foutue guerre ; et pourtant, nos cœurs résonnent.

Je te laisse, désormais… peut-être m’écouteras-tu au gré de nos vécus. Une chose est sûre : je te regarderai, encore et encore, dans le toujours de l’instant : car n’oublie pas, nous sommes le drapeau et le vent.

– Rémi

Mardi, mercredi, jadis

Bourdon en tête, bourbon en main, le marin de douceur s’accoude au bastingage. Il vogue, comme dans les magazines, vers un ailleurs fameux, un coma idyllique.  Le fer de ses yeux fend l’horizon, qui déjà rouille son regard ; l’esthète brûlé atteindra bientôt l’atoll.

L’écume accompagne le beau lai de ses rosaces blanches et l’âpre nacre que postillonne les nuages. 

Le doigt s’arrête de pianoter sur l’écran. La réalité regarde par-dessus mon épaule, avant de s’en retourner Printemps. Je quitte mon capitaine quelques secondes, les yeux perdus dans le vague.

Une jeune femme frôle mon banc ; sa bandoulière en cuir beige s’évanouit dans sa chevelure, elle me sourit. Une sensation agréable et de saison m’envahit tandis que fleurit l’inspiration.

Cela va bientôt faire deux mois que je passe mes journées à écrire dans une boîte. J’y suis stagiaire rédactologue, avant de commencer le Master en septembre. Du papier faisons paperasse… lorsque je sors de là, les yeux rieurs et fatigués, je n’ai pas vraiment envie d’écrire. Oh, bien sûr, je gribouille deux-trois lignes et je consigne de menues expressions dans un coin, mais vous admettrez qu’on ne puisse pas vraiment causer littérature avec ce genre de matériau.

Pourtant, la poésie me fait continuellement du pied.

J’aime bien me rendre au travail à pied. Les allées arborent feuilles et pétales dans le vent, j’ai l’impression de marcher sous un splendide orage vert. Bourrasques et tourbillons accompagnent les voitures dans leur routine mécanique, le long des lignes grises…

La joliesse sourde cache cependant des moments plus difficiles, où les fantômes font leur apparition. Alors, le rat des villes déchante… Oui, je dois bien l’admettre, la solitude est une piètre compagnie.

En ce moment, j’écoute mes yeux et je tais mon cœur. Ce recul, cette tempérance, tout cela me navre, pis, me nargue, mais elle est un émail nécessaire. La beauté des alentours me consume, elle est illustre ; je n’y ai pas d’endroits, aucune cache, mon individualité lentement recouverte par un monde d’inexorables.

Ni nage, ni noyade, juste une belle dérive. Un hors-sujet, hors de soi et calme plat.

‘pensif’

Malgré ce que susurrent mes murmures, je sens venir la fin des ellipses… l’appât des pas est impérieux ici-bas. Bientôt je remonterai en selle et, d’un dernier clin deuil, saluerai le passé.

Le souvenir en coin.

– Rémi